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L’histoire est simple, celle d’un modeste filou qui
invente un génial filon pour frauder le fisc, exploitant
au passage la sottise et la cupidité de ses semblables. L’homme
s’est mis en tête d’acheter des serfs défunts.
Quelle idée bizarre, acquérir des gens (oui, des gens
!), artisans, ouvriers, paysans, humbles bougres qui n’existent
plus ! Détrompez-vous, ils existent encore, mais sur le papier
: la littérature rencontre avec pareil sujet l’une
de ses plus éloquentes métaphores. Voici donc Tchitchikov
arrivant dans la bonne ville de N… La suite se lit et se relit
avec délices, tant l’originalité du style y
éclate, dans le beau volume où les quatre-vingt seize
illustrations exécutées par Marc Chagall en 1924-1925,
gravures restées jusqu’à présent confidentielles,
accompagnent la traduction d’Anne Coldefy-Faucard, autre nouveauté
remarquable de cette édition.
Avec Les
Âmes Mortes, publiées en 1842, Nicolas
Gogol dote la littérature russe de son premier grand roman.
S’il le nomme « poème », c’est que
le discours personnel de l’auteur s’invite à
tout moment, lyrique ou ironique, dans la peinture réaliste.
Mais surtout parce qu’une ambition épique impulse le
projet narratif, celui de représenter la Russie entière
dans son immensité, dans sa diversité (hommes, milieux,
mœurs, coutumes, paysages), celui enfin d’activer la
conscience nationale en célébrant la magnificence
future ou potentielle du pays. Sans oublier la dimension théologique
avouée, car l’odyssée du héros devait
rappeler l’itinéraire de la Divine Comédie,
l’âme humaine cheminant vers la lumière céleste.
Ainsi du moins le voulait l’auteur, soucieux de dépasser
la satire qui s’en donne pourtant à cœur joie
: « ce n’est pas la province, ni quelques affreux
propriétaires fonciers, ni ce qu’on leur impute, qui
est l’objet des Âmes mortes. C’est encore pour
le moment un secret, qui devrait, tout à coup, à la
stupéfaction de tous (car pas un lecteur ne l’a deviné)
être dévoilé dans les tomes suivants, pourvu
qu’il plût à Dieu de prolonger ma vie et de bénir
mon futur travail », écrivait Gogol à une
lectrice. Rien de moins. Mais Dieu, ou le génie propre de
l’écrivain en décida autrement, et c’est
une verve comique, parfois franchement grotesque qui anime ces pages.
Le grotesque relève ici d’une saisie totale du réel,
incluant l’irrationnel et l’absurde au fil d’une
galerie de portraits aussi réjouissants que sinistres.
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Autour
du falot Tchitchikov, négociant en fantômes, bientôt
tous les esprits s’emballent et la première partie
du roman culmine dans un finale endiablé. La deuxième,
écrite, brûlée, réécrite,
demeure à jamais inachevée, Gogol dix jours avant
sa mort ayant détruit une fois encore son manuscrit.
Emporté par sa troïka ailée maintenant sans
guide, le personnage continue donc de filer vers sa destinée
mystérieuse. « Qu’il ne soit point un
héros pétri de qualités et de vertus, cela
saute aux yeux », commente l’auteur faussement
contrit. Immortaliser ce petit escroc relève dès
lors d’une véritable prouesse. « Un coquin
? Allons, pourquoi montrer tant de sévérité
à l’égard d’autrui ? Rappelons-nous
qu’il n’y a plus, en Russie, de coquins, que tous
sont sympathiques et bien intentionnés ».
Gogol, décidément, n’a pas vieilli. |
Mais faut-il
encore présenter un chef d’œuvre universellement
connu ? Arrêtons-nous plutôt sur cette nouvelle version,
appelée à faire date dans la réception française
des Âmes mortes. A. Coldefy-Faucard
rajeunit Gogol sans le moderniser – ce qui eût été
une forme de trahison. L’avant-propos explique son choix de
transposer les noms de famille arborés par les interlocuteurs
du héros. Chacun porte un sens immédiatement perceptible
au lecteur russe. Il convient donc de restaurer l’aspect évocateur
de ces noms, gommé dans les autres versions par de simples
calques : Mme Korobotchka (petite boîte) devient Mme Kassolette,
Mr Sobakievitch l’amateur de chiens (sobaka) devient Kabotiévitch,
etc. Seul le protagoniste échappe à l’opération.
Tchitchikov reste Tchitchikov, pour des raisons qu’A. Coldefy-Faucard
expose avec humour et auxquelles on pourrait ajouter celle-ci :
tout se passe comme si la nature opaque et inclassable du héros
était irréductible au moindre transfert sonore ou
lexico-sémantique. Le mystère quasi métaphysique
dont Gogol enveloppe Tchitchikov résiste et subsiste, quelle
que soit la langue permettant de l’approcher, et c’est
bien ainsi. Le plus grand mérite de cette version consiste
à restituer le goût et le plaisir des mots animant
l’écriture, à rendre pleinement sensible la
langue succulente et charnue de l’auteur. Sans omettre les
apparentes redondances (significatives au plan esthétique,
mais parfois sacrifiées par les traductions), le texte français
respecte ou recrée le tempo de la phrase gogolienne, avec
ses caprices baroques, ses transitions faussement logiques, ses
excroissances imprévues.
Magistralement servi par sa traductrice, ce grand classique figure
en deuxième place au palmarès de la première
édition du prix Russophonie, décerné à
Paris le 27 janvier 2007.
Françoise
Genevray
(février 2007)
Maître
de conférences en littérature générale
et comparée, Françoise
Genevray enseigne à l’Université
Jean-Moulin-Lyon III. Auteur de nombreux articles sur George Sand,
ainsi que d’un livre intitulé George Sand et ses
contemporains russes : Audience, échos, réécritures
(L’Harmattan, 2000), elle participe à l'édition
des œuvres complètes de l’écrivain (H.
Champion). Ses recherches concernent divers sujets comparatistes
(parallèles, imagologie, études de réception)
ainsi que la littérature russe des XIXe et XXe siècles.
Elle est membre du jury du prix
Russophonie, créé en 2006, qui récompense
la meilleure traduction du russe vers le français.

http://www.prix-russophonie.org/
http://www.cherche-midi.com/
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