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Le
Sud sous les bombes
Après
Kapital, un an de graffiti à Paris,
Les Editions Alternatives récidivent et proposent un nouveau
panorama du graff avec La France d'en bas, le graffiti
dans le sud, jeu de mots géographique sur la
désormais tristement célèbre «raffarinade»
et clin d’œil à leurs homologues parisiens du
premier opus.
Jeu
de mot géographique disions nous, car telle est certainement
l’une de leurs toutes premières motivations : montrer
que le graffiti n’est pas une exclusivité parisienne
et que la scène du sud, avec ses spécificités,
est tout aussi féconde et active. Au vu de la richesse de
l’ouvrage, nul ne peut en douter. Les créateurs, Mathieu
Kendrick et Lionel Olives, donnent le ton d’entrée
de jeu avec une couverture qui montre que le livre, qui ne saurait
se cantonner au graffiti stricto sensu, intègre, avec une
certaine réussite, d’autres formes voisines comme la
calligraphie, le dessin, l’esquisse ou autres créations
infographiques. Le graffiti est un mouvement. Par conséquent,
ce n’est pas une pratique figée ; et c’est cette
dynamique qui pousse les graffeurs à absorber sans cesse
ce qui se passe autour d’eux : du comics américain
au manga japonais en passant par la calligraphie, l’utilisation
de la 3D ou l’esthétique cartoon, chacun cherche son
inspiration où il l’entend pour faire évoluer
sa créativité. Cette hétérogénéité-là,
que les profanes ne soupçonnent pas, est plutôt bien
rendue tout au long d’un bouquin riche à foison de
plusieurs centaines de photos.
Comme
il se doit, l’ouvrage commence par un bref historique du graffiti
à Marseille, Montpellier et Toulouse, de ses débuts
dans les années 80 à nos jours, rendant hommage à
ses pionniers tout comme à ses acteurs actuels, avec les
différents posse que l’on peut trouver dans le sud,
en passant par les principaux graffeurs dans le sud pour finir par
l’échappée du graff hors de ses supports naturels
(béton, train...) par le biais des esquisses crayonnées,
de la calligraphie, de l’illustration informatique ou encore
de la sculpture. Et l’esthétique des graffs exposés
dans ce livre est, il faut bien le dire, propre à séduire
tout néophyte ou adversaire du graffiti.
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Une des
astuces de La France d’en bas...
est d’être un ouvrage sur le graff fait par des
graffeurs et, en ce sens, il est riche de sa valeur performative
: les travaux photographiés accompagnés d’interviews
sont efficacement secondés par des fonds info«graff»iés
qui, au fil du livre, prennent de l’ampleur jusqu’à
ce que les pages en soient entièrement couvertes. Pour
le plus grand plaisir du lecteur, le graff se met en scène,
sans que cette mise en abîme ne bute sur l’écueil
du narcissisme.
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Car c’est
ici un portrait sans concession de l’univers du graffiti qui
est brossé, et lorsque les deux auteurs quittent un cours
instant l’habit de scribes consignant tout ce qui fit l’histoire
du graffiti dans le sud ces dernières années, c’est
pour dénoncer « l’histoire [...] d’un
mouvement dont beaucoup ont oublié l’Histoire et une
de ses bases : le Respect », le respect entre ses membres,
le respect aussi pour les aînés qui ont initié
le mouvement. C’est l'un des nombreux intérêts
de ce livre : retracer les racines communes à partir desquelles
ont trouvé à s’exprimer une multitude de pratiques,
de styles et de créativités. L’ouvrage consacre
ainsi une partie entière au « vandale » qui est
pourtant loin d’être pratiqué ni même cautionné
par tous les graffeurs. L’introduction est là pour
le rappeler en présentant l’article 322 du Code Pénal
condamnant « le fait de tracer des inscriptions, des signes
ou des dessins, sans autorisation préalable, sur les façades,
les véhicules, les voies publiques ou le mobilier urbain
» et elle est sans appel. Graffer se fait à ses
risques et périls et ceux qui le font ainsi ne sont pas les
seuls représentants d’un mouvement aux multiples facettes.
Pourtant,
des gribouillages de l’enfant sur les murs de la maisonnée
aux graffitis adolescents gravés dans le bois des arbres
ou des bureaux (selon que votre école ait été
buissonnière on non), nous avons tous connus ce besoin de
laisser à la postérité la trace d’un
petit bout de nous-mêmes. Brassaï a même construit
une grande partie de son œuvre photographique sur les graffitis
alors qu’ils n’étaient que de simples esquisses
ou inscriptions verbales gravées sur le tronc d’un
arbre ou sur le béton des murs parisiens. Ces photos sont
aujourd’hui unanimement reconnues comme faisant partie du
patrimoine artistique français et de l’histoire de
la photographie, et ont reçu les honneurs des plus grandes
galeries françaises.
Qu’en
est-il aujourd’hui du graffiti ? Quel place occupe-t-il dans
notre champ artistique ? Pourquoi est-il encore difficile d’apprécier
le graff dans une expo ou un lieu spécialement réservé
?
Parce que, vous répondront certains, le graff existe seulement
s’il est illégal. Quand il devient légal et,
à plus forte raison, produit de merchandising, il se dénature.
A l’origine, le tag était utilisé par les gangs
new-yorkais pour identifier et délimiter leur territoire.
C’est en partie pourquoi, pour certains, en dehors du vandale,
point de salut. Mais l’ouvrage de Mathieu Kendrick et Lionel
Olives tente de démontrer que cette évolution n’est
pas une dénaturation : «nous avons tenu à
montrer comment le graffiti actuel mute, quitte son cadre originel
pour s’infiltrer dans tous les autres champs de l’expression»,
et quand on leur demande s’ils cautionnent l’entrée
du graff dans les expos d’art contemporain, ils répondent
que l’art contemporain est suffisamment pourvu d’imposteurs
et que certains graffeurs méritent tout autant qu’eux
les reconnaissances du milieu de l’art contemporain.
S’il
est un milieu où le graff s’est expatrié, c’est
bien celui de la mode et des médias. Il s’étale
au grand jour sur de nombreux tee-shirts (streetwear oblige...),
les affiches de publicité, à la télévision.
Son style de lettrage est parfois pâlement copié. C’est
peut-être ici que la «publicisation» du graff
atteint ses limites les plus dangereuses. On connaît la tendance
du système capitaliste à absorber ce qui, à
l’origine, se construit sur une logique alternative et contestataire,
afin de le vider de sa substance et le transformer en marchandise
à fort pouvoir attractif. Les exemples, à ce sujet,
sont nombreux : cette nouvelle économie sera-t-elle bénéfique
au graffiti où ne risque-t-il pas d’attraper le «syndrome
Che Guevarra» qui s’est vu pitoyablement placardé
en posters dans les chambres d’adolescents ?
Quoiqu’il arrive, cet ouvrage nous présente avec une
certaine réussite esthétique ce que nous préférons
dans le graff, avec un foisonnement de couleurs, de styles et d’idées...
Louise
Charbonnier
(avril 2004)
Le graff à
Lyon : à voir à la friche RVI, rue Lacassagne, les
fresques réalisées dans le cadre du festival hip-hop
84-2004 qui a eu lieu les 3, 4, 5 et 6 avril 2004.

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