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On
n'est jamais mieux servi que par soi-même...
Zeynab, Delbar
et Amineh, les trois bonnes auxquelles l'auteure consacre les trois
récits qui composent ce recueil, habilement croquées
par Marjane Satrapi en couverture, nous observent
avec ingénuité, léger dédain ou douceur
rêveuse… Elles apparaissent telles que nous les imaginons
et telles que Goli Taraghi les raconte : Zeynab, d'abord, une jeune
orpheline que le menuisier du quartier a recommandée à
la narratrice et à sa mère. Ces dernières,
littéralement abandonnées par leurs fidèles
domestiques au début de la révolution, sont à
la recherche d'une servante fiable et discrète. L’ardeur
ménagère de Zeynab satisfait les deux femmes, ravies
de voir cette "perle" s'activer dans la cuisine...
Et pourtant, cette nouvelle recrue leur réserve quelques
désagréables surprises ; elle semble craindre quelque
chose mais n'ose le dire et quand enfin elle se décide à
raconter son histoire (elle serait mariée à un trafiquant
de drogue qui la recherche), la mère de la narratrice est
consternée : que faire de cette femme qui l’a trompée
?
Mais d’heure en heure, le récit de Zeynab se transforme
tant et si bien qu'il semble impossible de démêler
le vrai du faux : "Son visage changeait et prenait à
chaque instant une nouvelle expression, comme un dessin se reflétant
dans l'eau, déformé par les ondulations, tantôt
flou, tantôt net. Pas un instant, nulle part, je ne pouvais
garder d’elle une image stable. Elle tournoyait entre réalité
et illusion, entre vérité et mensonge, et passait
d’un univers à l'autre." Comme si ces histoires
divergentes et contradictoires fascinaient la narratrice : "elle
devenait plus jolie chaque fois qu'elle disait un mensonge ou qu'elle
échafaudait une nouvelle histoire"… Sous
le charme, elle hésite à la laisser partir, en dépit
du danger qu'elle court à devoir héberger une femme
qui pourrait les trahir auprès des pâsdârân,
la police religieuse du quartier.
Delbar se déroule aussi en Iran,
et même si c'est l'histoire de la servante qui domine le récit,
on en apprend davantage sur le régime totalitaire, les lois
théocratiques absurdes et le fanatisme (et la corruption…)
des pâsdârân. Tout débute lors
d'une réception à laquelle se rend la narratrice (que
l'on est en droit, ici, de confondre avec l'auteure…) ; une
sortie nocturne risquée, à une époque où
"se réunir pour discuter, bavarder, boire et manger
est la seule façon de survivre. Les pessimistes vivent comme
si la fin du monde était pour aujourd'hui ou pour demain
et que chaque minute de vie fût une aubaine. Les optimistes
écoutent toutes les radios du monde en attendant le retour
du jeune schah." Sur l'illustration de Marjane Satrapi,
le décolleté de celle que l'on suppose être
Delbar met en valeur une poitrine généreuse, une vision
qui dément un visage encadré d'un voile noir : cette
image est emblématique à la fois des hypocrisies du
régime islamiste (on repense aux propos pleins de bon sens
et à l'analyse pointue de Chahdortt
Djavann, dans Bas les voiles ! : "Ce que l'on
cache, on le montre, l'interdit est l'envers du désir"
démontrant combien le hijabe provoque, paradoxalement,
le désir masculin et transforme les femmes en objets sexuels)
et des aspirations contrariées d'une population féminine
sur laquelle les hommes et les religieux ont la mainmise... Dans
le même temps, les interdits existent pour être transgressés,
et dans un pays où le geste quotidien le plus anodin peut
se retourner contre vous, il est tentant de les braver : "le
fruit défendu est le plus désirable (...) Manger des
mets interdits ou boire un verre de vin, lire des livres défendus
ou porter des vêtements voyants et provocants (...) Se rendre
à une réception n'est pas un événement
banal, c'est participer à une aventure dangereuse. "
Quoi qu'il
en soit, la soirée tourne mal quand les agents du comité
de quartier arrivent sans prévenir et, indifférents,
pour une fois, à l'argent que leur propose le maître
de maison, ils embarquent les invités et les emmènent
au "comité", où ils sont enfermés
en attendant d'être jugés puis cruellement punis (une
amende et/ou quelques dizaines de coups de fouet...).
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Parmi
les geôlières, la narratrice reconnaît Delbar,
une ancienne bonne qu'elle avait chassée vingt-deux ans
plus tôt, après avoir remarqué qu'elle s'était
attachée de façon démesurée à
son fils ; Delbar devenue "gardienne de la révolution",
l'ordre hiérarchique est maintenant inversé :
"c'est elle qui commande et qui prend les décisions,
et moi je suis la pécheresse, la condamnée, et
je n'ai qu'à me soumettre. (...) Je veux reprendre histoire
de Delbar depuis le début, instant par un instant, jour
par jour, pour moi-même ou pour un interlocuteur caché,
enfin que les choses soient claires. J'ai jusqu'au matin, quand
je me trouverai face à face avec elle et que je la regarderai
dans les yeux." Dans ce récit émouvant,
drame à la fois domestique et politique, l'auteure met
en scène des rapports de force ambivalents dont l'enjeu
est l'amour fluctuant d'un petit garçon. |
De même,
l'amour maternel est un thème récurrent dans le troisième
récit, Amineh : cette dernière
est une petite bonne bengalie qu'un mari brutal a envoyée
travailler à Téhéran, l'obligeant à
quitter sa fille de sept ans. À travers l'existence d’Amineh,
soumise à un "maître" qui l'exploite,
la manipule et la violente, la vie quotidienne des femmes iraniennes
semble, ironiquement, beaucoup plus enviable... Mais qu'elles soient
Bengalis ou Iraniennes, intellectuelles ou illettrées, ces
femmes voient leurs droits régulièrement bafoués
- uniquement parce qu'elles sont femmes (des "marchandises"
toujours selon Chahdort Djavann) - et le seul refuge possible, pour
l'auteure comme pour sa bonne, c'est l'exil : en France, par exemple,
où des lois les protègent. La révolte d’Amineh
sera longue à jaillir et ces notions si nouvelles difficiles
à assimiler : elle "n'avait aucune idée du
droit et des lois. Quel droit ? Le monde était bâti
ainsi. C'était la loi de la nature." Pourtant,
au contact de celle qu'elle nomme "la dame de Téhéran",
elle apprend et parviendra à faire venir ses enfants auprès
d’elle, tout en se libérant du joug des tyrans masculins.
Ces trois récits
sensibles ne cessent d'osciller entre deux tonalités ambivalentes,
entre l'humour en demi-teinte des mini-drames domestiques et la
gravité de la question politique, et derrière la cocasserie
des situations et de certains dialogues, l'on sent combien la terreur
du régime islamique imprègne les moindres faits et
les gestes les plus banals, s'infiltrant insidieusement dans l'intimité
des femmes - mais aussi des hommes, comme on l'entraperçoit
dans Delbar. Ainsi, que faire pour préserver
quelques libertés, maintenir un semblant d'équilibre
psychique et supporter les brimades politiques, sociales et sexuelles
? Vivre caché (les femmes le sont déjà, sous
le voile obligatoire...) ? Braver l'interdit tout en craignant des
représailles des zélotes ? Reste l'exil, une solution
pour le moins radicale mais pour laquelle Goli Taraghi a opté
en 1979 (comme Chahdort Djavann quelques années plus tard),
même si l'expérience qu'elle décrit dans La
Maison de Shemiran (Actes Sud, 2003) se fonde avant
tout sur les souffrances ressenties, loin de sa terre natale, une
douleur que l'on retrouve à l'état brut dans le roman
autobiographique de Saïd,
écrivain allemand d'origine iranienne, lui aussi, Paysages
d'une mère lointaine. Chez
Goli Taraghi, la dénonciation demeure la plupart du temps
subtile, implicite, et prend une forme qui pourrait faire dire que
son engagement manque de radicalisme ; mais à travers le
menu détail de la vie quotidienne, elle a le mérite
de si bien nous immerger dans un univers inconnu que l'on se prend
à appréhender, de l'intérieur, la condition
féminine - et tout simplement humaine - en Iran, à
ressentir les mêmes angoisses, les mêmes frayeurs que
la narratrice/écrivaine - si proche de nous par la pensée
et les aspirations.
Blandine
Longre
(septembre 2004)
Blandine
Longre, agrégée d’anglais, est
l’une des fondatrices de Sitartmag ; rédactrice en
chef depuis mai 1999, elle s’intéresse tout particulièrement
aux écritures contemporaines (francophone, anglophone, asiatique,
orientale etc.), à la littérature pour la jeunesse,
au théâtre (texte et représentation) et aux
relations qu’entretiennent fiction et réel.

http://www.actes-sud.fr
littérature
iranienne, ou d'origine iranienne
Mohsen Makhmalbâf Le Jardin
de Cristal (Serpent à Plumes, 2003)
Saïd Paysages d'une mère
lointaine (Métailié, 2003)
Dowlatabadi Cinq histoires cruelles
(Gallimard, 2002)
Dorit Rabinyan Larmes
de Miel (Denoël, 2002)
Pour
en savoir plus sur l’Iran, d’autres livres intéressants
:
Tajadod,
Nahal. – Passeport à l’iranienne. –
Jean-Claude Lattès, 2007
Goli
Taraghi
Les trois bonnes - Actes Sud, 2004
Je
viens d'ailleurs
de Chahdortt Djavann - Autrement, Littératures,
2002
Que
pense Allah de l'Europe ?
de Chahdortt Djavann - Gallimard, 2004
Bozorg
Alavi
Danse macabre - L'Aube, 2004
Persépolis
de Marjane Satrapi - L'Association
Collectif.
- Les Jardins de solitude. – 1001 nuits
Coville,
Thierry. – Iran, la révolution invisible. – La
Découverte, 2007
Djavann,
Chahdortt. – Bas les voiles ! . – Gallimard, 2003 (Hors
série connaissances)
Djavann,
Chahdortt. – Autoportrait de l’autre. – Sabine
Wepieser, 2004
Ebadi,
Shirin. – Iranienne et libre. – La Découverte
Hedayat,
Sadeq. – Trois gouttes de sang. – Phébus
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