Entretiens
2002, José Corti

 

Julien Gracq, figure majeure mais discrète de la littérature, accorde très peu d'interviews. Il vit et écrit retiré, loin du battage médiatique transformant l'écrivain en VRP de sa propre production. A Jean Carrière, il déclare : "Il n'y a pas de raison qu'un auteur ait à ajouter à ce qu'il publie, et qui devrait être autosuffisant…/… Aujourd'hui, la littérature à proprement parler n'est plus qu'un des ingrédients -quelquefois seulement un des condiments- qui entrent dans les composantes de la "vie littéraire". Et vous voyez que vous-même, en m'interviewant, vous me faites faire un pas de plus en direction du vice…".

A ce vice, Julien Gracq se prête néanmoins quelquefois. Et dix ans après sa dernière publication (Carnets du grand chemin, 1992), Entretiens rassemble ces rares "écarts" de l'écrivain.

Six entretiens qui s'étalent sur une période de plus de trente ans de 1970 à 2001. Mais là encore, l'auteur du Rivage des Syrthes fait montre de marginalité en choisissant des médias peu courants: une revue de géographie, une revue de génétique, la revue Jules Verne, par exemples. On reste loin des vitrines pailletées de PPDA ou de Guillaume Durand.
De plus, la parole de l'écrivain s'avère toujours précise, âpre, sans concession… L'auteur dévoile quelques pans de son enfance, ses influences littéraires ou non (la géographie, Jules Verne, le surréalisme,…), quelques passions (la musique de Wagner, la promenade,…), sa manière d'écrire, ses techniques et ses angoisses. Ni scoop ni vulgarité, mais la présentation de divers matériaux qui participent à l'élaboration de l'œuvre, l'influencent, l'étayent, l'insufflent… Des pistes, des bribes et des fragments seulement, car le processus d'écriture demeure pour l'auteur lui-même une sorte de mystère et de cheminement indicible. Ecrire c'est combler peu à peu un vide avec pour seul point de départ un magma confus fait d'idées, d'affects et de sentiments. En cours de route, l'écrivain rencontre la langue elle-même, avec son épaisseur et sa densité (sa vie propre pourrait-on dire), qui le conduit vers des destinations imprévues.

Malgré quelques redondances entre ces six entretiens, leur lecture est toujours passionnante. Celle-ci, bien sûr, comble une part de notre propre vice (la curiosité), mais surtout éclaire quelques parcelles de l'œuvre et donne envie, toutes affaires cessantes, de s'y replonger.

Jean-Emmanuel Denave
(mai 2002)

Les éditions José Corti
http://jose-corti.fr/

http://www.jose-corti.fr/auteursfrancais/presentation-gracq.html

http://www.republique-des-lettres.com/g/gracq.shtml