Attraction

(Actes Sud 2005)

 

Du mensonge à la fiction, et vice versa.

Quand Irène recrée son passé, sous forme d’épisodes fantasmés qui prennent vie sur la page, qu'elle s'invente un présent, puis une "famille idéale", le lecteur l'accepte. "La réalité est une question de point de vue", pense Léopold, son amant, de la même façon qu’un récit est sous la dépendance de la voix qui domine les autres : Irène, personnage fictif, fabrique donc sa propre fiction et ses codes narratifs, et met autant d'énergie à construire des souvenirs dont on comprend bien vite qu'ils comportent une large part d’imaginaire (paradoxalement, la nostalgie des autres l’insupporte) qu'à modeler un présent qui n'aurait rien à voir avec ce qu'elle a vécu jusqu'alors. Et l'existence rêvée qu'elle n'a pas eue (des visions en négatif, préformatées, tel un beau mariage en robe blanche, la mort tragique d'un grand amour, une mère parfaite…) se lit comme un refuge et un refus du réel (certains s'échappent bien en lisant des romans…) puis comme s'intégrant parfaitement à son personnage - puisqu'elle-même reste convaincue de la véracité de ces "faux souvenirs".

Autre refuge, le village de son enfance où elle a décidé de venir s'installer pour reprendre le petit commerce de son père ; cela n'empêche pas de vivre, en parallèle, une existence imaginaire et réinventée : "le fait d'être partie si longtemps permet parfois à Irène d'oublier qu'elle a grandi là. Elle se surprend alors à imaginer qu'elle est totalement étrangère au village et qu'elle l’a choisi pour son charme et sa douceur de vivre.". Puis, quand Léopold, son dernier amant en date (mais il est permis de douter de l'existence des autres...), la rejoint et se met à partager sa vie, son bonheur atteint une perfection jusqu'alors inconnue. Il ne leur manque plus qu'un enfant à choyer et elle héberge Sidonie, ou plutôt s'approprie cette adolescente handicapée mentale rencontrée lors d'un voyage en Grèce quelques mois plus tôt, et pour laquelle elle avait très vite ressenti une fascination hors normes ; la mère de Sidonie l'avait contactée à nouveau quand la jeune fille s'était retrouvée enceinte, et Irène la prend en main, puisque la mère de Sidonie ne parvient plus à jouer son rôle : "Remodelant la réalité selon des courbes qui lui conviennent, elle a déjà décidé que Martine ne reviendrait pas. Depuis le début, elle trouve que quelque chose ne convient pas dans l'assemblage étrange de la mère et de la fille. (…) sa disparition est une aubaine."
Mais, Irène, on l'aura compris, ne peut se satisfaire d'un bonheur trop simple. Son sens du tragique, emprunté à l'univers du mythe et de la fiction, lui fait imaginer un premier amour (qui remonte à l'époque de l'école maternelle) incarné par un garçon qui meurt sous les roues d'un camion, une incitation à mêler sans cesse Eros et Thanatos : "Cela a conditionné toute ma vie amoureuse. (...) Aussi, quand je rencontre un homme, je me demande toujours combien de temps cela va durer, quand il va me quitter, où et quand il va mourir, comment je vais le tuer.."

En toute logique, ce goût prononcé pour la tragédie, comme si le chagrin lui procurait un ineffable plaisir, s'instille peu à peu dans sa nouvelle réalité, et Léopold ("un homme qui sait vivre avec mes silences et mes secrets, ma vérité et ses aménagements"), véritablement amoureux, la suit sur ce chemin risqué. En analysant et en se concoctant une histoire (passée, présente et future) qui épouse sa propre logique, Irène semble se détacher de son auteur, le supplanter parfois, et ce roman n'est pas seulement l’histoire d'une femme, de sa quête identitaire, et d'un amour aveugle : en proposant une constante mise en abyme narrative, Guillaume Le Touze explore l'articulation invention/imagination et tente d'apporter une définition (certes non exhaustive) de l'acte narratif, tout en insistant, avec habileté, sur la fragilité des frontières entre réalité et fiction, et sur les liens qui, fatalement, unissent fiction et mensonge dans un même mouvement.

Blandine Longre
(avril 2005)

Blandine Longre, agrégée d’anglais, est l’une des fondatrices de Sitartmag ; rédactrice en chef depuis mai 1999, elle s’intéresse tout particulièrement aux écritures contemporaines (francophone, anglophone, asiatique, orientale etc.), à la littérature pour la jeunesse, au théâtre (texte et représentation) et aux relations qu’entretiennent fiction et réel.

http://www.actes-sud.fr