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Solo moscovite
Né en
1967 dans une grande cité minière de Sibérie,
pratiquant le théâtre depuis l'université, E.
Grichkovets écrit, met en scène et interprète
des « mono-spectacles » qui lui ont valu plusieurs récompenses
avant de le propulser à Moscou, puis à l'étranger
: on a pu voir en France Comment
j'ai mangé du chien, La Ville et d'autres pièces
encore. Son premier roman, La Chemise (2005),
porte la marque de cette vocation. Moscou fournit l'unité
de lieu, la chemise, l'unité de temps, à savoir une
journée pendant laquelle le héros, jeune architecte
prénommé Sacha, surveille avec inquiétude l'état
de son vêtement, censé rester impeccable jusqu'au rendez-vous
donné pour le soir à la belle qui occupe son cœur.
L'action étant relatée du seul point de vue du protagoniste,
la réussite de Grichkovets consiste à lui donner une
voix propre qui, au travers d'une langue courante et familière,
individualise son parler, avec ses tics et ses intonations. Malgré
la minceur du sujet, cette voix résiste bien à une
lecture continue : on sent l'auteur de théâtre, rompu
à l'écriture de textes faits pour être entendus
plutôt que lus.
La psychologie
de Sacha s'accorde mal au rôle du « battant »
que pourrait lui valoir sa position sociale dans une classe moyenne
en plein essor. Il hésite sans cesse devant la tentation
du portable (L'appeler ou ne pas L'appeler ?), s'excuse de fautes
que nul ne lui reproche, se torture l'esprit pour des riens : «
Moi aussi je voudrais porter un chapeau [...] mais ... je dirais...
un peu plus que, tout bonnement, porter un chapeau. Davantage que
juste ça! Alors que moi, je veux porter un chapeau, simplement,
sans penser en le faisant que j'ai un chapeau sur la tête»
. Pourtant, il s'avère à l'occasion d'une efficacité
pratique incontestable, et ce contraste produit des effets d'accélération
amusants. Sacha vit en fait sur deux rythmes à la fois, deux
tempos décalés qui se superposent : l'un est rapide,
ponctué d'allées et venues, trépidant - l'autre
lent et patient (vis-à-vis d'Elle, et pour ce qu'il attend
de l'existence). Sa façon de mener sa carrière et
de renoncer à certaines commandes montre qu'il ne participe
pas à la course au succès et à l'argent. Il
lui suffit, tout en ironisant à ce propos, d'avoir construit
une maison dont il est fier.
Dans la trame du quotidien décousu s'intercalent des séquences
oniriques qui tranchent sur une réalité chaotique
et incertaine. Lorque Sacha s'assoupit, il rêve de péripéties
aventureuses : posté dans une tranchée au front, il
attend le retour d'éclaireurs parmi lesquels se trouve Max,
ou bien il participe à un sauvetage en mer... Dans ces moments
dramatiques il sait clairement ce qu'il lui faut faire, le chemin
est tracé, le devoir sans équivoque, toute hésitation
balayée : le soulagement se devine à travers la peur.
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Le
héros assumant une position égocentrée,
rien n'existe pour lui en dehors de Moscou et de lui-même
qui se débat dans la ville tentaculaire : « Le
monde peut prendre du repos... En ce moment, c'est moi qui me
trouve à l'épicentre... ou plus exactement l'épicentre,
c'est moi ». Pourtant il y a Max, l'ami de province
qui débarque mal à propos dans cette journée
encombrée. Bel hommage à l'amitié que ces
chamailleries incessantes qui renforcent leur complicité
! Finalement, Sacha apparaît moins égocentrique
qu'individualiste, selon la norme du temps : le communisme a
vécu, avec sa primauté du collectif aussi contraignant
que rassurant, chacun doit tant bien que mal voler de ses propres
ailes. Et puis il y a Moscou, prenante, électrisante,
usante : « Je sentais physiquement cette énorme
ville me voler mon temps, l'aspirer hors de moi... je sentais
Moscou multiplier de toutes ses forces ma douloureuse impatience
». |
La Dame de
ses pensées reste inaccessible, elle n'a pas même de
nom, mais qu'importe ? Au moins lui offre-t-elle un point fixe et
de quoi justifier sa réticence à jouer pleinement
le jeu, tous les jeux de la vie.
Grichkovets affrontera-t-il l'épreuve du deuxième
roman, toujours redoutable après un premier succès
? En attendant, il revient à ses origines provinciales en
publiant Reki (Fleuves),
suite de récits et de monologues plus ou moins autobiographiques
sur la Sibérie. Reste à voir s'il voudra ou saura
élargir le genre où sa notoriété risque
de le confiner.
Françoise
Genevray
(février 2008)
Françoise Genevray
est maître de conférences en littérature générale
et comparée à l’Université Jean-Moulin
Lyon III.

http://www.actes-sud.fr
Lire
aussi
Comment j'ai mangé du chien
- Les solitaires intempestifs, 2002
http://www.solitairesintempestifs.com/fr/auteur31.html
Littérature
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