Messe basse
Théâtre
Les Impressions Nouvelles, 2004


Une famille d’apparence ordinaire, traditionnelle… D’autres épithètes du même registre viennent à l’esprit lorsque, dans les premières scènes, et selon le procédé classique, sont présentés les personnages. Tout juste si l’on perçoit un léger malaise devant le désir de solitude du fils François, devant l’inquiétude de la mère songeant à son rejeton de vingt ans parti faire ses études à la ville, devant l’ennui de la jeune Nathalie après le départ de son frère… Mais tout cela n’est-il pas dans la norme habituelle, peut-on se dire à l’instar du père qui se préoccupe davantage de son travail, des préparatifs de Noël et du mariage de la cousine ?

Peu à peu, selon une subtile progression, s’insinuent le doute et la suspicion, en particulier avec l’arrivée en scène de Larieux, curé de la paroisse, mentor de François, dominateur et ambigu, regardant de loin le passé et de haut ses paroissiens, ce « petit village qui sent le renfermé », cette famille amie à qui il prodigue ses conseils, et qui pourtant se ronge et se délite peut-être à cause de lui.

On croit deviner mais on ne sait pas bien, comme eux, comme Nathalie qui s’attendrira sur son bonheur à venir d’épouse aimée, de mère aimante ; comme le père qui voudra tout oublier, détruire les traces du passé ; comme la mère qui passera de la résignation à la révolte… François, au centre de tout, s’enferme dans son absence : « J’ai toujours eu l’impression d’être en marge ». Protagoniste et victime, il ressasse des faits enfouis au plus profond : « Il y a des odeurs aussi qui pendant trop longtemps ont rempli mon esprit, jusqu’à l’anéantir… Des parfums qui volaient autour de moi et qui formaient comme un brouillard, qui me tenaient prisonnier, qui m’empêchaient de me déplacer et de penser aussi et d’agir… […] Et puis, des portes qui se ferment lentement, des portes bien huilées qui ne grincent pas, qui n’attirent pas l’attention sur elles… »

Messe basse est une lente cérémonie, pleine de non-dits et de murmures, de silences et de conciliabules, de monologues aussi, sur lesquels pèse la plupart du temps la lourde présence de personnages muets. La structure élaborée laisse progressivement monter la tension, préparant une crise qui n’éclate pas complètement, qui ne se résout pas complètement, qui demeurera à l’état latent malgré une esquisse d’espoir de détente.
L’ambition des Impressions Nouvelles, avec la collection « Théâtre », est de « redonner au texte théâtral son statut de littérature à part entière ». Avec Messe basse, l’objectif est atteint : il y a un vrai texte littéraire qui, à vue de lecture, tiendra sur scène, sans effets spectaculaires, sa promesse de pièce de théâtre.

Jean-Pierre Longre
(octobre 2004)

Jean-Pierre Longre, enseignant en littérature du XXème siècle à l'Université Jean Moulin Lyon 3, est l'auteur d'une thèse sur Raymond Queneau, de divers ouvrages ou articles sur des écrivains contemporains et sur la comparaison des langages littéraire et musical. Il a participé à l'édition des romans de Queneau dans la " Pléiade ", et effectue des recherches sur les littératures francophones (Roumanie, Belgique, Québec).

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