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Joëlle
Dublanchet a reçu pour sa traduction de L'Année
du mensonge le Prix Russophonie 2008, décerné
à Paris le 9 février. Ce prix annuel récompense
les meilleures traductions du russe vers le français.
Une gravité aérienne
Mikhaïl (Michka) Vorobiov n'est pas encore installé
dans la vie et n'en a cure. Licencié pour avoir fait la fête
au lieu de surveiller son travail, il se voit aussitôt confier
un nouvel emploi : surveiller Serioja, fils de son ex-patron. Celui-ci
fait de lucratives affaires avec l'étranger : tout irait
presque bien pour lui, mais Serioja l'inquiète et lui donne
du fil à retordre. Voici donc Michka auxiliaire de vie, si
l'on ose dire, du gosse de riche moscovite. La consigne est de le
déniaiser pour le rendre plus « normal », aux
yeux du père s'entend. La nécessité ne saute
pas aux yeux, vu que l'adolescent entretient une liaison avec la
jolie et délurée Marina. Le chaperon n'a plus qu'à
attendre dans la cuisine d'un modeste appartement de banlieue que
le couple sorte de la chambre. Ainsi débute le premier roman
d'Andreï Guelassimov, paru à Moscou en 2003.
Aux situations embarrassantes succèdent des péripéties
qui mettent le flegme et la candeur de Michka à l'épreuve.
Une balle l'atteint qui ne lui était pas destinée,
sinon inconsciemment de la part du garçon jaloux. Les choses
se corsent surtout quand il prend l'initiative de faire rendre gorge
à un racketteur de marchés qui a spolié Marina.
L'apprenti justicier a bien du mal à garder le cap, «
comme s’il se passait quelque chose autour de moi, que
j’y prenais même part, tout en ne sachant pas ce qui
se passait au juste, et quel était mon rôle dans cette
histoire ». Seule Marina domine la mêlée
(peut-être parce qu'elle fait du théâtre ?),
tenant la dragée haute à tous ceux que captive son
charme et que stupéfie son aplomb (scène de la réception
en Italie, où elle séduit illico presto un fils de
ministre). Attiré par la jeune fille sans jamais dire qu'il
l'aime, Michka va lui rendre visite chaque jour, se fait son chevalier
servant et pour cela délaisse son « job » en
inventant mille prétextes : « le mensonge devint
une partie intégrante de ma vie ». Il se rachète
grâce à une entreprise plutôt hardie qui lui
vaut des mésaventures angoissantes et cocasses : pour faire
rendre gorge aux mafieux du marché (l'ineffable Sacha-Mercédès
et son acolyte), il s'engage dans une partie risquée dont
il sort victorieux. Sans brandir pour autant l'étendard chevaleresque.
D'ailleurs Michka ne tient pas à explorer ses sentiments,
au point que ses maux de tête semblent avoir plus d'effet
sur son moral que ses peines de coeur : « j'aurais été
bien en peine de définir ce que je ressentais vraiment. Il
faut dire que je ne suis pas très versé dans ce domaine.
J'avais ressenti brusquement comme un malaise, mais ce n'était
pas désagréable. Simplement, je venais brusquement
de comprendre que son passé faisait maintenant partie de
ma vie, et que tout ce qui lui était arrivé, même
avant notre rencontre, me concernait à présent, sans
que je sache très bien pourquoi ».
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Guelassimov
ancre son roman dans la crise de l'été 1998, où
une brutale dévaluation du rouble pulvérisa les
économies de la classe moyenne et sa confiance dans la
société nouvelle : « tout le pays avait
fait faillite. Seul un débile profond pouvait, dans cette
situation, espérer quelque chose ». Le mensonge
est aussi celui de ces espoirs trompés, avec en toile
de fond le « business » omniprésent, la pauvreté
et la nécessaire débrouille. La relation père-fils
est l'un des points forts de ce récit léger d'allure,
où le burlesque voisine avec des demi-teintes pudiques
à la Tchekhov (l'une des admirations de Guelassimov,
mise en abyme quand Marina et ses camarades répètent
La Cerisaie), mais profondément révélateur.
Michka et Serioja incarnent deux générations,
la presque trentenaire et l'adolescente, un peu paumées
et en tout cas démotivées. Car la première
vague postsoviétique est passée, celle des quadragénaires
comme le père de Serioja, avides de réussite et
d'argent, anxieux de rattraper le temps perdu pour se mettre
au diapason occidental. |
Les
cadets, quant à eux, ont déjà en partie décroché.
Serioja se moque de son avenir comme de sa première chemise
(voir La Chemise, d'Evguéni Grichkovets, traduit
par Joëlle Roche-Parfenov, Actes Sud, 2007). Il résiste
aux projets formés pour lui par son nouveau riche de père,
s'isole dans le tête-à-tête avec son ordinateur,
dans son idolâtrie pour Audrey Hepburn et pour Marina, qui
ressemble tellement à l'actrice. Sous le cynisme et l'insouciance
affichés percent une vague amertume et une grande perplexité
: où va la Russie ? La séparation d'avec sa mère
pèse également à Serioja, fardeau secret dont
il ne parlerait pour rien au monde (voilà finalement un adolescent
ordinaire, sans rien de péjoratif dans ce terme). Heureusement,
la rencontre de son père avec un autre Michka, le tout jeune
frère de Marina, produit un effet imprévu. Au lieu
de persévérer dans le traitement médical des
bizarreries de son fils, Pavel Petrovitch se tourne vers son ex-femme
et lui écrit une lettre pleine de douceur. Manière
de suggérer qu'il n'est jamais trop tard pour apprendre à
vivre ?
L'essentiel
du livre, porté par une écriture nerveuse, consiste
en dialogues décontractés émaillés de
jurons. Le lexique abonde en termes familiers ou si argotiques qu'ils
donneraient matière à un dictionnaire spécial
de la langue parlée dans la jeunesse russe... Sur ce point
Joëlle Dublanchet, qui a déjà traduit deux titres
de Guelassimov, La Soif
et le recueil de nouvelles Fox Mulder a une tête
de cochon (Actes Sud, 2004 et 2005), trouve des équivalents
réussis en maints endroits où le mot-à-mot
serait impossible. Le lecteur pourra savourer quelques épisodes
pleins de vivacité et de drôlerie : la promenade à
cheval qui se termine pour Michka par une chute mémorable,
ou encore l'attaque nocturne de la datcha où il fête
le Nouvel An. L'auteur joue de situations hors norme, paradoxales,
presque absurdes : on a du mal à croire aux motivations du
mafieux prenant sur lui d'aller négocier une sortie collective
de la datcha encerclée... Il est vrai que Guelassimov l'a
dépeint comme un grand enfant, or il croit à l'innocence
des enfants (beau portrait du petit Michka) : Dostoïevski n'est
peut-être pas si loin, contre toute apparence.
Françoise
Genevray
(novembre 2007)
Françoise Genevray
est maître de conférences en littérature générale
et comparée à l’Université Jean-Moulin
Lyon III.

http://www.actes-sud.fr
La
soif - traduit du russe par Joëlle Dublanchet
- (Actes Sud, 2004)
Littérature
étrangère
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