Oblomov
de Gontcharov

Édition de Pierre Cahné, Traduction d’Arthur Adamov
Folio classique, 2007

 

 

 

Platon en robe de chambre

À sa publication en 1857, Oblomov remporta un énorme succès auprès d’une classe instruite qui vit dans cet anti-héros un repoussoir du modèle de l’homme d’action, exalté par une société en pleine mutation. Au vu de sa biographie, l’auteur de ce roman atypique, Gontcharov, n’est pas sans ressembler à son personnage. Mais sa réserve et son inclinaison à cultiver des habitudes casanières ne l’empêcheront pas de s’embarquer pendant deux ans pour sillonner les mers jusqu’en Extrême-Orient. Ce périple, paradoxalement selon certains, n’attisera en rien sa vocation d’aventurier et lui confirmera même que la devise du bonheur est : « Pour vivre heureux, vivons couché ».

L’aquoibonisme oblomovien (l’Oblomovtchina) atteint un tel degré qu’il confine à la philosophie, à la sagesse suprême. Trentenaire subsistant en rentier des modestes revenus qu’il tire d’un lointain domaine familial, Oblomov n’aspire qu’à une chose : la paix parfaite. Il rechigne aux mondanités et la moindre démarche administrative ou gestionnaire lui apparaît comme un Sinaï à gravir. Entouré d’un personnel de maison restreint, dont la figure la plus haute en couleur demeure le bougonnant domestique Zakhar, Oblomov coule des jours ni heureux ni malheureux, neutres en somme, en espérant que le réel oublie de venir troubler cette longue somnolence qu’est sa vie.
Ce serait sans compter sur les connaissances qui peuvent débarquer à tout moment et saccager son douillet cocon… Ainsi, à l’opposé d’Oblomov, nous trouvons Stolz, un jeune Allemand de ses (rares) amis, qui n’a qu’une idée : extraire l’impénitent horizontal de sa torpeur et le forcer à voir du pays, à agrandir son bien, bref, à se bouger un peu.

Stolz va indirectement bouleverser le destin d’Oblomov, en mettant sur sa route la délicieuse Olga, aux charmes de laquelle notre lymphatique succombe illico. La rédemption est-elle au bout du chemin ? L’amour va-t-il métamorphoser ce « Platon en robe de chambre » en hyperactif ? Vous le saurez si vous avez le courage de suivre ses tribulations engourdies, magnifiquement rendues par la traduction limpide et alerte qu’en fit Arthur Adamov en 1959. Rééditer – et a fortiori lire – ce classique des lettres russes à notre époque frénétique et en permanence overbookée relève en tout cas de l’acte de résistance !

Frédéric Saenen
(avril 2007)

Frédéric Saenen, licencié en philologie romane, professeur de français-langue étrangère, auteur et poète, collabore à de nombreuses revues de poésie ou de critique littéraire, en Belgique et en France et participe régulièrement à des lectures publiques. Depuis mai 2003, avec Frédéric Dufoing, il anime Jibrile, revue de critique littéraire et politique.

 

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