| Asia
– Juillet 1995
Infirmière et combattante
Grozny-La
Havane : images en transit
Entre
un ciel de bombes et la terre tchétchène abandonnée
par l’Occident, Stanley Greene, photographe de guerre noir-américain
réaliste, des tripes… Entre la nuit chaude, éclairée
de rencontres à travers l’objectif, et la mer caribéenne
de vies à espérer sans rien attendre, Lorenzo Castore,
jeune impressionniste italien en plein songe éveillé
à Cuba… Entre Grozny et La Havane, la photo d’art
en escale pour une double exposition à la galerie «
Vu » de Paris.
Aux
lueurs de l’actualité imprécise, dans les eaux
troubles du journal télévisé, le conflit entre
Moscou et la nation tchétchène a pu passer inaperçu
! Dix ans de témoignages arrivent donc à temps, en
librairie et en galerie, grâce à l’énergique
Stanley Greene.
Recherche
acharnée d’interstices dans le mur de la guerre, salves
de photos prises parfois à la sauvette, dans le feu de l’action,
par un homme plaqué au sol miséreux des terrains vagues,
l’expérience de Greene ouvre les yeux sur l’insoutenable.
A défaut d’avoir le livre Plaie à
vif (2003, Editions Trolley) et le cœur à
lire glauque, la découverte se vit à l’entrée
libre de « Fragments de guerre ».
Un impact plus fort qu’en lecture, un choc frontal agrandi
comme les photos de Plaie à Vif qui
constituent l’exposition. Dans la noirceur des œuvres,
le visiteur se voit reflété dans le verre protecteur
des clichés, par-dessus la dévastation, les cadavres
morts ou agonisants représentés. La claque!
| Des
traînées de suie semblent déposées
sur l’image à gros grain, sans légende,
évitant les regards de Tchétchènes, hormis
lors de poses rebelles, mitraillette en main. Tout juste le
photographe retient-il deux yeux affolés, perdus dans
la détresse, sur le visage d’un jeune accroupi
dans un coin, mais aussi, et surtout, un regard de femme croisée
à travers une vitre embuée composée avec
maestria. Le rendu de gouttelettes et de coulée aqueuse
subjugue. La finesse graphique tranche avec les figures imposées
du reportage de guerre tels que des sols désertiques,
des magmas d’ordures, les ruines, etc.
|
Zelina
Grozny / Avril 2001
© Stanley Greene / Agence VU |
Les nombreux
panoramiques de région délabrée placent les
sujets humains à distance de l’auteur. Dans ces vues,
le grand angle est tout de même réduit, par la force,
l’urgence des situations, et par un choix artistique personnel.
Contre sa nature de journaliste, Greene ne montre aucun paysage
chaotique pour double page magazine. Pigiste bien particulier, à
la démarche démarquée, il n’explique
pas non plus l’histoire de ces opprimés en haillons.
Conscient de sa subjectivité non conforme à l’éthique
d’un pro de l’info, vétéran toujours engagé
(jusqu’à présenter Plaie à
Vif au Parlement européen), Stanley Greene
regrette le silence médiatique. « Nous avons besoin
de mots. C’est une bonne protection », explique-t-il
au public de « Vu », de cette voix claire, laconique,
à entendre au fond de l’expo, dans une petite salle
de projection.
Onirisme nocturne à La Havane
A quelques pas
de Fragments de guerre, mais dans une
veine plus impressionniste, par petites touches de couleurs comme
frottées, Lorenzo Castore crée un
univers créatif onirique propre. A La Havane, en 2002, ce
jeune Italien (trentenaire cette année) a exploré
la nuit, imploré à raison les fées de la photo,
pour finalement signer Paradiso, une série
très inspirée de clichés prenants.
La couleur
joue avec la lumière, le flou avec la netteté, le
photographe avec les références connues du grand public.
Castore donne dans la peinture, à l’évidence
de son art du cadre et de la disposition. « La matière
se manifeste dans le grain, dans la vibration, dans ce que l’on
pourrait considérer comme une touche de peintre »,
remarque ainsi Christian Caujolle, directeur artistique
de « Vu ». Au bout d’un pinceau imaginaire, son
nouveau poulain a bel et bien réussi, et pour preuves, de
visu, les œuvres renfermées dans Paradiso.
A la rencontre
de prostituées, de combats de chiens, et surtout de la vie
de quartier populaire attrapée d’immeuble en immeuble,
l’artiste passe outre le Cuba de carte postale. A la rigueur,
il s’en sert comme toile de fond. Les personnages nocturnes
classiques, gominés, aux vieux muscles bien conservés
par la tequila, les murs des cafés bariolés de bleu
et de rouge éclatants, les costumes légers, bon marché,
les bouteilles vides… Avec un tel lot d’accessoires,
l’île ressemble à un fourre-tout clinquant et
miséreux, un vieux trésor des Caraïbes pour l’œil
étranger.
| Mais
Castore puise son art ailleurs, dans une créativité
personnelle débordante. Ses déambulations rêveuses
rappellent le film d’une longue soirée, d’une
errance collective suivie par un seul et même point
de vue. Ce film, au cinéma, s’apparente à
Chungking Express. Sans entrer dans les différences
de traitement de l’image, Wong Kar-Waï et Castore
cultivent une même impression d’improvisé,
de relâché, sous-tendue par une grande maîtrise
de la technique et des effets graphiques. L’état
de grâce de Paradiso surgit
ainsi sous l’apparence du hasard, sur le carrelage d’un
couloir d’immeuble. Un corps écroulé,
à moitié hors-champ, attend le regard d’un
enfant, tout près de le découvrir… et
de se retrouver pris par surprise, pris en photo. Sans histoire,
sans cri, la scène est enveloppée de nuit, de
douceur et de beauté à travers l’objectif
de Castore. |
©
Lorenzo Castore / Galerie VU |
Pour le plaisir
des yeux (de quoi s’émerveiller pendant des heures),
cette double exposition donne, aux amateurs et au grand public,
beaucoup à voir. A mieux connaître Cuba et la Tchétchénie,
oui, à imaginer des pays extraordinaires, non. A goûter
à la science infuse dans l’art photographique, peut-être
un instant, le temps d’une pensée fuyante qui marque
pourtant l’esprit de façon irrémédiable.
Le rendez-vous culturel est donc bien fixé, jusqu’au
13 mars prochain.
François
Cavaillès
(janvier 2004)
François
Cavaillès
est journaliste et critique d'art à Paris. Ancien reporter
en radio, puis en presse, dans la région d'Ottawa (Canada),
il s'intéresse aujourd'hui aux cultures de l'Asie du Sud-Est
et étudie le thaï à l'Institut National des Langues
et Civilisations Orientales de Paris.
| Autour
de Stanley Greene
Paris 17ème
Jeudi 5 février - Rencontre-débat
à la Fnac des Ternes – de 17h30 à 19h00
avec Stanley Greene, André Glucksmann (philosophe)
et Christian Caujolle (directeur artistique de l’Agence
et de la Galerie VU)
A
Toulouse
Du 18 février au 14 mars : Projection
de “Chalk Lines” à
la Galerie du Chateau d’Eau à Toulouse - 1, place
Laganne ( montage multimédia de 186 photos réalisé
par l’association Lumen (Gilles Kagan, Vianney Lambert),
dans le cadre des quatrièmes rencontres Photographiques
d’Orléans “La Guerre hors champs”,
qui se sont déroulées en novembre 2003. Stanley
Greene raconte en images le putsch de Moscou (1993) et la
Russie de Poutine
Vendredi 27 février : Rencontre-débat
autour du livre “Plaie à Vif , Tchétchénie
1994 à 2003” à la Fnac de
Toulouse – de 17h30 à 19h
A
Strasbourg
Mardi 24 février – Fnac de Strasbourg
- à 17h30 - Dialogue entre Stanley Greene et Andréi
Konchalovki qui présente son film "La maison
des fous". Projection de photographies de Stanley
Greene. |
Galerie
Vu
2,
rue Jules Cousin
Paris IVe
entrée libre sur rendez-vous du mercredi au samedi
de 14h à 19h
01 53 01 85 81

www.agencevu.com
http://www.agencevu.com/fr/galerie/
exposition
précédente
Uniques
(2003-2004)
Voir
aussi Le Chardon Tchétchène
de Laurence Binet (Syros jeunesse, 2003)
http://www.arteradio.com/
http://www.france5.fr/arts_culture/ |
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