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«
Mon Amérique à moi »
Le titre nous
dit déjà beaucoup : la nostalgie, l’éloignement,
mais pas seulement. On y devine aussi le départ vers l’inconnu,
et peut-être le retour vers le trop connu, les bonheurs vécus
et les regrets, l’impossibilité d’oublier et,
plus visible, la résolution de repartir, un jour. Il y a
de tout cela dans le dernier roman de Gisèle Bienne, ancré
dans une époque (1964) qui semblera lointaine à certains
et pourtant pas si différente de la nôtre, dans laquelle
les lecteurs se retrouveront en dépit des décennies
passées. Car le sentiment de proximité avec Sylvie,
la jeune narratrice partie pour les Etats-Unis afin d’y passer
son année de terminale, est quasi immédiat, dès
les premières pages. On la suit ainsi avec plaisir tout au
long de cette année pas comme les autres, du dépaysement
initial aux multiples découvertes qu’elle fait, autour
d’elle mais aussi en elle, un parcours difficile (elle a laissé
derrière elle un amoureux, fâché de son départ,
et dont elle attend en vain des nouvelles…) mais jalonné
de rencontres parfois étonnantes.
H ébergée par une famille aisée mais peu chaleureuse,
aux prises avec le conformisme de son hôtesse (qui s’attend
à ce qu’elle pratique le « dating », qui
insiste pour renouveler sa garde-robe, trop miteuse à ses
yeux, et va jusqu’à lui suggérer de consulter
un psychiatre…), la jeune fille sympathise aussi avec d’autres
personnages qui l’aident peu à peu à trouver
sa place dans ce monde nouveau : Alberta, la domestique (noire)
de sa famille d’accueil, d’une rassurante simplicité,
les enfants du ghetto, dont elle s’occupe après les
cours, Susie, qui l’accueille durant les vacances, et à
laquelle Sylvie peut se confier (« je découvre
la chaleur d’une vraie maison »), puis Jacques
Desrosiers, peintre haïtien qui a fui son pays, un charmeur
qui « brûle sa vie par tous les bouts. »
Les sentiments ambivalents qu’il inspire à Sylvie lui
causent quelques tourments – car malgré la tendresse
qu'elle éprouve pour lui, elle ne se sent pas prête
à vivre une relation amoureuse et physique qui risque fort
de s’avérer décevante.
Tandis qu’au fil des mois, elle s’habitue prudemment
à ce nouvel environnement, entre les cours (tout en anglais…)
dans le « lycée pilote » qui l’accueille,
les moments de blues, sa façon à elle de calmer ses
angoisses, elle s’interroge sur la politique et les discriminations,
voit du pays et se transforme intérieurement, jusqu’à
prendre conscience qu’elle n’est « plus la
Sylvie d’autrefois ». « Je voudrais vivre
autrement. Vivre je ne sais où. Changer d’existence.
Faire peau neuve. » Elle grandit, mûrit, tout simplement,
et découvre en elle une soif d’absolu et des frustrations
qu’elle n’avait jamais éprouvées par le
passé.
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Au-delà
de l’aventure d’une année, le roman, en filigrane,
évoque habilement les processus conjoints de séparation
et d’ouverture : la rupture soudaine avec la routine,
l’exploration d’un ailleurs déstabilisant
où il faut trouver ses marques. Un parcours qui est aussi
l’occasion d’aborder les complexités d’un
pays – ses tensions politiques, les discriminations, ses
idéologies, sa pauvreté, son irritant conformisme
mais aussi la solidarité des uns et des autres. Chicago,
je reviendrai n’est ni un guide de voyage,
ni un manuel d’apprentissage – il reste un roman,
doté d’une voix singulière, tout aussi consistante
et vivante que celles des précédentes créations
de l’auteure. |
Blandine
Longre
(novembre 2007)
Blandine
Longre, agrégée d’anglais,
est l’une des fondatrices de Sitartmag ; traductrice et
critique littéraire, elle s’intéresse tout
particulièrement aux écritures contemporaines (francophone,
anglophone, asiatique, orientale etc.), à la littérature
pour la jeunesse, au théâtre (texte et représentation)
et aux relations qu’entretiennent fiction et réel.
http://blongre.hautetfort.com

http://www.giselebienne.com/
Marie-Salope
(Ed. Climats, Collection Arc-en-Ciel, 2004)
Paysages de l'insomnie - Ed. Climats,
2004
Le
cavalier démonté - Medium de l'Ecole des loisirs,
2006
Entretien
avec Gisèle Bienne
http://www.ecoledesloisirs.fr/index.html
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