L’année du mensonge
Andreï Guelassimov

traduit du russe par Joëlle Dublanchet
Actes Sud, 2006.

 

Joëlle Dublanchet a reçu pour sa traduction de L'Année du mensonge le Prix Russophonie 2008, décerné à Paris le 9 février. Ce prix annuel récompense les meilleures traductions du russe vers le français.

 

Une gravité aérienne

Mikhaïl (Michka) Vorobiov n'est pas encore installé dans la vie et n'en a cure. Licencié pour avoir fait la fête au lieu de surveiller son travail, il se voit aussitôt confier un nouvel emploi : surveiller Serioja, fils de son ex-patron. Celui-ci fait de lucratives affaires avec l'étranger : tout irait presque bien pour lui, mais Serioja l'inquiète et lui donne du fil à retordre. Voici donc Michka auxiliaire de vie, si l'on ose dire, du gosse de riche moscovite. La consigne est de le déniaiser pour le rendre plus « normal », aux yeux du père s'entend. La nécessité ne saute pas aux yeux, vu que l'adolescent entretient une liaison avec la jolie et délurée Marina. Le chaperon n'a plus qu'à attendre dans la cuisine d'un modeste appartement de banlieue que le couple sorte de la chambre. Ainsi débute le premier roman d'Andreï Guelassimov, paru à Moscou en 2003.
Aux situations embarrassantes succèdent des péripéties qui mettent le flegme et la candeur de Michka à l'épreuve. Une balle l'atteint qui ne lui était pas destinée, sinon inconsciemment de la part du garçon jaloux. Les choses se corsent surtout quand il prend l'initiative de faire rendre gorge à un racketteur de marchés qui a spolié Marina. L'apprenti justicier a bien du mal à garder le cap, « comme s’il se passait quelque chose autour de moi, que j’y prenais même part, tout en ne sachant pas ce qui se passait au juste, et quel était mon rôle dans cette histoire ». Seule Marina domine la mêlée (peut-être parce qu'elle fait du théâtre ?), tenant la dragée haute à tous ceux que captive son charme et que stupéfie son aplomb (scène de la réception en Italie, où elle séduit illico presto un fils de ministre). Attiré par la jeune fille sans jamais dire qu'il l'aime, Michka va lui rendre visite chaque jour, se fait son chevalier servant et pour cela délaisse son « job » en inventant mille prétextes : « le mensonge devint une partie intégrante de ma vie ». Il se rachète grâce à une entreprise plutôt hardie qui lui vaut des mésaventures angoissantes et cocasses : pour faire rendre gorge aux mafieux du marché (l'ineffable Sacha-Mercédès et son acolyte), il s'engage dans une partie risquée dont il sort victorieux. Sans brandir pour autant l'étendard chevaleresque. D'ailleurs Michka ne tient pas à explorer ses sentiments, au point que ses maux de tête semblent avoir plus d'effet sur son moral que ses peines de coeur : « j'aurais été bien en peine de définir ce que je ressentais vraiment. Il faut dire que je ne suis pas très versé dans ce domaine. J'avais ressenti brusquement comme un malaise, mais ce n'était pas désagréable. Simplement, je venais brusquement de comprendre que son passé faisait maintenant partie de ma vie, et que tout ce qui lui était arrivé, même avant notre rencontre, me concernait à présent, sans que je sache très bien pourquoi ».

Guelassimov ancre son roman dans la crise de l'été 1998, où une brutale dévaluation du rouble pulvérisa les économies de la classe moyenne et sa confiance dans la société nouvelle : « tout le pays avait fait faillite. Seul un débile profond pouvait, dans cette situation, espérer quelque chose ». Le mensonge est aussi celui de ces espoirs trompés, avec en toile de fond le « business » omniprésent, la pauvreté et la nécessaire débrouille. La relation père-fils est l'un des points forts de ce récit léger d'allure, où le burlesque voisine avec des demi-teintes pudiques à la Tchekhov (l'une des admirations de Guelassimov, mise en abyme quand Marina et ses camarades répètent La Cerisaie), mais profondément révélateur. Michka et Serioja incarnent deux générations, la presque trentenaire et l'adolescente, un peu paumées et en tout cas démotivées. Car la première vague postsoviétique est passée, celle des quadragénaires comme le père de Serioja, avides de réussite et d'argent, anxieux de rattraper le temps perdu pour se mettre au diapason occidental.

Les cadets, quant à eux, ont déjà en partie décroché. Serioja se moque de son avenir comme de sa première chemise (voir La Chemise, d'Evguéni Grichkovets, traduit par Joëlle Roche-Parfenov, Actes Sud, 2007). Il résiste aux projets formés pour lui par son nouveau riche de père, s'isole dans le tête-à-tête avec son ordinateur, dans son idolâtrie pour Audrey Hepburn et pour Marina, qui ressemble tellement à l'actrice. Sous le cynisme et l'insouciance affichés percent une vague amertume et une grande perplexité : où va la Russie ? La séparation d'avec sa mère pèse également à Serioja, fardeau secret dont il ne parlerait pour rien au monde (voilà finalement un adolescent ordinaire, sans rien de péjoratif dans ce terme). Heureusement, la rencontre de son père avec un autre Michka, le tout jeune frère de Marina, produit un effet imprévu. Au lieu de persévérer dans le traitement médical des bizarreries de son fils, Pavel Petrovitch se tourne vers son ex-femme et lui écrit une lettre pleine de douceur. Manière de suggérer qu'il n'est jamais trop tard pour apprendre à vivre ?

L'essentiel du livre, porté par une écriture nerveuse, consiste en dialogues décontractés émaillés de jurons. Le lexique abonde en termes familiers ou si argotiques qu'ils donneraient matière à un dictionnaire spécial de la langue parlée dans la jeunesse russe... Sur ce point Joëlle Dublanchet, qui a déjà traduit deux titres de Guelassimov, La Soif et le recueil de nouvelles Fox Mulder a une tête de cochon (Actes Sud, 2004 et 2005), trouve des équivalents réussis en maints endroits où le mot-à-mot serait impossible. Le lecteur pourra savourer quelques épisodes pleins de vivacité et de drôlerie : la promenade à cheval qui se termine pour Michka par une chute mémorable, ou encore l'attaque nocturne de la datcha où il fête le Nouvel An. L'auteur joue de situations hors norme, paradoxales, presque absurdes : on a du mal à croire aux motivations du mafieux prenant sur lui d'aller négocier une sortie collective de la datcha encerclée... Il est vrai que Guelassimov l'a dépeint comme un grand enfant, or il croit à l'innocence des enfants (beau portrait du petit Michka) : Dostoïevski n'est peut-être pas si loin, contre toute apparence.

Françoise Genevray
(novembre 2007)


Françoise Genevray est maître de conférences en littérature générale et comparée à l’Université Jean-Moulin Lyon III.

 

http://www.actes-sud.fr

La soif - traduit du russe par Joëlle Dublanchet - (Actes Sud, 2004)

Littérature étrangère