|
Gueule
cassée à vingt ans
Il serait bien
commode que la soif fût responsable de l'alcoolisme. Le mal
hélas vient d' ailleurs, d'une blessure souvent secrète
mais quelquefois trop visible : Constantin, un jeune russe, a le
visage entièrement brûlé. L'horreur ordinaire
d'un épisode guerrier. Mobilisé en Tchétchénie,
une grenade atteint son blindé tandis qu'il patrouille dans
les ruines de Groznyi. De retour chez lui, Kostia boit, dort, boit,
ne sait plus s'il dort et reboit.
Mais la soif c'est tout autre chose. Quand deux camarades de combat
viennent sonner à sa porte, notre narrateur, imbibé,
n'éprouve plus guère le goût de la vie. Il se
relève pourtant et tous trois partent sur les routes de Russie
à la recherche d'un autre vétéran qui ne tourne
pas rond, un certain Serioja.
 |
Trois
récits s'entremêlent et se répondent en
fait dans ce livre d'Andreï Guelassimov. Celui de la guerre,
d'abord, qui ressurgit, comme incontrôlable, de la mémoire
du narrateur. Et surtout, l'instant irréversible de l'attaque
du blindé qui laisse Kostia sans visage ou plutôt
avec le masque hideux de la guerre, collé pour toujours.
Il y a ensuite le récit au présent de la recherche
de Serioja : les trois soldats tentent alors de reprendre pied
dans le monde l'extérieur mais souvent l'abrutissement
alcoolique est plus fort: « On tend le bras et on
se verse à boire. Ou on fait juste un signe de tête.
Même quand on ne vous demande rien. On est à l'intérieur
de soi comme dans un vaisseau spatial.[...] On est assis et
on regarde le vide. Avec étonnement. Parce que de l'autre
coté des hublots, il n'y a qu'une obscurité terne.
» |
Le troisième
récit, une vague de souvenirs d'enfance du narrateur, est
le plus important. Il éclaire toute l'histoire, parsème
d'ironie et de tendresse le champ de bataille du présent.
Constantin puise dans son enfance encore toute chaude les fragments
d'une identité bafouée jusque sur sa figure. Entre
un père négligent, puis absent et une mère
jalouse, le jeune Kostia a eu vite fait de mesurer la frivolité
cruelle des adultes. Alors, pour s'approprier ce monde sur lequel
il n'a pas prise, il se met au dessin et dans les marges de ses
cahiers d'écolier, griffonne des femmes nues: «
Un cou, puis une épaule. Ca vient comme ça. »
Il s'attire ainsi la sympathie du directeur, grand amateur de peinture
et, encore, de vodka.
C'est ce talent
d'enfance qui permet peu à peu à Kostia de surmonter
le retour du front. En visite chez des vétérans meurtris,
il reconstitue mentalement les être disloqués: «
A l'un je dessinais une femme, à l'autre une jambe. A
un troisième ses amis qui avaient été tués.
A un quatrième je faisais un enfant en bonne santé.
A tous ces hommes je donnais de la vigueur, à leurs femmes
de la beauté, à leurs enfants de la drôlerie.
» Il tente ailleurs de conjurer le temps: « Comment
dessiner l'attente ? La ligne droite se brise, fait des zigzags
et forme un réseau de pluie. Puis elle fait émerger
des arbres, une route, des nuages bas et nous trois enfin. Nous
planons au-dessus de la route comme trois ombres noires. »
Et si ces hommes déchirés, sans espoir et même
sans visage ne sont pas des fantômes, c'est que ce souvenir
de leur enfance condense une humanité fragile. Il en reste
du moins cette « terreur qu'on a éprouvé
au jardin d'enfants, un jour que tous les autres s'étaient
endormis, et que l'on est resté sur son petit lit métallique
pendant toute l'heure de la sieste, parce qu'on avait brusquement
compris qu'on mourrait un jour.»
Il existe par
l'enfance une ivresse sans avoir bu, une ivresse de la soif. Andréï
Guelassimov la décrit efficacement dans ce livre parce que
son style déjoue avec légereté le pathétique
du sujet : procèdant par superposition dynamique des trois
récits, l'auteur crée dans le contraste une multitude
d'effets souvent ironiques, rarements gratuits. Ajoutez à
cela une imagination très largement visuelle, graphique (comme
celle du héros) et nous sommes bien proches de la technique
cinématographique, ce que l'auteur affirme clairement : «
j' écris comme on monte un film, bobine en main, en me demandant
où couper, quel bout mettre avec quel autre. »
L'optimisme final d'un livre dont le thème, d'actualité,
convoque des sentiments moins positifs, ne conduit au reste à
aucune indécence. L'auteur déclare : « Ce
n'est pas les motifs du conflit qui m'intéressent, mais les
guerres entre soi et soi. ». Il ne sort que des vaincus
des guerres entre les hommes. Des conflits en eux, parfois, un vainqueur
émerge...
Jean-Baptiste
Monat
(janvier 2005)
Jean-Baptiste
Monat poursuit
des études de Lettres qui le mènent plus particulièrement
dans le domaine poétique français, et déambule
volontiers aux confins des genres littéraires, vers certaines
de leurs marges (la chanson notamment).

http://www.actes-sud.fr
http://www.centrenationaldulivre.fr/belles_etrangeres_2004
Entretien avec
Andreï Guelassimov disponible sur le site: www.leguide.be
|