Têtes interverties
Leonid Guirchovitch

traduit du russe par Luba Jurgenson
Verdier, 2007

Luba Jurgenson a reçu à Paris le 9 février 2008 pour ce livre une mention spéciale du Prix Russophonie, qui récompense les meilleures traductions du russe vers le français.

 



Un opéra littéraire


Né en 1948 à Leningrad dans une famille de musiciens juifs, formé au Conservatoire de cette ville et devenu membre de son prestigieux Orchestre philarmonique, c'est par l'écriture que Leonid Guirchovitch cherche le moyen de s'évader du monde soviétique. En 1973 il émigre en Israël (où paraît son premier livre, Le Bouquet retourné), puis s'établit en Allemagne, où il tient aujourdhui le pupitre de premier violon à l'opéra de Hanovre. Le lecteur français a pu découvrir Guirchovitch en 2004 avec Apologie de la fuite (1998). La même traductrice, Luba Jurgenson, dont il faut saluer l'aisance, nous offre à présent Têtes interverties, roman publié d'abord en Russie (1992) bien que conçu, déclare l'auteur, pour des lecteurs allemands.

Son intrigue tient de la fiction policière, avec détours imprévus, fausses pistes et chausse-trappes de rigueur. Une énigme se noue quand le narrateur découvre que son grand-père, le violoniste juif Joseph Gottlieb, se trouve secrètement lié à la famille Kunze, illustrée par un musicien bien en cour sous le régime nazi. Suivre et remonter ce fil l'entraîne à récrire son histoire familiale, affrontant quelques découvertes qui ne sont pas du goût de tous. Dans sa quête têtue de la vérité, il se heurte en effet aux stéréotypes et aux préjugés qui de part et d'autre composent une ironique symétrie : la tante Essia ne peut admettre l'idée que son père fut sauvé de la fusillade par un Allemand, tandis que Dorothée Kunze, belle-fille du musicien, refuse d'entamer le mythe national édifié autour de ce dernier, auteur de l'opéra "absurdiste" sur des thèmes bibliques dont le titre est repris par celui du roman.

L'auteur double cette trame romanesque d'une méditation sur l'exil qui articule la complexité de sa propre expérience. Comment répondre à la question "d'où venez-vous ?" quand la provenance (Russie) et l'origine (judaité) ne coïncident pas ? Ni ces dernières avec l'héritage ou les choix culturels, l'Allemagne occupant ici une place prépondérante ? "J'avais plusieurs solutions en réserve et je faisais mon choix selon la situation. Chacune pouvait être contesté". Il est bien difficile aussi d'être soi-même quand l'exilé se sent habité par la "crainte d'avoir l'air d'un esclave affranchi", crainte de méconnaître les codes du pays d'accueil, crainte aussi de trop bien les épouser jusqu'à perdre sa propre physionomie morale. Au terme du livre, l'enquête de Joseph Gottlieb n'aboutit pas seulement à révéler des secrets bien gardés, elle libère le limier-narrateur de ses inhibitions : "je n'avais plus peur d'être manipulé". La même pensée se retrouve dans la lettre de son grand-père citée juste après, parachevant l'identification du narrateur à celui dont il porte le nom et dont il suit la trace - dédoublement qui accentue l'aspect troublant du récit.

Si être juif, c'est être en décalage, écrire en russe dans un pays étranger génère une singularité supplémentaire, car cela revient à quitter le discours direct pour le "discours indirect". L'écrivain se trouve séparé du monde environnant comme par un filtre, tandis qu'en sens inverse sa langue natale devenue texte sonne dans ce quotidien étranger comme une langue nouvelle. Une dimension métalittéraire se superpose à la fiction. Guirchovitch tisse un maillage serré de références musicales et littéraires (Strauss, Stravinski, Borges, Thomas Mann), sérieuses ou plaisantes (vraies et fausses attributions d'oeuvres réelles ou imaginaires), où son érudition se teinte d'une causticité très nabokovienne. Comme si l'écrivain émigré, qui se perçoit comme "une tête parlante sans corps", se donnait grâce au livre un corps, corps de souvenirs et de mots grâce auquel il peut non tant se faire accepter que s'accepter lui-même comme un éternel décalé.

Françoise Genevray
(mars 2008)


Françoise Genevray est maître de conférences en littérature générale et comparée à l’Université Jean-Moulin Lyon III.

 

http://www.editions-verdier.fr

Les derniers articles