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A. D. Haine
Quand le polar
rencontre, en trame de fond, le roman d’anticipation, le mélange
peut prendre une tournure pour le moins intéressante. Telle
est l’alchimie à laquelle l’humoriste et satiriste
américain Kevin Guilgoile aboutit dans Le Poids
des ombres, son premier opus.
L’action
se situe à Chicago, dans un futur proche, à l’époque
où le clonage est entré dans les mœurs. Comme
l’avortement ou l’euthanasie aujourd’hui, il compte
ses partisans et ses détracteurs ; ces derniers sont notamment
représentés par les Mains de Dieu, une faction religieuse
fanatique, dont le plus illustre membre est l’obscur Mickey
Fanning. Le docteur Davis Moore, quant à lui, est une sommité
en matière d’obstétrique artificielle et, à
ce titre, il dirige une clinique spécialisée dans
ce nouveau mode de reproduction. Il peut se targuer d’avoir
une vie parfaite : la reconnaissance du public et de ses pairs,
un mariage heureux avec Jackie, une relation de séduction
platonique avec sa collaboratrice Joan Burton, et, surtout, Anna
Kat, sa fille unique, la prunelle de ses yeux. Brillante, intelligente,
belle, drôle. Et bientôt violée et étranglée,
à dix-sept ans seulement.
Le monde de
Moore s’écroule alors irrémédiablement.
L’expert en éthique médicale, unanimement salué,
flirte dangereusement avec une sorte de compulsion obsessionnelle
concernant le décès d’Anna Kat, tandis que son
épouse chavire dans une dépression sans fin. Entre
temps, l’enquête piétine et, rapidement, les
autorités qui ne parviennent pas à élucider
le crime, restituent les effets de l’adolescente à
ses parents. C’est à ce moment que Moore, fou de douleur,
sombre dans la pire des dérives. À cause d’une
négligence policière, il tombe sur une fiole contenant
le sperme du bourreau de sa progéniture. Ne résistant
pas à la tentation, il décide de cloner l’assassin
afin de l’identifier et de le confondre, lorsque sa «
créature » sera devenue adulte et qu’elle aura
acquis les traits de l’individu tant haï. De ce projet
insensé aux conséquences incalculées naîtra,
dans la famille Flinn, Justin, le « jumeau » diabolique…

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Guilgoile
aborde ici un sujet face auquel nos sociétés
devront se positionner, et ce plus tôt qu’on ne
le croit. Il nous confronte d’emblée à
un scénario-catastrophe, certes hypothétique,
mais qui, sans discours moralisateur, a le mérite de
poser question sur les biotechnologies, le libre-arbitre et
la fatalité. Pourtant, là ne réside pas
l’atout majeur du Poids des ombres.
Bien que son texte souffre indéniablement de certaines
longueurs et d’une « extériorité
» déforçant parfois la crédibilité
des personnages par trop stéréotypés,
Guilgoile tisse avec brio une intrigue complexe, aux multiples
rebondissements, enchevêtrements, détours et
fausses pistes. Il nous plonge dans un univers mêlant
réel, virtuel et science-fiction. Si peu de frissons
de terreur nous secouent donc au fil de la lecture, nous frémissons
toutefois à l’idée que, ne fût-ce
qu’un instant, cette histoire pourrait être vraie.
Demain ? |
Samia
Hammami
(octobre 2006)
Samia
Hammami, licenciée et agrégée
en langues et littératures romanes, a rédigé
un mémoire sur « La figure de la prostituée
dans l’œuvre romanesque d’André
Baillon ». Détentrice d’un Master en FLES,
elle est actuellement professeur de français langue étrangère
à l’Université de Liège. Elle est correctrice
de la revue Jibrile.

http://www.denoel.fr/Denoel/
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