photographie

Paradiso de Lorenzo Castore et
Fragments de guerre de Stanley Greene
à la Galerie Vu, Paris
jusqu’au 13 mars 2004

Asia – Juillet 1995
Infirmière et combattante


Grozny-La Havane : images en transit

Entre un ciel de bombes et la terre tchétchène abandonnée par l’Occident, Stanley Greene, photographe de guerre noir-américain réaliste, des tripes… Entre la nuit chaude, éclairée de rencontres à travers l’objectif, et la mer caribéenne de vies à espérer sans rien attendre, Lorenzo Castore, jeune impressionniste italien en plein songe éveillé à Cuba… Entre Grozny et La Havane, la photo d’art en escale pour une double exposition à la galerie « Vu » de Paris.

Aux lueurs de l’actualité imprécise, dans les eaux troubles du journal télévisé, le conflit entre Moscou et la nation tchétchène a pu passer inaperçu ! Dix ans de témoignages arrivent donc à temps, en librairie et en galerie, grâce à l’énergique Stanley Greene.

Recherche acharnée d’interstices dans le mur de la guerre, salves de photos prises parfois à la sauvette, dans le feu de l’action, par un homme plaqué au sol miséreux des terrains vagues, l’expérience de Greene ouvre les yeux sur l’insoutenable. A défaut d’avoir le livre Plaie à vif (2003, Editions Trolley) et le cœur à lire glauque, la découverte se vit à l’entrée libre de « Fragments de guerre ». Un impact plus fort qu’en lecture, un choc frontal agrandi comme les photos de Plaie à Vif qui constituent l’exposition. Dans la noirceur des œuvres, le visiteur se voit reflété dans le verre protecteur des clichés, par-dessus la dévastation, les cadavres morts ou agonisants représentés. La claque!

Des traînées de suie semblent déposées sur l’image à gros grain, sans légende, évitant les regards de Tchétchènes, hormis lors de poses rebelles, mitraillette en main. Tout juste le photographe retient-il deux yeux affolés, perdus dans la détresse, sur le visage d’un jeune accroupi dans un coin, mais aussi, et surtout, un regard de femme croisée à travers une vitre embuée composée avec maestria. Le rendu de gouttelettes et de coulée aqueuse subjugue. La finesse graphique tranche avec les figures imposées du reportage de guerre tels que des sols désertiques, des magmas d’ordures, les ruines, etc.


Zelina Grozny / Avril 2001
© Stanley Greene / Agence VU

Les nombreux panoramiques de région délabrée placent les sujets humains à distance de l’auteur. Dans ces vues, le grand angle est tout de même réduit, par la force, l’urgence des situations, et par un choix artistique personnel. Contre sa nature de journaliste, Greene ne montre aucun paysage chaotique pour double page magazine. Pigiste bien particulier, à la démarche démarquée, il n’explique pas non plus l’histoire de ces opprimés en haillons. Conscient de sa subjectivité non conforme à l’éthique d’un pro de l’info, vétéran toujours engagé (jusqu’à présenter Plaie à Vif au Parlement européen), Stanley Greene regrette le silence médiatique. « Nous avons besoin de mots. C’est une bonne protection », explique-t-il au public de « Vu », de cette voix claire, laconique, à entendre au fond de l’expo, dans une petite salle de projection.


Onirisme nocturne à La Havane

A quelques pas de Fragments de guerre, mais dans une veine plus impressionniste, par petites touches de couleurs comme frottées, Lorenzo Castore crée un univers créatif onirique propre. A La Havane, en 2002, ce jeune Italien (trentenaire cette année) a exploré la nuit, imploré à raison les fées de la photo, pour finalement signer Paradiso, une série très inspirée de clichés prenants.

La couleur joue avec la lumière, le flou avec la netteté, le photographe avec les références connues du grand public. Castore donne dans la peinture, à l’évidence de son art du cadre et de la disposition. « La matière se manifeste dans le grain, dans la vibration, dans ce que l’on pourrait considérer comme une touche de peintre », remarque ainsi Christian Caujolle, directeur artistique de « Vu ». Au bout d’un pinceau imaginaire, son nouveau poulain a bel et bien réussi, et pour preuves, de visu, les œuvres renfermées dans Paradiso.

A la rencontre de prostituées, de combats de chiens, et surtout de la vie de quartier populaire attrapée d’immeuble en immeuble, l’artiste passe outre le Cuba de carte postale. A la rigueur, il s’en sert comme toile de fond. Les personnages nocturnes classiques, gominés, aux vieux muscles bien conservés par la tequila, les murs des cafés bariolés de bleu et de rouge éclatants, les costumes légers, bon marché, les bouteilles vides… Avec un tel lot d’accessoires, l’île ressemble à un fourre-tout clinquant et miséreux, un vieux trésor des Caraïbes pour l’œil étranger.

Mais Castore puise son art ailleurs, dans une créativité personnelle débordante. Ses déambulations rêveuses rappellent le film d’une longue soirée, d’une errance collective suivie par un seul et même point de vue. Ce film, au cinéma, s’apparente à Chungking Express. Sans entrer dans les différences de traitement de l’image, Wong Kar-Waï et Castore cultivent une même impression d’improvisé, de relâché, sous-tendue par une grande maîtrise de la technique et des effets graphiques. L’état de grâce de Paradiso surgit ainsi sous l’apparence du hasard, sur le carrelage d’un couloir d’immeuble. Un corps écroulé, à moitié hors-champ, attend le regard d’un enfant, tout près de le découvrir… et de se retrouver pris par surprise, pris en photo. Sans histoire, sans cri, la scène est enveloppée de nuit, de douceur et de beauté à travers l’objectif de Castore.


© Lorenzo Castore / Galerie VU

Pour le plaisir des yeux (de quoi s’émerveiller pendant des heures), cette double exposition donne, aux amateurs et au grand public, beaucoup à voir. A mieux connaître Cuba et la Tchétchénie, oui, à imaginer des pays extraordinaires, non. A goûter à la science infuse dans l’art photographique, peut-être un instant, le temps d’une pensée fuyante qui marque pourtant l’esprit de façon irrémédiable.
Le rendez-vous culturel est donc bien fixé, jusqu’au 13 mars prochain.

François Cavaillès
(janvier 2004)

François Cavaillès est journaliste et critique d'art à Paris. Ancien reporter en radio, puis en presse, dans la région d'Ottawa (Canada), il s'intéresse aujourd'hui aux cultures de l'Asie du Sud-Est et étudie le thaï à l'Institut National des Langues et Civilisations Orientales de Paris.

 

Autour de Stanley Greene

Paris 17ème
Jeudi 5 février - Rencontre-débat à la Fnac des Ternes – de 17h30 à 19h00 avec Stanley Greene, André Glucksmann (philosophe) et Christian Caujolle (directeur artistique de l’Agence et de la Galerie VU)

A Toulouse
Du 18 février au 14 mars : Projection de “Chalk Lines” à la Galerie du Chateau d’Eau à Toulouse - 1, place Laganne ( montage multimédia de 186 photos réalisé par l’association Lumen (Gilles Kagan, Vianney Lambert), dans le cadre des quatrièmes rencontres Photographiques d’Orléans “La Guerre hors champs”, qui se sont déroulées en novembre 2003. Stanley Greene raconte en images le putsch de Moscou (1993) et la Russie de Poutine
Vendredi 27 février : Rencontre-débat autour du livre “Plaie à Vif , Tchétchénie 1994 à 2003” à la Fnac de Toulouse – de 17h30 à 19h

A Strasbourg
Mardi 24 février – Fnac de Strasbourg - à 17h30 - Dialogue entre Stanley Greene et Andréi Konchalovki qui présente son film "La maison des fous". Projection de photographies de Stanley Greene.

Galerie Vu
2, rue Jules Cousin
Paris IVe

entrée libre sur rendez-vous du mercredi au samedi de 14h à 19h
01 53 01 85 81

www.agencevu.com

http://www.agencevu.com/fr/galerie/

exposition précédente
Uniques (2003-2004)

Voir aussi Le Chardon Tchétchène de Laurence Binet (Syros jeunesse, 2003)

http://www.arteradio.com/

http://www.france5.fr/arts_culture/