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Du
mensonge à la fiction, et vice versa.
Quand Irène
recrée son passé, sous forme d’épisodes
fantasmés qui prennent vie sur la page, qu'elle s'invente
un présent, puis une "famille idéale", le
lecteur l'accepte. "La réalité est une question
de point de vue", pense Léopold, son amant, de
la même façon qu’un récit est sous la
dépendance de la voix qui domine les autres : Irène,
personnage fictif, fabrique donc sa propre fiction et ses codes
narratifs, et met autant d'énergie à construire des
souvenirs dont on comprend bien vite qu'ils comportent une large
part d’imaginaire (paradoxalement, la nostalgie des autres
l’insupporte) qu'à modeler un présent qui n'aurait
rien à voir avec ce qu'elle a vécu jusqu'alors. Et
l'existence rêvée qu'elle n'a pas eue (des visions
en négatif, préformatées, tel un beau mariage
en robe blanche, la mort tragique d'un grand amour, une mère
parfaite…) se lit comme un refuge et un refus du réel
(certains s'échappent bien en lisant des romans…) puis
comme s'intégrant parfaitement à son personnage -
puisqu'elle-même reste convaincue de la véracité
de ces "faux souvenirs".
Autre refuge,
le village de son enfance où elle a décidé
de venir s'installer pour reprendre le petit commerce de son père
; cela n'empêche pas de vivre, en parallèle, une existence
imaginaire et réinventée : "le fait d'être
partie si longtemps permet parfois à Irène d'oublier
qu'elle a grandi là. Elle se surprend alors à imaginer
qu'elle est totalement étrangère au village et qu'elle
l’a choisi pour son charme et sa douceur de vivre.".
Puis, quand Léopold, son dernier amant en date (mais il est
permis de douter de l'existence des autres...), la rejoint et se
met à partager sa vie, son bonheur atteint une perfection
jusqu'alors inconnue. Il ne leur manque plus qu'un enfant à
choyer et elle héberge Sidonie, ou plutôt s'approprie
cette adolescente handicapée mentale rencontrée lors
d'un voyage en Grèce quelques mois plus tôt, et pour
laquelle elle avait très vite ressenti une fascination hors
normes ; la mère de Sidonie l'avait contactée à
nouveau quand la jeune fille s'était retrouvée enceinte,
et Irène la prend en main, puisque la mère de Sidonie
ne parvient plus à jouer son rôle : "Remodelant
la réalité selon des courbes qui lui conviennent,
elle a déjà décidé que Martine ne reviendrait
pas. Depuis le début, elle trouve que quelque chose ne convient
pas dans l'assemblage étrange de la mère et de la
fille. (…) sa disparition est une aubaine."
Mais, Irène, on l'aura compris, ne peut se satisfaire d'un
bonheur trop simple. Son sens du tragique, emprunté à
l'univers du mythe et de la fiction, lui fait imaginer un premier
amour (qui remonte à l'époque de l'école maternelle)
incarné par un garçon qui meurt sous les roues d'un
camion, une incitation à mêler sans cesse Eros et Thanatos
: "Cela a conditionné toute ma vie amoureuse. (...)
Aussi, quand je rencontre un homme, je me demande toujours combien
de temps cela va durer, quand il va me quitter, où et quand
il va mourir, comment je vais le tuer.."
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En
toute logique, ce goût prononcé pour la tragédie,
comme si le chagrin lui procurait un ineffable plaisir, s'instille
peu à peu dans sa nouvelle réalité, et
Léopold ("un homme qui sait vivre avec mes silences
et mes secrets, ma vérité et ses aménagements"),
véritablement amoureux, la suit sur ce chemin risqué.
En analysant et en se concoctant une histoire (passée,
présente et future) qui épouse sa propre logique,
Irène semble se détacher de son auteur, le supplanter
parfois, et ce roman n'est pas seulement l’histoire d'une
femme, de sa quête identitaire, et d'un amour aveugle
: en proposant une constante mise en abyme narrative, Guillaume
Le Touze explore l'articulation invention/imagination et tente
d'apporter une définition (certes non exhaustive) de
l'acte narratif, tout en insistant, avec habileté, sur
la fragilité des frontières entre réalité
et fiction, et sur les liens qui, fatalement, unissent fiction
et mensonge dans un même mouvement. |
Blandine
Longre
(avril 2005)
Blandine
Longre, agrégée d’anglais, est
l’une des fondatrices de Sitartmag ; rédactrice en
chef depuis mai 1999, elle s’intéresse tout particulièrement
aux écritures contemporaines (francophone, anglophone, asiatique,
orientale etc.), à la littérature pour la jeunesse,
au théâtre (texte et représentation) et aux
relations qu’entretiennent fiction et réel.

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