La Déclaration, l'histoire d'Anna
de Gemma Malley

traduit de l'anglais par Nathalie Peronny
Editions Naïve, Naïveland, 2007
à partir de 13 ans

 

 

Le futur proche

Dans le « Meilleur des Mondes » où vit Anna, quelque part en Angleterre, il y a deux sortes de gens, les Légaux, qui ont un nom et un prénom, et les Surplus. Anna est un Surplus, elle n'a qu'un prénom parce qu'elle n'aurait dû ni naître ni exister, comme les cinq cents pensionnaires de Grange Hall, l'institution triste et grise où elle vit depuis qu'elle a été trouvée à deux ans et demi.
Dans le « Meilleur des Mondes » où vit Anna, on a inventé la Longévité, un remède contre la vieillesse, les maladies, les handicaps, grâce au Renouvellement, le traitement qui permet d'obtenir des cellules neuves et de régénérer l'organisme. Conséquence de la Longévité : les gens ne meurent plus et la planète est vite surpeuplée. La Déclaration, adoptée en 2065, limite les naissances à un seul enfant par famille tout d'abord, puis quelques années plus tard, toutes les naissances sont interdites. Si les parents passent outre, ils doivent s'affranchir de la Longévité, donc redevenir mortels pour gagner le droit d'avoir un enfant : « Une vie pour une autre », assène la Déclaration ! Certains se rebellent contre cette loi implacable et mettent malgré tout des enfants au monde. Lorsqu'ils sont traqués et retrouvés par les Brigades des Surplus, redoutables Rabatteurs, les parents sont emprisonnés et les enfants conduits dans des pensionnats deviennent des Surplus ou sont parfois même « éradiqués ».

Tel est le « Meilleur des Mondes » d'Anna. Lorsqu'on fait sa connaissance par le biais de son Journal intime, elle va avoir quinze ans, elle est une jeune fille travailleuse, obéissante, reconnaissante, et n'éprouve aucune haine, aucune rancune, aucun sentiment de révolte. Elle sait qu'elle est un Surplus, elle considère que ses parents, dont elle n'a aucun souvenir, sont des criminels, elle pense qu'elle a beaucoup de chance d'avoir été éduquée, elle respecte la Déclaration et elle sait que si elle s'applique toujours davantage, elle pourra ensuite servir les Légaux jusqu'à la fin de sa vie. Puisque les Surplus sont mortels et éduqués, dressés pour devenir les serviteurs des Légaux.
Anna est donc un Bon Elément, elle supporte la vie très rude instaurée par la directrice de Grange Hall, Margaret Pincent, la nourriture rationnée, les bains à l'eau froide, les journées de cours et de corvées interminables, les punitions ... Elle sait Où-Est-Sa-Place et ne se plaint jamais. La seule règle qu’elle n’ait jamais enfreinte dans sa jeune vie est de posséder un joli Carnet sur lequel elle écrit en cachette, le soir, dans la salle de bains du dortoir.
Tel est le résultat de l'endoctrinement que les Autorités font subir aux Surplus dans ce monde.
Le grain de sable arrive avec Peter, qui débarque à Grange Hall dans des circonstances étranges. Il détonne chez les Surplus, il pense différemment, il se rebelle, il se rapproche d'Anna, lui expliquant qu'il connaît ses parents, que son nom est Anna Covey et qu'il est venu la chercher pour la soustraire à sa vie d'esclave.
Anna ne comprend pas, résiste tout d'abord. Tout ce sur quoi sa vie est fondée risque de s'écrouler si elle écoute Peter, qui l'attire et qui l'irrite. Mais le doute s'insinue peu à peu en elle et creuse les premières fissures dans son endoctrinement. Et si Peter avait raison ? Si la vie, la vraie, où il y aurait des couleurs, des sentiments, des champs où courir, existait vraiment, ailleurs ?

On lit ce roman avec énormément d'intérêt et de plaisir. Le parcours d'Anna, raconté alternativement dans son journal et dans un récit plus distancié à la troisième personne, est passionnant, tant l'héroïne est touchante dans sa manière de s'arrimer aux « valeurs » qu'on lui a inculquées toute sa vie, puis dans la prise de conscience progressive de ce que pourrait être une gigantesque manipulation. Elle est passionnée, entière, ne faisant pas les choses à moitié. Malgré sa vie d'esclave, elle est pleine de vitalité et de ressources. Et quand, enfin, elle fait d'autres choix, aidée en cela par l'amour qu'elle éprouve pour Peter alors qu'elle ne le sait pas encore, elle va jusqu'au bout et assume pleinement ses décisions.

Et puis le monde qui est raconté ici nous amène à réfléchir sur les choix draconiens qu'une société peut être amenée à prendre au nom d'un « meilleur » collectif, en utilisant les outils classiques que sont l'endoctrinement, la manipulation, la terreur, la mort. Le récit se déroule dans un futur assez proche, mais traite de sujets qui agitent déjà nos sociétés, dont on peut mesurer certaines conséquences : contrôle draconien des naissances, débats autour du clonage de cellules, vieillissement de la population... Le roman possède beaucoup d'atouts, permettant à la fois de s'attacher véritablement aux deux adolescents, Anna et Peter, et de réfléchir sur des questions de société qui vont devenir de toute façon très cruciales.

Catherine Gentile
(octobre 2007)

Catherine Gentile est documentaliste, formatrice en littérature jeunesse, présidente de l'Association du Festival du Livre de jeunesse et de bande dessinée de la ville de Cherbourg-Octeville et auteur de Bulles en stock (Bibliographie sélective et commentée de bandes dessinées, ed. Cedis, 1999) ; elle a aussi chroniqué littérature de jeunesse et bande dessinée dans la revue Inter CDI pendant plus de quinze ans.

http://www.naive.fr/style_livres.htm

http://books.guardian.co.uk/top10s/top10/0,,2158312,00.html

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