La soif
traduit du russe par Joëlle Dublanchet
(Actes Sud, 2004)
Parution en poche - Babel, 2006

 

 

Gueule cassée à vingt ans

Il serait bien commode que la soif fût responsable de l'alcoolisme. Le mal hélas vient d' ailleurs, d'une blessure souvent secrète mais quelquefois trop visible : Constantin, un jeune russe, a le visage entièrement brûlé. L'horreur ordinaire d'un épisode guerrier. Mobilisé en Tchétchénie, une grenade atteint son blindé tandis qu'il patrouille dans les ruines de Groznyi. De retour chez lui, Kostia boit, dort, boit, ne sait plus s'il dort et reboit.
Mais la soif c'est tout autre chose. Quand deux camarades de combat viennent sonner à sa porte, notre narrateur, imbibé, n'éprouve plus guère le goût de la vie. Il se relève pourtant et tous trois partent sur les routes de Russie à la recherche d'un autre vétéran qui ne tourne pas rond, un certain Serioja.

Trois récits s'entremêlent et se répondent en fait dans ce livre d'Andreï Guelassimov. Celui de la guerre, d'abord, qui ressurgit, comme incontrôlable, de la mémoire du narrateur. Et surtout, l'instant irréversible de l'attaque du blindé qui laisse Kostia sans visage ou plutôt avec le masque hideux de la guerre, collé pour toujours. Il y a ensuite le récit au présent de la recherche de Serioja : les trois soldats tentent alors de reprendre pied dans le monde l'extérieur mais souvent l'abrutissement alcoolique est plus fort: « On tend le bras et on se verse à boire. Ou on fait juste un signe de tête. Même quand on ne vous demande rien. On est à l'intérieur de soi comme dans un vaisseau spatial.[...] On est assis et on regarde le vide. Avec étonnement. Parce que de l'autre coté des hublots, il n'y a qu'une obscurité terne. »

Le troisième récit, une vague de souvenirs d'enfance du narrateur, est le plus important. Il éclaire toute l'histoire, parsème d'ironie et de tendresse le champ de bataille du présent. Constantin puise dans son enfance encore toute chaude les fragments d'une identité bafouée jusque sur sa figure. Entre un père négligent, puis absent et une mère jalouse, le jeune Kostia a eu vite fait de mesurer la frivolité cruelle des adultes. Alors, pour s'approprier ce monde sur lequel il n'a pas prise, il se met au dessin et dans les marges de ses cahiers d'écolier, griffonne des femmes nues: « Un cou, puis une épaule. Ca vient comme ça. » Il s'attire ainsi la sympathie du directeur, grand amateur de peinture et, encore, de vodka.

C'est ce talent d'enfance qui permet peu à peu à Kostia de surmonter le retour du front. En visite chez des vétérans meurtris, il reconstitue mentalement les être disloqués: « A l'un je dessinais une femme, à l'autre une jambe. A un troisième ses amis qui avaient été tués. A un quatrième je faisais un enfant en bonne santé. A tous ces hommes je donnais de la vigueur, à leurs femmes de la beauté, à leurs enfants de la drôlerie. » Il tente ailleurs de conjurer le temps: « Comment dessiner l'attente ? La ligne droite se brise, fait des zigzags et forme un réseau de pluie. Puis elle fait émerger des arbres, une route, des nuages bas et nous trois enfin. Nous planons au-dessus de la route comme trois ombres noires. » Et si ces hommes déchirés, sans espoir et même sans visage ne sont pas des fantômes, c'est que ce souvenir de leur enfance condense une humanité fragile. Il en reste du moins cette « terreur qu'on a éprouvé au jardin d'enfants, un jour que tous les autres s'étaient endormis, et que l'on est resté sur son petit lit métallique pendant toute l'heure de la sieste, parce qu'on avait brusquement compris qu'on mourrait un jour.»

Il existe par l'enfance une ivresse sans avoir bu, une ivresse de la soif. Andréï Guelassimov la décrit efficacement dans ce livre parce que son style déjoue avec légereté le pathétique du sujet : procèdant par superposition dynamique des trois récits, l'auteur crée dans le contraste une multitude d'effets souvent ironiques, rarements gratuits. Ajoutez à cela une imagination très largement visuelle, graphique (comme celle du héros) et nous sommes bien proches de la technique cinématographique, ce que l'auteur affirme clairement : « j' écris comme on monte un film, bobine en main, en me demandant où couper, quel bout mettre avec quel autre. » L'optimisme final d'un livre dont le thème, d'actualité, convoque des sentiments moins positifs, ne conduit au reste à aucune indécence. L'auteur déclare : « Ce n'est pas les motifs du conflit qui m'intéressent, mais les guerres entre soi et soi. ». Il ne sort que des vaincus des guerres entre les hommes. Des conflits en eux, parfois, un vainqueur émerge...

Jean-Baptiste Monat
(janvier 2005)

Jean-Baptiste Monat poursuit des études de Lettres qui le mènent plus particulièrement dans le domaine poétique français, et déambule volontiers aux confins des genres littéraires, vers certaines de leurs marges (la chanson notamment).

http://www.actes-sud.fr

http://www.centrenationaldulivre.fr/belles_etrangeres_2004

Entretien avec Andreï Guelassimov disponible sur le site: www.leguide.be