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Le
Théâtre à Pattes joue son nouveau spectacle
: Paysages de l’insomnie
d’après le roman de Gisèle Bienne
à la Maison Commune du Chemin Vert
Place du 11 novembre à Reims
Contact : 03 26 02 33 92
21 septembre
2006 à 19 h 30
22, 27, 28, 29 septembre à 20 h 30
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Les
insoumis au bord du gouffre.
Marcel est revenu
indemne de la grande guerre… ou presque. Marcel a changé.
Plus exactement, la guerre l’a changé, lui a transmis
une profonde désespérance. Il retrouve sa jeune épouse,
Irénée, son fils Lucas et sa mère dans la ferme
familiale, mais si la paix règne enfin, impossible de trouver
la paix intérieure. Il n’a pourtant pas souffert dans
sa chair : seul son esprit porte les stigmates indélébiles
d’un traumatisme commun à toute une population, à
toute une génération d’hommes – et de
femmes dont les hommes ne sont pas rentrés, ou bien restent
mutilés du corps et/ou de l’âme. Marcel endure
ainsi un incurable mal-être qui le poursuit inlassablement,
qui l’incite à boire et à travailler seulement
quand il en a envie, à négliger la ferme et à
retrouver quelques éclopés au café du village
; une jambe de bois, une gueule cassée et une main gantée
: les seuls à pouvoir partager un peu de son amertume ou
ses quelques sursauts de révolte. C’est pourtant à
sa femme qu’il aimerait se confier, mais la pieuse Irénée
refuse d’entendre sa détresse, par crainte de voir
s’écrouler des repères déjà bien
branlants ; face à ses refus répétés,
aux dénis muets d'Irénée, la solitude de Marcel
s’accentue et c’est alors au monde entier qu’il
en veut, quand il ressasse un sentiment d’injustice universelle
: « Oui, le pays l’a trompé, mais les femmes
aussi l’ont trompé. Son épouse Irénée
s’y est mise tout de suite, avec le Christ et l’Eglise.
» Les institutions le rebutent, et son mépris
pour la « patrie » est palpable : il s’en prend
aux « principes », aux règles étouffantes
qu’il n’arrive plus à suivre, après avoir
dû obéir à des généraux qui eux
ne prenaient aucun risque. Il a désormais les horaires en
horreur et l’image des tranchées le poursuit, jusqu’au
lit conjugal où, peu à peu, un autre gouffre le sépare
symboliquement de sa femme.
Il rêve encore d’un monde que régiraient d’autres
lois, d’une France où l'on boirait à la santé
des déserteurs et où les ennemis deviendraient des
amis – comme Franz Raucher, un Allemand avec lequel il correspond.
Les règles du quotidien, qui s’incarnent dans l’horloge
familiale dont il ne peut arrêter la course, le harcèlent
et le troublent ; c'est en Fanny, sa chienne, qu'il trouve une complice
en révolte et une compagne en désobéissance.
Un thème déjà abordé, avec tout autant
de spontanéité mais dans un autre contexte, dans Marie-Salope,
l'histoire d'une autre insoumise.
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Le
roman déroule en détail les sautes d’humeur,
les périodes d’abattement suivies de soudaines
effervescences, l'incompréhension et la colère,
les insomnies montantes, l’alcool, illusoire remède...
On parlerait aujourd’hui de « dépression
», ou de traumatisme post-conflit, mais ce que relate
Gisèle Bienne dans ce roman poignant centré sur
Marcel, entre monologues intérieurs et dialogues qui
soulignent l’incommunicabilité entre les êtres,
ferait davantage penser à un lent processus de déréalisation
– la mère de Marcel l’a saisi, quand elle
remarque qu’il est comme « absent de ses actes
» ; l’homme est brisé de l’intérieur,
incapable de se « réinsérer », sur
la touche de l’existence, tout autant que s’il était
revenu mutilé. « La guerre, elle pourrit l’âme
en dedans. » écrivait Françoise Houdart
dans Tu signais Ernst K.
(Ed. Luce Wilquin, 2005), et le bouillonnant roman de Gisèle
Bienne en témoigne à son tour, d'aussi belle manière.
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C'est Le
cavalier démonté, l'histoire d'une rencontre
intergénérationnelle atypique,
qui a incité l'auteure à écrire entre temps
Paysages
de l'insomnie, et
il est vrai que ces deux textes ont beaucoup en commun (même
si le premier est d'abord destiné à un lectorat adolescent),
chacun des romans paraissant s'éclairer l'un l'autre ; car
peu de choses, hormis la mort, séparent Marcel de Félicien,
son double,
qui aurait pu tout aussi bien être Marcel s’il avait
survécu à l'après-guerre ; mais Félicien
est resté au bord du gouffre : un gouffre qu'il n'a jamais
cessé de contempler, sans toutefois y plonger.
Ce que le Marcel de Paysages
de l'insomnie n’aborde qu’avec
prudence et dévoile qu'à demi mots, c’est l’expérience
concrète de la guerre, le cauchemar permanent. En revanche,
dans Le cavalier démonté,
l’auteure donne la parole à un homme qui va davantage
entrer dans le détail de son traumatisme guerrier et le partager
avec Lucile, sa petite-fille : une jeune fille intriguée
par ce grand-père qu’elle connaît si mal, qui
souvent l’a effrayée, et qui vit dans la maison d’en
face. Justement, la grand-mère de Lucile « l’a
quitté à cause de ses colères et de ses crises
» et Lucile, qui n’a jamais cessé d’entendre
à quel point cet homme était « un pilier
de café, un anarchiste, un mécréant…
», a décidé qu’il était temps
de le découvrir par elle-même, avant qu’il ne
soit trop tard, sans se soucier du qu’en-dira-t-on ou de la
désapprobation de ses parents. Dans les mots de Félicien,
qui se confie peu à peu à sa petite-fille, on entend
l'écho de ceux de Marcel : « La guerre, c’est
tout le contraire de ce que les hommes aiment. (…) Tu participes
à la démence malgré toi. (…) Et on ne
sort pas indemne de plusieurs années de démence ».
Les mots de Félicien sont sans doute empreints de sagesse,
mais pas moins débridés que ceux du jeune Marcel.
Comme si le Marcel de Paysages
de l'insomnie avait plutôt choisi de
survivre pour un jour pouvoir raconter et transmettre...
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Les
rencontres clandestines se succèdent entre Lucile et
Félicien ; ce que son grand-père lui raconte
l’intéresse et l’interroge, et elle apprécie
les soirées passées au café avec lui
et ses trois compagnons, mais elle aimerait surtout qu’il
soit pour elle un vrai «grand-père». La
complicité grandissante entre ce vieil homme et cette
jeune fille curieuse fait de ce texte un touchant roman d'apprentissage,
et l'on quitte Lucile à regret, en sachant malgré
tout qu'elle saura trouver sa voie, celle de la liberté
d'agir et de penser.
Les deux romans peuvent se lire séparément,
mais en les découvrant côte à côte,
formant un pont entre passé et avenir, le plaisir et
le questionnement qu'ils provoquent ne peuvent qu'en être
décuplés.
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Blandine
Longre
(août 2006)

http://www.giselebienne.com/
Marie-Salope
(Ed. Climats, Collection Arc-en-Ciel, 2004)
http://www.ecoledesloisirs.fr/index.html
http://www.editions-climats.com/
http://www.desfemmes.fr/ecrits/romans/bienne_marie.htm
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