Rouge Paprika
de Françoise Grard

Gulf Stream Editeur, les romans bleus, 2006
dès 12 ans

 

 

L'adieu à l'enfance

Le rouge paprika du titre évoque, pour la jeune protagoniste, tout un monde qu’elle est sur le point de perdre et dont elle s’efforce de ne rien oublier pour pouvoir à jamais le garder en elle : celui de la Hongrie de l’été 1968. Elizabeth et sa jeune sœur Louise passent leurs dernière vacances dans l’univers calfeutré de la propriété de leur père, diplomate à Budapest, contenue dans un pays lui-même hermétique, « barricadé derrière son " rideau de fer " », fermement tenu en main par Moscou. Ces cocons successifs ont d’abord quelque chose de rassurant et les deux filles, préservées du monde extérieur par une belle-mère autoritaire (très « soviétique » à sa façon...) mais soucieuse de leur apporter un confort matériel (certes agréable, mais qui ne peut en rien pallier l’absence de chaleur humaine…), ne manquent de rien.
Elizabeth, prudente, rêve pourtant de s’échapper un peu ; tiraillée entre des désirs nouveaux (incarnés entre autres et très paradoxalement par sa belle-mère, froidement impeccable, à qui elle envie son corps de femme) et des envies encore puériles (sa jeune sœur de six ans ne cesse de la ramener vers les jeux de l’enfance), elle observe avec acuité les adultes qui gravitent autour d’elle, et plus particulièrement les domestiques, que d’autres ne pensent pas à regarder : Malika, la cuisinière, contre laquelle elle aimerait parfois se blottir (ce qu’elle n'ose faire par souci des « convenances »), et Joszef, son époux, un vieil homme énigmatique mais paisible, qui est chargé d’entretenir le jardin – à moins qu’il ne soit payé à tout autre chose… Quand les chars entrent dans la voisine Tchécoslovaquie, c’est de ces deux personnages, certainement plus humains que le père (indifférent et distant) et la belle-mère, qu’Elizabeth se sentira le plus proche…

Cette belle évocation nimbée de nostalgie relate les derniers jours d’une enfance, avant que ne s’ouvrent les portes d’un monde inconnu des adultes : l’adieu à la Hongrie, pays adopté, l’adieu aux jours insouciants, et à la petite fille qu’elle n’est plus. En l’espace de quelques semaines, Elizabeth grandit, sent son corps se transformer, et éprouve quelques frissons jusqu'alors inconnus ; l’écriture, sobre mais très élégante, capte habilement les moindres tensions qui accompagnent cette métamorphose.

Blandine Longre
(décembre 2006)

Blandine Longre, agrégée d’anglais, est l’une des fondatrices de Sitartmag ; rédactrice en chef depuis mai 1999, elle s’intéresse tout particulièrement aux écritures contemporaines (francophone, anglophone, asiatique, orientale etc.), à la littérature pour la jeunesse, au théâtre (texte et représentation) et aux relations qu’entretiennent fiction et réel.

 

Les romans bleus - présentés par Catherine Gentile

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