d'Ismaël Ferroukhi
France-Maroc, 2004

Avec Nicolas Cazalé, Mohamed Majd
Jacky Nercessian

sortie 24 novembre 2004

 

Hadj-movie

Premier film d’Ismaël Ferroukhi, Le grand voyage, c’est celui de Réda (Nicolas Cazalé), lycéen pleinement intégré à la vie française, et de son père (Mohamed Majd), musulman très pieux qui veut accomplir le hadj (pèlerinage de La Mecque) avant de mourir : partis du sud de la France, dans une voiture de fortune, père et fils vont traverser l’Italie, la Slovénie, la Croatie, la Serbie, la Bulgarie, puis les pays islamiques, la Turquie (avec une pause à Istanbul), le sublime désert syrien, la Jordanie, et enfin l’Arabie Saoudite. Le problème vient de ce que Réda, insensible à l’Islam, n’a aucune envie d’aller à La Mecque, surtout dans de telles conditions, de partir à l’aventure alors qu’il doit passer son baccalauréat, et de quitter Lisa, la jeune française qu’il aime, pour un voyage austère, sans téléphone portable, fait de nuits dans la voiture, de prières et de sandwichs aux œufs ; mais la volonté du père fait loi.

À mesure que défilent les paysages, souvent très beaux, au fil des rencontres (une vieille femme muette, dans les Balkans ; un vieux briscard à la douane bulgaro-turque...), au gré des mésaventures et des disputes dans le huis clos de la voiture, père et fils en arrivent à mieux se comprendre l’un l’autre (alors qu’ils ne parlent même pas la même langue), et à mieux tolérer chacun le mode de vie de l’autre. La tension du fils, un peu caricaturale au premier abord, mais tout à fait légitime, s’estompe devant le spectacle de la foi, de la volonté à toute épreuve de son père, qui pourra mourir satisfait, pur, une fois son voyage accompli.

Les voyages forment la jeunesse ; ici, l’école de la vie prend des airs d’école coranique. Ce road-movie à fortes connotations religieuses suit une bonne progression, jusqu’au final impressionnant à La Mecque (Ferroukhi est le premier cinéaste autorisé à filmer dans la ville sainte) ; contournant l’impasse d’un manichéisme chéri par les médias (islam vs laïcité), Ismaël Ferroukhi laisse traîner quelques clichés ici et là, mais il nie l’assimilation du voyage vers l’orient au voyage vers la pauvreté : plutôt un voyage vers la pureté. Certaines scènes (danse et transe, marche à contre-courant dans la foule musulmane) permettent de manière troublante la comparaison avec le récent film de Tony Gatlif, Exils, qui montrait le voyage d’un jeune couple de Paris à Alger : Le grand voyage se révèle certes moins réussi sur le plan esthétique (malgré plus d’un joli plan), mais plus profond, avec des personnages plus consistants - et l’on peut saluer le jeu d’acteur de Nicolas Cazalé, autrement plus intéressant que l’enthousiasme un peu creux de Romain Duris dans Exils. - Tout cela pour dire que le Prix du premier film reçu à Venise par Ismaël Ferroukhi semble bien mérité.

Nicolas Cavaillès
(novembre 2004)

Nicolas Cavaillès, spécialiste de l'œuvre de Cioran, lié à la Roumanie et à sa littérature, poursuit, après des études de lettres et de philosophie, des recherches autour de l'écriture, des manuscrits et de la création artistique (critique génétique).

http://www.pyramidefilms.com/