Bunker café
Flammarion, Tribal, 2005
dès 11 ans

 

 

Fantastiques nouvelles…

Bunker café n’est pas un roman, mais un recueil de nouvelles… six histoires ancrées dans une réalité que Gudule fait « déraper vers l’indicible » … six récits fantastiques où le lecteur s’identifie aux personnages, ressent le même « vertige » que les héros et se laisse chaque fois emporté dans une « chute » inévitable.

Miarka, quinze ans, vit seule avec son grand-père qui l’élève avec amour dans « un territoire de vent et de sable… leur ermitage… » ; mais l’adolescente se lasse de leur vie à deux et voudrait « voir de nouvelles têtes ». Le vieil homme cède aux suppliques et conduit Miarka au Bunker café où elle observe, rêve et s’enivre de merveilleuses images… jusqu’à la découverte d’un lourd secret !
Clara, elle, a douze ans, et sa mère très occupée la laisse organiser ses journées à sa guise. L’enfant se réfugie des heures entières dans une pièce isolée du Musée Wiertz, en compagnie de deux tableaux effarants et envoûtants, emplis de moribonds et de démons ; Clara vient tous les jours, pendant plusieurs années, « en dépit d’une santé chancelante »… Quel avenir va-t-elle se découvrir, vingt ans après, de retour dans les lieux familiers, ou plutôt quelle malchance sera donc révélée, soufflée par l’haleine d’outre-tombe du grand peintre ?

Max Verlinden, homme « affable, cultivé et schizophrène », physicien qui prétend venir du futur, rencontre en 1889, à l’asile Saint-Rémy, un autre « malade » : Vincent Van Gogh. A cette époque le peintre a atteint le sommet de son art ; il écoute les prédictions flatteuses du visionnaire qui lui raconte les spéculations dont ses tableaux seront l’objet un siècle après sa disparition. L’ami de Vincent persuade l’artiste que cette gloire posthume est injuste ; elle profitera aux nantis du vingtième siècle alors que lui « crève dans la misère »… Max propose à Van Gogh « une petite substance chimique de rien du tout »… une solution pour éviter que d’autres « s’enrichissent sur son dos »

Julien, à vingt-huit ans, se trouve bien trop jeune pour « se mettre un fil à la patte », alors Lucie est partie car elle veut absolument un enfant… Le jeune homme occupe désormais ses week-ends solitaires à hanter les brocantes de la région. Il ramène parfois un « coup de cœur » qu’il s’est plu à marchander. Cette fois, il tombe sur une bricole indescriptible, indéfinissable, si curieuse qu’il s’empresse de l’acquérir… L’« anti-chose » semble alors conduire et déterminer les rêves et les actes de son propriétaire, comme un objet vaudou. Julien décide de reconquérir Lucie et l’idée de paternité l’obsède de plus en plus. Jusqu’où la chose de nulle part va-t-elle entraîner Julien ?
Little Alice est intriguée par le face-à-face de deux miroirs dans sa chambre : « l’un, reflété par l’autre, réfléchit à son tour ce dernier et ainsi de suite jusqu’à l’infini ». Au milieu, il y a Alice, «démultipliée un nombre incalculable de fois, une de face, une de dos, en alternance », et de plus en plus réduite. Mais l’attention d’Alice est si minutieuse, si intense, si acharnée à détailler l’illusion, que la petite fille discerne l’incroyable : vision d’un autre âge, hallucination ?

Nora hésite à se rendre au Salon de la Communication qui propose une remise en cause radicale des valeurs occidentales pour « réhabiliter la pureté originelle ». Elle craint de se laisser embobiner par une nouvelle lubie de « cadres commerciaux dynamiques ». Effectivement elle tombe sous le charme des superbes paysages, des odeurs magiques, de la lumière tropicale et des rythmes envoûtants fidèlement reproduits dans le Parc des expositions. Mais sous l’apparente authenticité règne l’idée de consommation et lorsque des hôtesses veulent convaincre Nora : « J’aime la forêt, je l’achète ! », la jeune femme pressent la catastrophe ; la nature recréée, outragée, se déchaîne… se révolte… Que me restera-t-il quand je me réveillerai ?

Tous ces récits, épurés et efficaces, séduiront adolescents et adultes, touchant au passage quelques cordes sensibles : réflexion sur la vie, les ravages du temps et la mort, peur de la solitude, perte des valeurs humaines, domination du profit, avenir du monde. Malgré ces touches sévères, et même si « l’illusion a toujours un arrière-goût amer », Gudule donne un vrai plaisir de lecture : ces histoires brèves et denses déconcertent mais comblent l’envie de surprise comme le goût du macabre, génèrent des émotions profondes et durables… Bravo pour ces « promenades magiques », cette invitation à la découverte de la nouvelle et du fantastique… On en redemande…

Martine Falgayrac
(juin 2005)

Martine Falgayrac, enseignante en cycle 2 dans une école élémentaire lyonnaise, est passionnée par l'apprentissage de la lecture. Cherchant à en communiquer aussi le goût et les plaisirs, elle puise dans la presse et la littérature jeunesse des supports variés et attractifs pour accompagner et motiver les enfants dans leurs découvertes. Elle collabore activement à Sitartmag depuis décembre 2003.

http://www.gudule.net/

http://www.castorpoche.com/tribal.php