|
Histoire de faussaire
L'histoire vraie dont le livre s'inspire a fait grand bruit dans
le monde de l'art et dans la Hollande d'après-guerre. Elle
est en effet édifiante et peut se résumer ainsi :
un peintre raté du nom de Han Van Meegeren, éreinté
par les critiques de son temps décide de se venger en produisant
des faux de Vermeer de Delft, alors en train d'être massivement
redécouvert. Van Meegeren (VM) est passionné par les
maître hollandais du XVIIème. Les Picasso, Dali et
autres Mondrian qui oeuvrent à son époque, il les
tient à peu près pour des malades mentaux. L'aventure
de ce gribouilleur réactionnaire ne présenterait guère
d'intérêt, n'était le vertigineux succès
qu'elle obtint. On l'aurait rangée au rang des escroqueries
diverses dont le marché de l'art est coutumier, mais VM ne
fut pas un faussaire ordinaire : il travailla à devenir le
faussaire idéal, si parfait dans son rôle qu'il bouscule
durablement nos catégories esthétiques.
Rongé
de haine contre les critiques et particulièrement contre
Abraham Bredius, éminent spécialiste de la peinture
hollandaise, VM s'alla reclure dans une villa du sud de la France
où il s'employa à surmonter les difficultés
techniques de son projet. Il lui fallut acheter discrètement
des toiles de petits maîtres du XVIIème puis gratter
la peinture, courir les antiquaires pour dénicher des objets
d'époques, retrouver ou reconstituer les pigments anciens
comme le coûteux lapis-lazuli dont usait abondamment le peintre
de Delft pour ses bleus outremer, et travailler sans modèle
c'est-à-dire sans témoin gênant. Il lui fallut
encore inventer une méthode afin de répandre sur la
toile les craquelures formées par l'évaporation progressive
de la peinture au cours des siècles. Il investit pour cela
dans un four perfectionné et après d'interminables
recherches parvint, à l'aide de vernis savamment appliqués,
à faire émerger sur sa propre peinture, après
cuisson, le réseau de craquelures des couches profondes de
la toile.
Mais cette laborieuse
reconstitution technique ne constitue pas le coup de force de VM.
Celui-ci désirait produire non pas un Vermeer parmi d'autres
mais « exhumer » le Vermeer essentiel, à la fois
typique du maître hollandais et parfaitement original : son
oeuvre majeure, sa «Joconde». De cette manière,
la vengeance de VM serait complète : il jetterait un lourd
discrédit sur les experts tout en affirmant la force de sa
propre peinture. Pour cela, il sut tirer admirablement partie des
nombreuses zones d'ombre dans la biographie de Vermeer en choisissant,
pour son faux un thème qui tranchait en faveur des suppositions
de A. Bredius : cet expert très respecté pensait que
le peintre, avant de se consacrer aux intérieurs bourgeois,
avait eu dans sa jeunesse une période « italienne »,
durant laquelle il avait réalisé des peintures plus
narratives sur des sujets bibliques ou mythologiques. Mais il manquait
encore une preuve à l'appui de cette thèse, et Bredius,
fort âgé, l'attendait désespérement.
Quatre ans durant, donc, VM médita et réalisa Le
Christ à Emmaüs dans sa villa de Roquebrune. Puis,
par des intermédiaires habilement embobinés, il lança
sa toile sur le marché où elle apparut immédiatement
comme une découverte majeure. Bredius, comme prévu,
devint le défenseur le plus acharné de son authenticité
et bientôt celle-ci ne fut plus discutable. Commence alors
une seconde partie de La double vie de Vermeer,
non moins passionnante : VM renonce, devant ce succès, à
déclarer la supercherie et poursuit, avec un succès
constant, sa série très lucrative des faux Vermeer.
Ce n'est qu'après la Seconde Guerre Mondiale que le secret
s'éventa d'une manière étonnante. VM fut accusé
d'avoir vendu des oeuvres de Vermeer à l'occupant nazi ,
une de ses toiles ayant fini dans la collection personnelle de Goering
(contre l'avis de VM, semble-t-il). Pour se disculper, il fut contraint
de révéler qu'il s'agissait de faux, ce que personne
ne voulut croire. Au point que le tribunal lui demanda de peindre
devant lui un faux de Vermeer, ce qu'il fit sans problème.
 |
La
réussite principale de Luigi Guarnieri dans
l'exposition d'une histoire aussi romanesque tient précisément
au choix d'un mode de narration très proche du roman,
qui nous invite à suivre de l'intérieur, comme
dans un polar, toutes les étapes de l'itinéraire
de VM. En outre, l'auteur fait s'entrecroiser l'aventure du
faussaire avec d'autres destins qui agissent en miroir sur celle-ci
: celui de Vermeer lui-même, tout d'abord, considéré
de son temps comme un petit maître parmi d'autres, puis
tout à fait oublié jusqu'à ce que notre
modernité trouve en sa peinture l'expression extrêmement
profonde et fine de sentiments qui la concerne. Cette admiration
moderne s'incarne ensuite dans les pages que Proust consacre
à Vermeer. La scène où Bergotte meurt après
avoir revu la Vue de Delft, scène pourtant mineure dans
l'économie générale de la Recherche,
se révèle un moment de convergence essentiel des
enjeux esthétiques de l'art au XXème siècle,
notamment pour le lien mystérieux qui se tisse entre
la vie et l'art. |
Par un hasard
déconcertant, Proust lui-même mourut en corrigeant
précisément cette scène, le 18 novembre 1922.
Le troisième personnage mis en scène par Luigi Guarnieri
n'est autre que le maréchal Goering au moment du procès
de Nuremberg. L'histoire du chef nazi recoupe celle du faussaire
par le biais de la toile achetée à celui-ci, un «Vermeer»
que Goering chérissait particulièrement et dont il
apprit, peu de temps avant sa condamnation à mort et son
suicide, qu'il s'agissait d'un faux. Guarnieri imagine que le jour
de l'achat de cette toile et le souvenir d’avoir été
dupé furent aux yeux de Goering la pire humiliation de sa
vie. Les conjectures romanesques semblent ici plus hasardeuses voire
contestables.
L'intérêt
majeur du livre naît toutefois de cette confrontation de destins
à la fois antagonistes et, par bien des aspects, ressemblants.
La double vie de Vermeer, par la problématique
du faux, expose toutes les ambiguïtés de la création
et de notre rapport aux oeuvres. Pourquoi l'oeuvre mineure d'un
peintre peu reconnu parle-t-elle au coeur des hommes trois siècles
plus tard ? Si le faux imite l'original au point d'en proposer une
extension, de figurer parfaitement un autre Vermeer possible, reste-t-il
sans valeur aucune ? Quelle part de fantasme, de fiction ou de simulation
dans nos extases esthétiques ? Selon Gombrowicz, grand démystificateur,
quand au musée nous croyons admirer les chefs d'oeuvres,
en réalité nous tentons seulement d'admirer. Le génie
de Vermeer, par ailleurs, ne réside certainement pas dans
son imagination : peintre de genre (ces fameux intérieurs
bourgeois), il n'a en rien révolutionné le choix des
sujets en peinture. Dans quelle mesure, donc, le chef d'oeuvre est-il
lui-même réécriture, reproduction de modèles
connus, sorte de faux inconscient ? Enfin, la fascination exercée
par l'histoire de VM est-elle comparable à celle des toiles
de maîtres authentiques ? Si nombre d’œuvres attribuées
à Vermeer sont encore suspendues au débat critique,
si la proportion de faux dans les musées reste difficile
à évaluer, il n’en reste pas moins que l’existence
de ceux-ci suppose celle de leurs modèles où une part
d’émotion indicible transcende les conditions techniques
et culturelles. En nous tendant ces miroirs contraires, le livre
invite à traverser les évidences de la création
et emprunter le chemin vertigineux entre le chef d'oeuvre et la
croûte, l'extraordinaire et le banal, le même et l'autre
: le réel et son double.
Jean-Baptiste
Monat
(mai 2006)
Jean-Baptiste
Monat poursuit
des études de Lettres qui le mènent plus particulièrement
dans le domaine poétique français, et déambule
volontiers aux confins des genres littéraires, vers certaines
de leurs marges (la chanson notamment).

http://www.actes-sud.fr/
|