La Culture des idées
Robert Laffont, « Bouquins », 2008

 

 


Remy de Gourmont le païen

Remy de Gourmont fut un curieux esprit doublé d’un esprit curieux. L’homme vécut dans un célibat qui confinait à l’érémitisme, dans son petit meublé tapissé de bibliothèques de la rue des Saints-Pères. Frappé par un lupus facial qui finira par le défigurer, on comprendra aisément qu’il préférait vivre en retrait et apparaître dans le Mercure de France plutôt que dans les salons. « Pas de femmes (sinon une vieille maîtresse), pas d’enfants, pas de voyage : écrire et publier. », voilà en somme à quoi se bornait l’existence de ce philosophe en chambre et que dépeint brillamment Charles Dantzig en préface à l’anthologie que lui consacrent les Éditions Bouquins.

L’ensemble de ces textes, s’il reste marqué par l’absence d’un chef-d’œuvre phare, témoigne d’une érudition protéiforme et d’une vertigineuse culture livresque. Rares sont en effet les contemporains qui à l’évocation du nom de de Gourmont seraient capables d’énoncer ne fût-ce que l’un de ses titres. Seul, peut-être, son article pamphlétaire Le Joujou Patriotisme passa-t-il la rampe de la postérité, en ce qu’il constituait une des plus féroces professions de foi antinationaliste qui ait été osée.

De ce recueil ont d’emblée été exclus les textes purement littéraires (la poésie, les Lettres intimes à l’Amazone ou encore les savoureuses Proses moroses). La préférence est allée aux essais, parmi lesquels celui qui donne son titre au volume, La Culture des idées. Dès les premières pages, le ton est donné et l’on y retrouve le principe directeur qui animera constamment la pensée gourmontienne, à savoir celui de la dissociation. Illustrant son aphorisme selon lequel « Le divorce règne en permanence dans le monde des idées, qui est le monde de l’amour libre. », de Gourmont se livre à une véritable réévaluation de la faculté de juger, en distinguant par exemple des concepts aussi souvent confondus que ceux de Cliché et de Lieu commun, de Plaisir et de Fécondité, de Vérité et d’Idée. Cette pratique tend à démontrer qu’il n’existe finalement pas de notion qui soit univoque, insécable. Elle aboutit à un ascétisme radical, défini par Gourmont comme l’état d’esprit de la suprême dissociation.

À première vue, le paradoxe le plus patent chez de Gourmont est sans doute cette tension qu’il entretient entre la fréquentation maniaque des livres et un insatiable appel à la vie. Ces deux tendances, apparemment antinomiques, se réconcilient pourtant quand il nous explique que « Il n’y a de livre mort que le livre perdu ; tous les autres vivent, et presque de la même vie, et plus ils sont anciens, plus cette vie devient intense, devenant plus précieuse. La gloire littéraire est nominale ; la vie littéraire est personnelle. » C’est bien cette seconde voie, plus intime et loin des vanités, que choisira l’auteur de Physique de l’amour. Très largement tributaire des approches éthologiques les plus contemporaines – mais aussi les plus inspirées, à l’instar des écrits entomologiques de Maeterlinck et de l’immense Fabre –, ce traité illustre à merveille la technique d’assimilation et de régurgitation du savoir opérée par de Gourmont. Il s’agit en fait d’une compilation somptueusement réécrite dont l’objectif est d’établir la puissance de l’instinct, cette intelligence transformée, transcendée.

« Car l’inattendu restera éternellement ce qu’un homme sage doit s’attendre à voir survenir », le lecteur ira donc de surprise en surprise en grappillant dans ce volume des considérations sur le sionisme, la phytognomonique, l’égorgeur fou Jacques Vaché, la réforme de l’orthographe ou l’hymen du ouistiti. Il y glanera quelques superbes définitions, aphorismes ou sentences, forgés dans le style le plus élégant mais le moins affecté qui soit. Les trois pages sobrement intitulées La Chute des jours en sont peut-être le plus parfait aboutissement. Cette rêverie, tout empreinte de nostalgie, à propos de l’éternel recommencement des choses rappelle à quel point notre existence est évidente en son mystère et mystérieuse en son évidence. Remy de Gourmont ressentit avec acuité cette dynamique fondamentale et créatrice. Il en fit l’arc-boutant d’une cathédrale de papier où résonne d’un bout à l’autre l’écho de cette formule de Tarde qu’il se plaisait à citer : « La vie est la poursuite de l’impossible à travers l’inutile ».

Frédéric Saenen
(avril 2008)

Frédéric Saenen, licencié en philologie romane, professeur de français-langue étrangère, auteur et poète, collabore à de nombreuses revues de poésie ou de critique littéraire, en Belgique et en France et participe régulièrement à des lectures publiques. Depuis mai 2003, avec Frédéric Dufoing, il anime Jibrile, revue de critique littéraire et politique.

 

du même auteur
Proses moroses Editions À rebours

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http://www.remydegourmont.org/

http://www.ccic-cerisy.asso.fr/gourmont02.html