Remy de Gourmont le païen
Remy de Gourmont
fut un curieux esprit doublé d’un esprit curieux. L’homme
vécut dans un célibat qui confinait à l’érémitisme,
dans son petit meublé tapissé de bibliothèques
de la rue des Saints-Pères. Frappé par un lupus facial
qui finira par le défigurer, on comprendra aisément
qu’il préférait vivre en retrait et apparaître
dans le Mercure de France plutôt que dans les salons. «
Pas de femmes (sinon une vieille maîtresse), pas d’enfants,
pas de voyage : écrire et publier. », voilà
en somme à quoi se bornait l’existence de ce philosophe
en chambre et que dépeint brillamment Charles Dantzig en
préface à l’anthologie que lui consacrent les
Éditions Bouquins.
L’ensemble
de ces textes, s’il reste marqué par l’absence
d’un chef-d’œuvre phare, témoigne d’une
érudition protéiforme et d’une vertigineuse
culture livresque. Rares sont en effet les contemporains qui à
l’évocation du nom de de Gourmont seraient capables
d’énoncer ne fût-ce que l’un de ses titres.
Seul, peut-être, son article pamphlétaire Le
Joujou Patriotisme passa-t-il la rampe de la postérité,
en ce qu’il constituait une des plus féroces professions
de foi antinationaliste qui ait été osée.
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De
ce recueil ont d’emblée été exclus
les textes purement littéraires (la poésie,
les Lettres intimes à l’Amazone
ou encore les savoureuses Proses
moroses). La préférence est
allée aux essais, parmi lesquels celui qui donne son
titre au volume, La Culture des idées.
Dès les premières pages, le ton est donné
et l’on y retrouve le principe directeur qui animera
constamment la pensée gourmontienne, à savoir
celui de la dissociation. Illustrant son aphorisme selon lequel
« Le divorce règne en permanence dans le
monde des idées, qui est le monde de l’amour
libre. », de Gourmont se livre à une véritable
réévaluation de la faculté de juger,
en distinguant par exemple des concepts aussi souvent confondus
que ceux de Cliché et de Lieu commun, de Plaisir et
de Fécondité, de Vérité et d’Idée.
Cette pratique tend à démontrer qu’il
n’existe finalement pas de notion qui soit univoque,
insécable. Elle aboutit à un ascétisme
radical, défini par Gourmont comme l’état
d’esprit de la suprême dissociation. |
À première
vue, le paradoxe le plus patent chez de Gourmont est sans doute
cette tension qu’il entretient entre la fréquentation
maniaque des livres et un insatiable appel à la vie. Ces
deux tendances, apparemment antinomiques, se réconcilient
pourtant quand il nous explique que « Il n’y a de
livre mort que le livre perdu ; tous les autres vivent, et presque
de la même vie, et plus ils sont anciens, plus cette vie devient
intense, devenant plus précieuse. La gloire littéraire
est nominale ; la vie littéraire est personnelle. »
C’est bien cette seconde voie, plus intime et loin des vanités,
que choisira l’auteur de Physique de l’amour.
Très largement tributaire des approches éthologiques
les plus contemporaines – mais aussi les plus inspirées,
à l’instar des écrits entomologiques de Maeterlinck
et de l’immense Fabre –, ce traité illustre à
merveille la technique d’assimilation et de régurgitation
du savoir opérée par de Gourmont. Il s’agit
en fait d’une compilation somptueusement réécrite
dont l’objectif est d’établir la puissance de
l’instinct, cette intelligence transformée, transcendée.
« Car
l’inattendu restera éternellement ce qu’un homme
sage doit s’attendre à voir survenir »,
le lecteur ira donc de surprise en surprise en grappillant dans
ce volume des considérations sur le sionisme, la phytognomonique,
l’égorgeur fou Jacques Vaché, la réforme
de l’orthographe ou l’hymen du ouistiti. Il y glanera
quelques superbes définitions, aphorismes ou sentences, forgés
dans le style le plus élégant mais le moins affecté
qui soit. Les trois pages sobrement intitulées La
Chute des jours en sont peut-être le plus parfait
aboutissement. Cette rêverie, tout empreinte de nostalgie,
à propos de l’éternel recommencement des choses
rappelle à quel point notre existence est évidente
en son mystère et mystérieuse en son évidence.
Remy de Gourmont ressentit avec acuité cette dynamique fondamentale
et créatrice. Il en fit l’arc-boutant d’une cathédrale
de papier où résonne d’un bout à l’autre
l’écho de cette formule de Tarde qu’il se plaisait
à citer : « La vie est la poursuite de l’impossible
à travers l’inutile ».
Frédéric
Saenen
(avril 2008)
Frédéric
Saenen, licencié
en philologie romane, professeur de français-langue étrangère,
auteur et poète, collabore à de nombreuses revues
de poésie ou de critique littéraire, en Belgique et
en France et participe régulièrement à des
lectures publiques. Depuis mai 2003, avec Frédéric
Dufoing, il anime Jibrile, revue de critique
littéraire et politique.

du
même auteur
Proses moroses
Editions À rebours
http://www.bouquins.tm.fr/
http://www.remydegourmont.org/
http://www.ccic-cerisy.asso.fr/gourmont02.html
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