La France d'en bas : Le graffiti
dans le Sud
Hors collection
Editions Alternatives, 2003

 

Le Sud sous les bombes

Après Kapital, un an de graffiti à Paris, Les Editions Alternatives récidivent et proposent un nouveau panorama du graff avec La France d'en bas, le graffiti dans le sud, jeu de mots géographique sur la désormais tristement célèbre «raffarinade» et clin d’œil à leurs homologues parisiens du premier opus.

Jeu de mot géographique disions nous, car telle est certainement l’une de leurs toutes premières motivations : montrer que le graffiti n’est pas une exclusivité parisienne et que la scène du sud, avec ses spécificités, est tout aussi féconde et active. Au vu de la richesse de l’ouvrage, nul ne peut en douter. Les créateurs, Mathieu Kendrick et Lionel Olives, donnent le ton d’entrée de jeu avec une couverture qui montre que le livre, qui ne saurait se cantonner au graffiti stricto sensu, intègre, avec une certaine réussite, d’autres formes voisines comme la calligraphie, le dessin, l’esquisse ou autres créations infographiques. Le graffiti est un mouvement. Par conséquent, ce n’est pas une pratique figée ; et c’est cette dynamique qui pousse les graffeurs à absorber sans cesse ce qui se passe autour d’eux : du comics américain au manga japonais en passant par la calligraphie, l’utilisation de la 3D ou l’esthétique cartoon, chacun cherche son inspiration où il l’entend pour faire évoluer sa créativité. Cette hétérogénéité-là, que les profanes ne soupçonnent pas, est plutôt bien rendue tout au long d’un bouquin riche à foison de plusieurs centaines de photos.

Comme il se doit, l’ouvrage commence par un bref historique du graffiti à Marseille, Montpellier et Toulouse, de ses débuts dans les années 80 à nos jours, rendant hommage à ses pionniers tout comme à ses acteurs actuels, avec les différents posse que l’on peut trouver dans le sud, en passant par les principaux graffeurs dans le sud pour finir par l’échappée du graff hors de ses supports naturels (béton, train...) par le biais des esquisses crayonnées, de la calligraphie, de l’illustration informatique ou encore de la sculpture. Et l’esthétique des graffs exposés dans ce livre est, il faut bien le dire, propre à séduire tout néophyte ou adversaire du graffiti.

Une des astuces de La France d’en bas... est d’être un ouvrage sur le graff fait par des graffeurs et, en ce sens, il est riche de sa valeur performative : les travaux photographiés accompagnés d’interviews sont efficacement secondés par des fonds info«graff»iés qui, au fil du livre, prennent de l’ampleur jusqu’à ce que les pages en soient entièrement couvertes. Pour le plus grand plaisir du lecteur, le graff se met en scène, sans que cette mise en abîme ne bute sur l’écueil du narcissisme.

Car c’est ici un portrait sans concession de l’univers du graffiti qui est brossé, et lorsque les deux auteurs quittent un cours instant l’habit de scribes consignant tout ce qui fit l’histoire du graffiti dans le sud ces dernières années, c’est pour dénoncer « l’histoire [...] d’un mouvement dont beaucoup ont oublié l’Histoire et une de ses bases : le Respect », le respect entre ses membres, le respect aussi pour les aînés qui ont initié le mouvement. C’est l'un des nombreux intérêts de ce livre : retracer les racines communes à partir desquelles ont trouvé à s’exprimer une multitude de pratiques, de styles et de créativités. L’ouvrage consacre ainsi une partie entière au « vandale » qui est pourtant loin d’être pratiqué ni même cautionné par tous les graffeurs. L’introduction est là pour le rappeler en présentant l’article 322 du Code Pénal condamnant « le fait de tracer des inscriptions, des signes ou des dessins, sans autorisation préalable, sur les façades, les véhicules, les voies publiques ou le mobilier urbain » et elle est sans appel. Graffer se fait à ses risques et périls et ceux qui le font ainsi ne sont pas les seuls représentants d’un mouvement aux multiples facettes.

Pourtant, des gribouillages de l’enfant sur les murs de la maisonnée aux graffitis adolescents gravés dans le bois des arbres ou des bureaux (selon que votre école ait été buissonnière on non), nous avons tous connus ce besoin de laisser à la postérité la trace d’un petit bout de nous-mêmes. Brassaï a même construit une grande partie de son œuvre photographique sur les graffitis alors qu’ils n’étaient que de simples esquisses ou inscriptions verbales gravées sur le tronc d’un arbre ou sur le béton des murs parisiens. Ces photos sont aujourd’hui unanimement reconnues comme faisant partie du patrimoine artistique français et de l’histoire de la photographie, et ont reçu les honneurs des plus grandes galeries françaises.

Qu’en est-il aujourd’hui du graffiti ? Quel place occupe-t-il dans notre champ artistique ? Pourquoi est-il encore difficile d’apprécier le graff dans une expo ou un lieu spécialement réservé ?
Parce que, vous répondront certains, le graff existe seulement s’il est illégal. Quand il devient légal et, à plus forte raison, produit de merchandising, il se dénature. A l’origine, le tag était utilisé par les gangs new-yorkais pour identifier et délimiter leur territoire. C’est en partie pourquoi, pour certains, en dehors du vandale, point de salut. Mais l’ouvrage de Mathieu Kendrick et Lionel Olives tente de démontrer que cette évolution n’est pas une dénaturation : «nous avons tenu à montrer comment le graffiti actuel mute, quitte son cadre originel pour s’infiltrer dans tous les autres champs de l’expression», et quand on leur demande s’ils cautionnent l’entrée du graff dans les expos d’art contemporain, ils répondent que l’art contemporain est suffisamment pourvu d’imposteurs et que certains graffeurs méritent tout autant qu’eux les reconnaissances du milieu de l’art contemporain.

S’il est un milieu où le graff s’est expatrié, c’est bien celui de la mode et des médias. Il s’étale au grand jour sur de nombreux tee-shirts (streetwear oblige...), les affiches de publicité, à la télévision. Son style de lettrage est parfois pâlement copié. C’est peut-être ici que la «publicisation» du graff atteint ses limites les plus dangereuses. On connaît la tendance du système capitaliste à absorber ce qui, à l’origine, se construit sur une logique alternative et contestataire, afin de le vider de sa substance et le transformer en marchandise à fort pouvoir attractif. Les exemples, à ce sujet, sont nombreux : cette nouvelle économie sera-t-elle bénéfique au graffiti où ne risque-t-il pas d’attraper le «syndrome Che Guevarra» qui s’est vu pitoyablement placardé en posters dans les chambres d’adolescents ?
Quoiqu’il arrive, cet ouvrage nous présente avec une certaine réussite esthétique ce que nous préférons dans le graff, avec un foisonnement de couleurs, de styles et d’idées...

Louise Charbonnier
(avril 2004)

Le graff à Lyon : à voir à la friche RVI, rue Lacassagne, les fresques réalisées dans le cadre du festival hip-hop 84-2004 qui a eu lieu les 3, 4, 5 et 6 avril 2004.

http://www.editionsalternatives.com/