Chicago, je reviendrai
Gisèle Bienne

Médium de l’école des loisirs 2007

 

 

 

« Mon Amérique à moi »

Le titre nous dit déjà beaucoup : la nostalgie, l’éloignement, mais pas seulement. On y devine aussi le départ vers l’inconnu, et peut-être le retour vers le trop connu, les bonheurs vécus et les regrets, l’impossibilité d’oublier et, plus visible, la résolution de repartir, un jour. Il y a de tout cela dans le dernier roman de Gisèle Bienne, ancré dans une époque (1964) qui semblera lointaine à certains et pourtant pas si différente de la nôtre, dans laquelle les lecteurs se retrouveront en dépit des décennies passées. Car le sentiment de proximité avec Sylvie, la jeune narratrice partie pour les Etats-Unis afin d’y passer son année de terminale, est quasi immédiat, dès les premières pages. On la suit ainsi avec plaisir tout au long de cette année pas comme les autres, du dépaysement initial aux multiples découvertes qu’elle fait, autour d’elle mais aussi en elle, un parcours difficile (elle a laissé derrière elle un amoureux, fâché de son départ, et dont elle attend en vain des nouvelles…) mais jalonné de rencontres parfois étonnantes.
H ébergée par une famille aisée mais peu chaleureuse, aux prises avec le conformisme de son hôtesse (qui s’attend à ce qu’elle pratique le « dating », qui insiste pour renouveler sa garde-robe, trop miteuse à ses yeux, et va jusqu’à lui suggérer de consulter un psychiatre…), la jeune fille sympathise aussi avec d’autres personnages qui l’aident peu à peu à trouver sa place dans ce monde nouveau : Alberta, la domestique (noire) de sa famille d’accueil, d’une rassurante simplicité, les enfants du ghetto, dont elle s’occupe après les cours, Susie, qui l’accueille durant les vacances, et à laquelle Sylvie peut se confier (« je découvre la chaleur d’une vraie maison »), puis Jacques Desrosiers, peintre haïtien qui a fui son pays, un charmeur qui « brûle sa vie par tous les bouts. » Les sentiments ambivalents qu’il inspire à Sylvie lui causent quelques tourments – car malgré la tendresse qu'elle éprouve pour lui, elle ne se sent pas prête à vivre une relation amoureuse et physique qui risque fort de s’avérer décevante.
Tandis qu’au fil des mois, elle s’habitue prudemment à ce nouvel environnement, entre les cours (tout en anglais…) dans le « lycée pilote » qui l’accueille, les moments de blues, sa façon à elle de calmer ses angoisses, elle s’interroge sur la politique et les discriminations, voit du pays et se transforme intérieurement, jusqu’à prendre conscience qu’elle n’est « plus la Sylvie d’autrefois ». « Je voudrais vivre autrement. Vivre je ne sais où. Changer d’existence. Faire peau neuve. » Elle grandit, mûrit, tout simplement, et découvre en elle une soif d’absolu et des frustrations qu’elle n’avait jamais éprouvées par le passé.

Au-delà de l’aventure d’une année, le roman, en filigrane, évoque habilement les processus conjoints de séparation et d’ouverture : la rupture soudaine avec la routine, l’exploration d’un ailleurs déstabilisant où il faut trouver ses marques. Un parcours qui est aussi l’occasion d’aborder les complexités d’un pays – ses tensions politiques, les discriminations, ses idéologies, sa pauvreté, son irritant conformisme mais aussi la solidarité des uns et des autres. Chicago, je reviendrai n’est ni un guide de voyage, ni un manuel d’apprentissage – il reste un roman, doté d’une voix singulière, tout aussi consistante et vivante que celles des précédentes créations de l’auteure.

Blandine Longre
(novembre 2007)

Blandine Longre, agrégée d’anglais, est l’une des fondatrices de Sitartmag ; traductrice et critique littéraire, elle s’intéresse tout particulièrement aux écritures contemporaines (francophone, anglophone, asiatique, orientale etc.), à la littérature pour la jeunesse, au théâtre (texte et représentation) et aux relations qu’entretiennent fiction et réel.
http://blongre.hautetfort.com

 

http://www.giselebienne.com/

Marie-Salope (Ed. Climats, Collection Arc-en-Ciel, 2004)
Paysages de l'insomnie - Ed. Climats, 2004
Le cavalier démonté - Medium de l'Ecole des loisirs, 2006

Entretien avec Gisèle Bienne

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