La Chemise
Evguéni Grichkovets

traduit du russe par Joëlle Roche-Parfenov
Actes-Sud, 2007

 

 

Solo moscovite

Né en 1967 dans une grande cité minière de Sibérie, pratiquant le théâtre depuis l'université, E. Grichkovets écrit, met en scène et interprète des « mono-spectacles » qui lui ont valu plusieurs récompenses avant de le propulser à Moscou, puis à l'étranger : on a pu voir en France Comment j'ai mangé du chien, La Ville et d'autres pièces encore. Son premier roman, La Chemise (2005), porte la marque de cette vocation. Moscou fournit l'unité de lieu, la chemise, l'unité de temps, à savoir une journée pendant laquelle le héros, jeune architecte prénommé Sacha, surveille avec inquiétude l'état de son vêtement, censé rester impeccable jusqu'au rendez-vous donné pour le soir à la belle qui occupe son cœur. L'action étant relatée du seul point de vue du protagoniste, la réussite de Grichkovets consiste à lui donner une voix propre qui, au travers d'une langue courante et familière, individualise son parler, avec ses tics et ses intonations. Malgré la minceur du sujet, cette voix résiste bien à une lecture continue : on sent l'auteur de théâtre, rompu à l'écriture de textes faits pour être entendus plutôt que lus.

La psychologie de Sacha s'accorde mal au rôle du « battant » que pourrait lui valoir sa position sociale dans une classe moyenne en plein essor. Il hésite sans cesse devant la tentation du portable (L'appeler ou ne pas L'appeler ?), s'excuse de fautes que nul ne lui reproche, se torture l'esprit pour des riens : « Moi aussi je voudrais porter un chapeau [...] mais ... je dirais... un peu plus que, tout bonnement, porter un chapeau. Davantage que juste ça! Alors que moi, je veux porter un chapeau, simplement, sans penser en le faisant que j'ai un chapeau sur la tête» . Pourtant, il s'avère à l'occasion d'une efficacité pratique incontestable, et ce contraste produit des effets d'accélération amusants. Sacha vit en fait sur deux rythmes à la fois, deux tempos décalés qui se superposent : l'un est rapide, ponctué d'allées et venues, trépidant - l'autre lent et patient (vis-à-vis d'Elle, et pour ce qu'il attend de l'existence). Sa façon de mener sa carrière et de renoncer à certaines commandes montre qu'il ne participe pas à la course au succès et à l'argent. Il lui suffit, tout en ironisant à ce propos, d'avoir construit une maison dont il est fier.
Dans la trame du quotidien décousu s'intercalent des séquences oniriques qui tranchent sur une réalité chaotique et incertaine. Lorque Sacha s'assoupit, il rêve de péripéties aventureuses : posté dans une tranchée au front, il attend le retour d'éclaireurs parmi lesquels se trouve Max, ou bien il participe à un sauvetage en mer... Dans ces moments dramatiques il sait clairement ce qu'il lui faut faire, le chemin est tracé, le devoir sans équivoque, toute hésitation balayée : le soulagement se devine à travers la peur.

Le héros assumant une position égocentrée, rien n'existe pour lui en dehors de Moscou et de lui-même qui se débat dans la ville tentaculaire : « Le monde peut prendre du repos... En ce moment, c'est moi qui me trouve à l'épicentre... ou plus exactement l'épicentre, c'est moi ». Pourtant il y a Max, l'ami de province qui débarque mal à propos dans cette journée encombrée. Bel hommage à l'amitié que ces chamailleries incessantes qui renforcent leur complicité ! Finalement, Sacha apparaît moins égocentrique qu'individualiste, selon la norme du temps : le communisme a vécu, avec sa primauté du collectif aussi contraignant que rassurant, chacun doit tant bien que mal voler de ses propres ailes. Et puis il y a Moscou, prenante, électrisante, usante : « Je sentais physiquement cette énorme ville me voler mon temps, l'aspirer hors de moi... je sentais Moscou multiplier de toutes ses forces ma douloureuse impatience ».

La Dame de ses pensées reste inaccessible, elle n'a pas même de nom, mais qu'importe ? Au moins lui offre-t-elle un point fixe et de quoi justifier sa réticence à jouer pleinement le jeu, tous les jeux de la vie.
Grichkovets affrontera-t-il l'épreuve du deuxième roman, toujours redoutable après un premier succès ? En attendant, il revient à ses origines provinciales en publiant Reki (Fleuves), suite de récits et de monologues plus ou moins autobiographiques sur la Sibérie. Reste à voir s'il voudra ou saura élargir le genre où sa notoriété risque de le confiner.

Françoise Genevray
(février 2008)


Françoise Genevray est maître de conférences en littérature générale et comparée à l’Université Jean-Moulin Lyon III.

 

http://www.actes-sud.fr

Lire aussi
Comment j'ai mangé du chien - Les solitaires intempestifs, 2002

http://www.solitairesintempestifs.com/fr/auteur31.html

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