Un opéra littéraire
Né en 1948 à Leningrad dans une famille de musiciens
juifs, formé au Conservatoire de cette ville et devenu
membre de son prestigieux Orchestre philarmonique, c'est par l'écriture
que Leonid Guirchovitch cherche le moyen de s'évader du
monde soviétique. En 1973 il émigre en Israël
(où paraît son premier livre, Le Bouquet
retourné), puis s'établit en Allemagne,
où il tient aujourdhui le pupitre de premier violon à
l'opéra de Hanovre. Le lecteur français a pu découvrir
Guirchovitch en 2004 avec Apologie de la fuite
(1998). La même traductrice, Luba Jurgenson, dont il faut
saluer l'aisance, nous offre à présent Têtes
interverties, roman publié d'abord en Russie
(1992) bien que conçu, déclare l'auteur, pour des
lecteurs allemands.
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Son
intrigue tient de la fiction policière, avec détours
imprévus, fausses pistes et chausse-trappes de rigueur.
Une énigme se noue quand le narrateur découvre
que son grand-père, le violoniste juif Joseph Gottlieb,
se trouve secrètement lié à la famille
Kunze, illustrée par un musicien bien en cour sous
le régime nazi. Suivre et remonter ce fil l'entraîne
à récrire son histoire familiale, affrontant
quelques découvertes qui ne sont pas du goût
de tous. Dans sa quête têtue de la vérité,
il se heurte en effet aux stéréotypes et aux
préjugés qui de part et d'autre composent
une ironique symétrie : la tante Essia ne peut admettre
l'idée que son père fut sauvé de la
fusillade par un Allemand, tandis que Dorothée Kunze,
belle-fille du musicien, refuse d'entamer le mythe national
édifié autour de ce dernier, auteur de l'opéra
"absurdiste" sur des thèmes bibliques dont
le titre est repris par celui du roman. |
L'auteur double
cette trame romanesque d'une méditation sur l'exil qui
articule la complexité de sa propre expérience.
Comment répondre à la question "d'où
venez-vous ?" quand la provenance (Russie) et l'origine (judaité)
ne coïncident pas ? Ni ces dernières avec l'héritage
ou les choix culturels, l'Allemagne occupant ici une place prépondérante
? "J'avais plusieurs solutions en réserve et je
faisais mon choix selon la situation. Chacune pouvait être
contesté". Il est bien difficile aussi d'être
soi-même quand l'exilé se sent habité par
la "crainte d'avoir l'air d'un esclave affranchi",
crainte de méconnaître les codes du pays d'accueil,
crainte aussi de trop bien les épouser jusqu'à perdre
sa propre physionomie morale. Au terme du livre, l'enquête
de Joseph Gottlieb n'aboutit pas seulement à révéler
des secrets bien gardés, elle libère le limier-narrateur
de ses inhibitions : "je n'avais plus peur d'être
manipulé". La même pensée se retrouve
dans la lettre de son grand-père citée juste après,
parachevant l'identification du narrateur à celui dont
il porte le nom et dont il suit la trace - dédoublement
qui accentue l'aspect troublant du récit.
Si être
juif, c'est être en décalage, écrire en russe
dans un pays étranger génère une singularité
supplémentaire, car cela revient à quitter le discours
direct pour le "discours indirect". L'écrivain
se trouve séparé du monde environnant comme par
un filtre, tandis qu'en sens inverse sa langue natale devenue
texte sonne dans ce quotidien étranger comme une langue
nouvelle. Une dimension métalittéraire se superpose
à la fiction. Guirchovitch tisse un maillage serré
de références musicales et littéraires (Strauss,
Stravinski, Borges, Thomas Mann), sérieuses ou plaisantes
(vraies et fausses attributions d'oeuvres réelles ou imaginaires),
où son érudition se teinte d'une causticité
très nabokovienne. Comme si l'écrivain émigré,
qui se perçoit comme "une tête parlante
sans corps", se donnait grâce au livre un corps,
corps de souvenirs et de mots grâce auquel il peut non tant
se faire accepter que s'accepter lui-même comme un éternel
décalé.