Le poids des ombres
de Kevin Guilfoile

traduit de l’américain par Bella Arman
Éditions Denoël, 2006

 

 


A. D. Haine

Quand le polar rencontre, en trame de fond, le roman d’anticipation, le mélange peut prendre une tournure pour le moins intéressante. Telle est l’alchimie à laquelle l’humoriste et satiriste américain Kevin Guilgoile aboutit dans Le Poids des ombres, son premier opus.

L’action se situe à Chicago, dans un futur proche, à l’époque où le clonage est entré dans les mœurs. Comme l’avortement ou l’euthanasie aujourd’hui, il compte ses partisans et ses détracteurs ; ces derniers sont notamment représentés par les Mains de Dieu, une faction religieuse fanatique, dont le plus illustre membre est l’obscur Mickey Fanning. Le docteur Davis Moore, quant à lui, est une sommité en matière d’obstétrique artificielle et, à ce titre, il dirige une clinique spécialisée dans ce nouveau mode de reproduction. Il peut se targuer d’avoir une vie parfaite : la reconnaissance du public et de ses pairs, un mariage heureux avec Jackie, une relation de séduction platonique avec sa collaboratrice Joan Burton, et, surtout, Anna Kat, sa fille unique, la prunelle de ses yeux. Brillante, intelligente, belle, drôle. Et bientôt violée et étranglée, à dix-sept ans seulement.

Le monde de Moore s’écroule alors irrémédiablement. L’expert en éthique médicale, unanimement salué, flirte dangereusement avec une sorte de compulsion obsessionnelle concernant le décès d’Anna Kat, tandis que son épouse chavire dans une dépression sans fin. Entre temps, l’enquête piétine et, rapidement, les autorités qui ne parviennent pas à élucider le crime, restituent les effets de l’adolescente à ses parents. C’est à ce moment que Moore, fou de douleur, sombre dans la pire des dérives. À cause d’une négligence policière, il tombe sur une fiole contenant le sperme du bourreau de sa progéniture. Ne résistant pas à la tentation, il décide de cloner l’assassin afin de l’identifier et de le confondre, lorsque sa « créature » sera devenue adulte et qu’elle aura acquis les traits de l’individu tant haï. De ce projet insensé aux conséquences incalculées naîtra, dans la famille Flinn, Justin, le « jumeau » diabolique…


Guilgoile aborde ici un sujet face auquel nos sociétés devront se positionner, et ce plus tôt qu’on ne le croit. Il nous confronte d’emblée à un scénario-catastrophe, certes hypothétique, mais qui, sans discours moralisateur, a le mérite de poser question sur les biotechnologies, le libre-arbitre et la fatalité. Pourtant, là ne réside pas l’atout majeur du Poids des ombres. Bien que son texte souffre indéniablement de certaines longueurs et d’une « extériorité » déforçant parfois la crédibilité des personnages par trop stéréotypés, Guilgoile tisse avec brio une intrigue complexe, aux multiples rebondissements, enchevêtrements, détours et fausses pistes. Il nous plonge dans un univers mêlant réel, virtuel et science-fiction. Si peu de frissons de terreur nous secouent donc au fil de la lecture, nous frémissons toutefois à l’idée que, ne fût-ce qu’un instant, cette histoire pourrait être vraie. Demain ?

Samia Hammami
(octobre 2006)

Samia Hammami, licenciée et agrégée en langues et littératures romanes, a rédigé un mémoire sur « La figure de la prostituée dans l’œuvre romanesque d’André Baillon ». Détentrice d’un Master en FLES, elle est actuellement professeur de français langue étrangère à l’Université de Liège. Elle est correctrice de la revue Jibrile.

 

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