Les Âmes Mortes
poème de Nikolaï Gogol
illustré par Marc Chagall

traduit du russe par Anne Coldefy-Faucard
Le Cherche Midi, 2005
(coll. Ailleurs, Domaine russe, dirigé par Pavel Chinsky)

 

 


L’histoire est simple, celle d’un modeste filou qui invente un génial filon pour frauder le fisc, exploitant au passage la sottise et la cupidité de ses semblables. L’homme s’est mis en tête d’acheter des serfs défunts. Quelle idée bizarre, acquérir des gens (oui, des gens !), artisans, ouvriers, paysans, humbles bougres qui n’existent plus ! Détrompez-vous, ils existent encore, mais sur le papier : la littérature rencontre avec pareil sujet l’une de ses plus éloquentes métaphores. Voici donc Tchitchikov arrivant dans la bonne ville de N… La suite se lit et se relit avec délices, tant l’originalité du style y éclate, dans le beau volume où les quatre-vingt seize illustrations exécutées par Marc Chagall en 1924-1925, gravures restées jusqu’à présent confidentielles, accompagnent la traduction d’Anne Coldefy-Faucard, autre nouveauté remarquable de cette édition.

Avec Les Âmes Mortes, publiées en 1842, Nicolas Gogol dote la littérature russe de son premier grand roman. S’il le nomme « poème », c’est que le discours personnel de l’auteur s’invite à tout moment, lyrique ou ironique, dans la peinture réaliste. Mais surtout parce qu’une ambition épique impulse le projet narratif, celui de représenter la Russie entière dans son immensité, dans sa diversité (hommes, milieux, mœurs, coutumes, paysages), celui enfin d’activer la conscience nationale en célébrant la magnificence future ou potentielle du pays. Sans oublier la dimension théologique avouée, car l’odyssée du héros devait rappeler l’itinéraire de la Divine Comédie, l’âme humaine cheminant vers la lumière céleste. Ainsi du moins le voulait l’auteur, soucieux de dépasser la satire qui s’en donne pourtant à cœur joie : « ce n’est pas la province, ni quelques affreux propriétaires fonciers, ni ce qu’on leur impute, qui est l’objet des Âmes mortes. C’est encore pour le moment un secret, qui devrait, tout à coup, à la stupéfaction de tous (car pas un lecteur ne l’a deviné) être dévoilé dans les tomes suivants, pourvu qu’il plût à Dieu de prolonger ma vie et de bénir mon futur travail », écrivait Gogol à une lectrice. Rien de moins. Mais Dieu, ou le génie propre de l’écrivain en décida autrement, et c’est une verve comique, parfois franchement grotesque qui anime ces pages. Le grotesque relève ici d’une saisie totale du réel, incluant l’irrationnel et l’absurde au fil d’une galerie de portraits aussi réjouissants que sinistres.

Autour du falot Tchitchikov, négociant en fantômes, bientôt tous les esprits s’emballent et la première partie du roman culmine dans un finale endiablé. La deuxième, écrite, brûlée, réécrite, demeure à jamais inachevée, Gogol dix jours avant sa mort ayant détruit une fois encore son manuscrit. Emporté par sa troïka ailée maintenant sans guide, le personnage continue donc de filer vers sa destinée mystérieuse. « Qu’il ne soit point un héros pétri de qualités et de vertus, cela saute aux yeux », commente l’auteur faussement contrit. Immortaliser ce petit escroc relève dès lors d’une véritable prouesse. « Un coquin ? Allons, pourquoi montrer tant de sévérité à l’égard d’autrui ? Rappelons-nous qu’il n’y a plus, en Russie, de coquins, que tous sont sympathiques et bien intentionnés ». Gogol, décidément, n’a pas vieilli.

Mais faut-il encore présenter un chef d’œuvre universellement connu ? Arrêtons-nous plutôt sur cette nouvelle version, appelée à faire date dans la réception française des Âmes mortes. A. Coldefy-Faucard rajeunit Gogol sans le moderniser – ce qui eût été une forme de trahison. L’avant-propos explique son choix de transposer les noms de famille arborés par les interlocuteurs du héros. Chacun porte un sens immédiatement perceptible au lecteur russe. Il convient donc de restaurer l’aspect évocateur de ces noms, gommé dans les autres versions par de simples calques : Mme Korobotchka (petite boîte) devient Mme Kassolette, Mr Sobakievitch l’amateur de chiens (sobaka) devient Kabotiévitch, etc. Seul le protagoniste échappe à l’opération. Tchitchikov reste Tchitchikov, pour des raisons qu’A. Coldefy-Faucard expose avec humour et auxquelles on pourrait ajouter celle-ci : tout se passe comme si la nature opaque et inclassable du héros était irréductible au moindre transfert sonore ou lexico-sémantique. Le mystère quasi métaphysique dont Gogol enveloppe Tchitchikov résiste et subsiste, quelle que soit la langue permettant de l’approcher, et c’est bien ainsi. Le plus grand mérite de cette version consiste à restituer le goût et le plaisir des mots animant l’écriture, à rendre pleinement sensible la langue succulente et charnue de l’auteur. Sans omettre les apparentes redondances (significatives au plan esthétique, mais parfois sacrifiées par les traductions), le texte français respecte ou recrée le tempo de la phrase gogolienne, avec ses caprices baroques, ses transitions faussement logiques, ses excroissances imprévues.
Magistralement servi par sa traductrice, ce grand classique figure en deuxième place au palmarès de la première édition du prix Russophonie, décerné à Paris le 27 janvier 2007.

Françoise Genevray
(février 2007)

 

Maître de conférences en littérature générale et comparée, Françoise Genevray enseigne à l’Université Jean-Moulin-Lyon III. Auteur de nombreux articles sur George Sand, ainsi que d’un livre intitulé George Sand et ses contemporains russes : Audience, échos, réécritures (L’Harmattan, 2000), elle participe à l'édition des œuvres complètes de l’écrivain (H. Champion). Ses recherches concernent divers sujets comparatistes (parallèles, imagologie, études de réception) ainsi que la littérature russe des XIXe et XXe siècles. Elle est membre du jury du prix Russophonie, créé en 2006, qui récompense la meilleure traduction du russe vers le français.

 

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