Paysages de l'insomnie
préface de Roger Grenier
Ed. Climats, 2004

Le cavalier démonté
Medium de l'Ecole des loisirs, 2006

Entretien avec Gisèle Bienne
(novembre 2005)

 

 

 

  Le Théâtre à Pattes joue son nouveau spectacle : Paysages de l’insomnie
d’après le roman de Gisèle Bienne
à la Maison Commune du Chemin Vert
Place du 11 novembre à Reims
Contact : 03 26 02 33 92

21 septembre 2006 à 19 h 30
22, 27, 28, 29 septembre à 20 h 30

 

 

Les insoumis au bord du gouffre.

Marcel est revenu indemne de la grande guerre… ou presque. Marcel a changé. Plus exactement, la guerre l’a changé, lui a transmis une profonde désespérance. Il retrouve sa jeune épouse, Irénée, son fils Lucas et sa mère dans la ferme familiale, mais si la paix règne enfin, impossible de trouver la paix intérieure. Il n’a pourtant pas souffert dans sa chair : seul son esprit porte les stigmates indélébiles d’un traumatisme commun à toute une population, à toute une génération d’hommes – et de femmes dont les hommes ne sont pas rentrés, ou bien restent mutilés du corps et/ou de l’âme. Marcel endure ainsi un incurable mal-être qui le poursuit inlassablement, qui l’incite à boire et à travailler seulement quand il en a envie, à négliger la ferme et à retrouver quelques éclopés au café du village ; une jambe de bois, une gueule cassée et une main gantée : les seuls à pouvoir partager un peu de son amertume ou ses quelques sursauts de révolte. C’est pourtant à sa femme qu’il aimerait se confier, mais la pieuse Irénée refuse d’entendre sa détresse, par crainte de voir s’écrouler des repères déjà bien branlants ; face à ses refus répétés, aux dénis muets d'Irénée, la solitude de Marcel s’accentue et c’est alors au monde entier qu’il en veut, quand il ressasse un sentiment d’injustice universelle : « Oui, le pays l’a trompé, mais les femmes aussi l’ont trompé. Son épouse Irénée s’y est mise tout de suite, avec le Christ et l’Eglise. » Les institutions le rebutent, et son mépris pour la « patrie » est palpable : il s’en prend aux « principes », aux règles étouffantes qu’il n’arrive plus à suivre, après avoir dû obéir à des généraux qui eux ne prenaient aucun risque. Il a désormais les horaires en horreur et l’image des tranchées le poursuit, jusqu’au lit conjugal où, peu à peu, un autre gouffre le sépare symboliquement de sa femme.

Il rêve encore d’un monde que régiraient d’autres lois, d’une France où l'on boirait à la santé des déserteurs et où les ennemis deviendraient des amis – comme Franz Raucher, un Allemand avec lequel il correspond. Les règles du quotidien, qui s’incarnent dans l’horloge familiale dont il ne peut arrêter la course, le harcèlent et le troublent ; c'est en Fanny, sa chienne, qu'il trouve une complice en révolte et une compagne en désobéissance. Un thème déjà abordé, avec tout autant de spontanéité mais dans un autre contexte, dans Marie-Salope, l'histoire d'une autre insoumise.

Le roman déroule en détail les sautes d’humeur, les périodes d’abattement suivies de soudaines effervescences, l'incompréhension et la colère, les insomnies montantes, l’alcool, illusoire remède... On parlerait aujourd’hui de « dépression », ou de traumatisme post-conflit, mais ce que relate Gisèle Bienne dans ce roman poignant centré sur Marcel, entre monologues intérieurs et dialogues qui soulignent l’incommunicabilité entre les êtres, ferait davantage penser à un lent processus de déréalisation – la mère de Marcel l’a saisi, quand elle remarque qu’il est comme « absent de ses actes » ; l’homme est brisé de l’intérieur, incapable de se « réinsérer », sur la touche de l’existence, tout autant que s’il était revenu mutilé. « La guerre, elle pourrit l’âme en dedans. » écrivait Françoise Houdart dans Tu signais Ernst K. (Ed. Luce Wilquin, 2005), et le bouillonnant roman de Gisèle Bienne en témoigne à son tour, d'aussi belle manière.

C'est Le cavalier démonté, l'histoire d'une rencontre intergénérationnelle atypique, qui a incité l'auteure à écrire entre temps Paysages de l'insomnie, et il est vrai que ces deux textes ont beaucoup en commun (même si le premier est d'abord destiné à un lectorat adolescent), chacun des romans paraissant s'éclairer l'un l'autre ; car peu de choses, hormis la mort, séparent Marcel de Félicien, son double, qui aurait pu tout aussi bien être Marcel s’il avait survécu à l'après-guerre ; mais Félicien est resté au bord du gouffre : un gouffre qu'il n'a jamais cessé de contempler, sans toutefois y plonger.
Ce que le Marcel de Paysages de l'insomnie n’aborde qu’avec prudence et dévoile qu'à demi mots, c’est l’expérience concrète de la guerre, le cauchemar permanent. En revanche, dans Le cavalier démonté, l’auteure donne la parole à un homme qui va davantage entrer dans le détail de son traumatisme guerrier et le partager avec Lucile, sa petite-fille : une jeune fille intriguée par ce grand-père qu’elle connaît si mal, qui souvent l’a effrayée, et qui vit dans la maison d’en face. Justement, la grand-mère de Lucile « l’a quitté à cause de ses colères et de ses crises » et Lucile, qui n’a jamais cessé d’entendre à quel point cet homme était « un pilier de café, un anarchiste, un mécréant… », a décidé qu’il était temps de le découvrir par elle-même, avant qu’il ne soit trop tard, sans se soucier du qu’en-dira-t-on ou de la désapprobation de ses parents. Dans les mots de Félicien, qui se confie peu à peu à sa petite-fille, on entend l'écho de ceux de Marcel : « La guerre, c’est tout le contraire de ce que les hommes aiment. (…) Tu participes à la démence malgré toi. (…) Et on ne sort pas indemne de plusieurs années de démence ». Les mots de Félicien sont sans doute empreints de sagesse, mais pas moins débridés que ceux du jeune Marcel. Comme si le Marcel de Paysages de l'insomnie avait plutôt choisi de survivre pour un jour pouvoir raconter et transmettre...

Les rencontres clandestines se succèdent entre Lucile et Félicien ; ce que son grand-père lui raconte l’intéresse et l’interroge, et elle apprécie les soirées passées au café avec lui et ses trois compagnons, mais elle aimerait surtout qu’il soit pour elle un vrai «grand-père». La complicité grandissante entre ce vieil homme et cette jeune fille curieuse fait de ce texte un touchant roman d'apprentissage, et l'on quitte Lucile à regret, en sachant malgré tout qu'elle saura trouver sa voie, celle de la liberté d'agir et de penser.
Les deux romans peuvent se lire séparément, mais en les découvrant côte à côte, formant un pont entre passé et avenir, le plaisir et le questionnement qu'ils provoquent ne peuvent qu'en être décuplés.

Blandine Longre
(août 2006)

http://www.giselebienne.com/

Marie-Salope (Ed. Climats, Collection Arc-en-Ciel, 2004)

http://www.ecoledesloisirs.fr/index.html

http://www.editions-climats.com/

http://www.desfemmes.fr/ecrits/romans/bienne_marie.htm