Les trois bonnes
traduit du persan par Bernadette Salesse
(Actes Sud, 2004)

 

 

On n'est jamais mieux servi que par soi-même...

Zeynab, Delbar et Amineh, les trois bonnes auxquelles l'auteure consacre les trois récits qui composent ce recueil, habilement croquées par Marjane Satrapi en couverture, nous observent avec ingénuité, léger dédain ou douceur rêveuse… Elles apparaissent telles que nous les imaginons et telles que Goli Taraghi les raconte : Zeynab, d'abord, une jeune orpheline que le menuisier du quartier a recommandée à la narratrice et à sa mère. Ces dernières, littéralement abandonnées par leurs fidèles domestiques au début de la révolution, sont à la recherche d'une servante fiable et discrète. L’ardeur ménagère de Zeynab satisfait les deux femmes, ravies de voir cette "perle" s'activer dans la cuisine... Et pourtant, cette nouvelle recrue leur réserve quelques désagréables surprises ; elle semble craindre quelque chose mais n'ose le dire et quand enfin elle se décide à raconter son histoire (elle serait mariée à un trafiquant de drogue qui la recherche), la mère de la narratrice est consternée : que faire de cette femme qui l’a trompée ?
Mais d’heure en heure, le récit de Zeynab se transforme tant et si bien qu'il semble impossible de démêler le vrai du faux : "Son visage changeait et prenait à chaque instant une nouvelle expression, comme un dessin se reflétant dans l'eau, déformé par les ondulations, tantôt flou, tantôt net. Pas un instant, nulle part, je ne pouvais garder d’elle une image stable. Elle tournoyait entre réalité et illusion, entre vérité et mensonge, et passait d’un univers à l'autre." Comme si ces histoires divergentes et contradictoires fascinaient la narratrice : "elle devenait plus jolie chaque fois qu'elle disait un mensonge ou qu'elle échafaudait une nouvelle histoire"… Sous le charme, elle hésite à la laisser partir, en dépit du danger qu'elle court à devoir héberger une femme qui pourrait les trahir auprès des pâsdârân, la police religieuse du quartier.

Delbar se déroule aussi en Iran, et même si c'est l'histoire de la servante qui domine le récit, on en apprend davantage sur le régime totalitaire, les lois théocratiques absurdes et le fanatisme (et la corruption…) des pâsdârân. Tout débute lors d'une réception à laquelle se rend la narratrice (que l'on est en droit, ici, de confondre avec l'auteure…) ; une sortie nocturne risquée, à une époque où "se réunir pour discuter, bavarder, boire et manger est la seule façon de survivre. Les pessimistes vivent comme si la fin du monde était pour aujourd'hui ou pour demain et que chaque minute de vie fût une aubaine. Les optimistes écoutent toutes les radios du monde en attendant le retour du jeune schah." Sur l'illustration de Marjane Satrapi, le décolleté de celle que l'on suppose être Delbar met en valeur une poitrine généreuse, une vision qui dément un visage encadré d'un voile noir : cette image est emblématique à la fois des hypocrisies du régime islamiste (on repense aux propos pleins de bon sens et à l'analyse pointue de Chahdortt Djavann, dans Bas les voiles ! : "Ce que l'on cache, on le montre, l'interdit est l'envers du désir" démontrant combien le hijabe provoque, paradoxalement, le désir masculin et transforme les femmes en objets sexuels) et des aspirations contrariées d'une population féminine sur laquelle les hommes et les religieux ont la mainmise... Dans le même temps, les interdits existent pour être transgressés, et dans un pays où le geste quotidien le plus anodin peut se retourner contre vous, il est tentant de les braver : "le fruit défendu est le plus désirable (...) Manger des mets interdits ou boire un verre de vin, lire des livres défendus ou porter des vêtements voyants et provocants (...) Se rendre à une réception n'est pas un événement banal, c'est participer à une aventure dangereuse. "
Quoi qu'il en soit, la soirée tourne mal quand les agents du comité de quartier arrivent sans prévenir et, indifférents, pour une fois, à l'argent que leur propose le maître de maison, ils embarquent les invités et les emmènent au "comité", où ils sont enfermés en attendant d'être jugés puis cruellement punis (une amende et/ou quelques dizaines de coups de fouet...).

Parmi les geôlières, la narratrice reconnaît Delbar, une ancienne bonne qu'elle avait chassée vingt-deux ans plus tôt, après avoir remarqué qu'elle s'était attachée de façon démesurée à son fils ; Delbar devenue "gardienne de la révolution", l'ordre hiérarchique est maintenant inversé : "c'est elle qui commande et qui prend les décisions, et moi je suis la pécheresse, la condamnée, et je n'ai qu'à me soumettre. (...) Je veux reprendre histoire de Delbar depuis le début, instant par un instant, jour par jour, pour moi-même ou pour un interlocuteur caché, enfin que les choses soient claires. J'ai jusqu'au matin, quand je me trouverai face à face avec elle et que je la regarderai dans les yeux." Dans ce récit émouvant, drame à la fois domestique et politique, l'auteure met en scène des rapports de force ambivalents dont l'enjeu est l'amour fluctuant d'un petit garçon.

De même, l'amour maternel est un thème récurrent dans le troisième récit, Amineh : cette dernière est une petite bonne bengalie qu'un mari brutal a envoyée travailler à Téhéran, l'obligeant à quitter sa fille de sept ans. À travers l'existence d’Amineh, soumise à un "maître" qui l'exploite, la manipule et la violente, la vie quotidienne des femmes iraniennes semble, ironiquement, beaucoup plus enviable... Mais qu'elles soient Bengalis ou Iraniennes, intellectuelles ou illettrées, ces femmes voient leurs droits régulièrement bafoués - uniquement parce qu'elles sont femmes (des "marchandises" toujours selon Chahdort Djavann) - et le seul refuge possible, pour l'auteure comme pour sa bonne, c'est l'exil : en France, par exemple, où des lois les protègent. La révolte d’Amineh sera longue à jaillir et ces notions si nouvelles difficiles à assimiler : elle "n'avait aucune idée du droit et des lois. Quel droit ? Le monde était bâti ainsi. C'était la loi de la nature." Pourtant, au contact de celle qu'elle nomme "la dame de Téhéran", elle apprend et parviendra à faire venir ses enfants auprès d’elle, tout en se libérant du joug des tyrans masculins.

Ces trois récits sensibles ne cessent d'osciller entre deux tonalités ambivalentes, entre l'humour en demi-teinte des mini-drames domestiques et la gravité de la question politique, et derrière la cocasserie des situations et de certains dialogues, l'on sent combien la terreur du régime islamique imprègne les moindres faits et les gestes les plus banals, s'infiltrant insidieusement dans l'intimité des femmes - mais aussi des hommes, comme on l'entraperçoit dans Delbar. Ainsi, que faire pour préserver quelques libertés, maintenir un semblant d'équilibre psychique et supporter les brimades politiques, sociales et sexuelles ? Vivre caché (les femmes le sont déjà, sous le voile obligatoire...) ? Braver l'interdit tout en craignant des représailles des zélotes ? Reste l'exil, une solution pour le moins radicale mais pour laquelle Goli Taraghi a opté en 1979 (comme Chahdort Djavann quelques années plus tard), même si l'expérience qu'elle décrit dans La Maison de Shemiran (Actes Sud, 2003) se fonde avant tout sur les souffrances ressenties, loin de sa terre natale, une douleur que l'on retrouve à l'état brut dans le roman autobiographique de Saïd, écrivain allemand d'origine iranienne, lui aussi, Paysages d'une mère lointaine. Chez Goli Taraghi, la dénonciation demeure la plupart du temps subtile, implicite, et prend une forme qui pourrait faire dire que son engagement manque de radicalisme ; mais à travers le menu détail de la vie quotidienne, elle a le mérite de si bien nous immerger dans un univers inconnu que l'on se prend à appréhender, de l'intérieur, la condition féminine - et tout simplement humaine - en Iran, à ressentir les mêmes angoisses, les mêmes frayeurs que la narratrice/écrivaine - si proche de nous par la pensée et les aspirations.

Blandine Longre
(septembre 2004)

Blandine Longre, agrégée d’anglais, est l’une des fondatrices de Sitartmag ; rédactrice en chef depuis mai 1999, elle s’intéresse tout particulièrement aux écritures contemporaines (francophone, anglophone, asiatique, orientale etc.), à la littérature pour la jeunesse, au théâtre (texte et représentation) et aux relations qu’entretiennent fiction et réel.

http://www.actes-sud.fr

littérature iranienne, ou d'origine iranienne
Mohsen Makhmalbâf Le Jardin de Cristal (Serpent à Plumes, 2003)
Saïd Paysages d'une mère lointaine (Métailié, 2003)
Dowlatabadi Cinq histoires cruelles (Gallimard, 2002)
Dorit Rabinyan
Larmes de Miel (Denoël, 2002)

Pour en savoir plus sur l’Iran, d’autres livres intéressants :

Tajadod, Nahal. – Passeport à l’iranienne. – Jean-Claude Lattès, 2007

Goli Taraghi
Les trois bonnes - Actes Sud, 2004

Je viens d'ailleurs
de Chahdortt Djavann - Autrement, Littératures, 2002

Que pense Allah de l'Europe ?
de Chahdortt Djavann - Gallimard, 2004

Bozorg Alavi
Danse macabre - L'Aube, 2004

Persépolis de Marjane Satrapi - L'Association

Collectif. - Les Jardins de solitude. – 1001 nuits

Coville, Thierry. – Iran, la révolution invisible. – La Découverte, 2007

Djavann, Chahdortt. – Bas les voiles ! . – Gallimard, 2003 (Hors série connaissances)

Djavann, Chahdortt. – Autoportrait de l’autre. – Sabine Wepieser, 2004

Ebadi, Shirin. – Iranienne et libre. – La Découverte

Hedayat, Sadeq. – Trois gouttes de sang. – Phébus