Les Mille Visages de la nuit
de Githa Hariharan

traduit de l'anglais par Marie-Josée Minassian
(Zoé, 1996, Picquier Poche 2005)

 

 

Livre-métamorphose

Un voyage inouï dans l’Inde éternelle : voilà ce que nous propose Githa Hariharan à travers le voyage intérieur d’une jeune indienne brahmane, Devi. Le devenir de la jeune femme est entraîné dans un va-et-vient : d’un côté, l’Occident des Etats-Unis, pays où elle a été envoyée faire ses études et expérimenter une vie très différente de celle qu’elle avait menée et qu’elle mènera dans son pays natal ; de l’autre côté, l’Orient de son Inde ô combien maternelle et féminine, qui se dévoile sur plusieurs plans dans le texte, suivant le fil conducteur de la découverte de soi en tant que monde.

L’Inde que Devi porte en son cœur rejaillit sans crier gare à un moment décisif de sa vie, lorsqu’elle est tiraillée entre deux désirs qui s’excluent : épouser Dan en Amérique ou bien rentrer définitivement dans sa famille. La réalité de la vie indienne se révèle comme un parfum subtil qui s’introduit subrepticement à travers des images et des contes. Un univers à multiples facettes est en train d’apparaître : l’Inde des mythes et des rites racontés par la grand-mère de Devi ; l’Inde-mère, l’Inde de la mère de Devi et de la force de la tradition ; l’Inde vue de l’extérieur par une femme indienne douloureusement détachée de la réalité de ce pays dans lequel elle choisit pourtant de vivre.

La voix féminine qui parle de l’Inde nous dévoile avec une sensibilité prenante des réalités sociales profondément ancrées dans la tradition ancienne. On a tout de même le sentiment que ces réalités nous échappent car la séduction de l’Inde opère, et on se laisse envoûter par les couleurs, les parfums, les sons et les sensations à fleur de peau. On se perd dans un labyrinthe discursif, où les récits s’entremêlent pour n’en faire qu’un : la vie de Devi. L’Inde dont elle parle est l’Inde des récits et des mythes, de la parole enchanteresse et constructrice d’une identité sensible à laquelle elle ne saurait échapper.

Les Mille Visages de la nuit est une histoire de femmes qui met en scène un monde de femmes où les générations sont encore liées par la tradition, où la déesse-mère est omniprésente. Pourtant, la place de la femme dans la société indienne se devine à travers le discours qui alterne le récit et le mode de la confession, car ce livre n’est pas un témoignage de société. Le regard que Devi pose sur elle-même, sur sa famille, sur la société indienne, son mode de fonctionnement et ses tabous reste un regard d’exil : un exil involontaire et d’autant plus douloureux et désarmant.
Githa Hariharan nous offre un livre aux mille visages, à l’écriture fraîche et sensuelle : livre-itinéraire racontant l’évolution d’une féminité en train d’éclore au moment du passage entre deux mondes ; livre de passage, livre-flottement, livre-confession, enfin livre-métamorphose de la femme, indienne et universelle.

Corina Veleanu
(juillet 2006)

 

du même auteur
En temps de siège
traduit de l'anglais (Inde) par Marie-Odile Probst, collection Ecrits d'ailleurs, Ed. Zoé 2006

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