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Le
Péril jeune…
Cet âpre
roman, d’abord paru en 1976 aux Editions Des Femmes, met en
scène et en mouvement perpétuel une toute jeune fille
impétueuse, curieuse et révoltée, dont les
envies d’évasion vont naturellement à l’encontre
de ce qui est attendu d’elle. Incomprise, insoumise, elle
souffre de la médiocrité ambiante, de l’existence
éteinte de ses parents agriculteurs et de frères et
sœurs (« les autres», comme elle les appelle)
déjà dans le moule, passés dans le monde adulte
et appelés à vivre raisonnablement ; elle n’accepte
pas non plus la violence d’un père volage et le manque
d’affection maternel – en dépit de ses tentatives
pour qu’enfin sa mère la reconnaisse et l’accepte
comme son enfant, telle qu’elle est. Les humiliations et les
petites persécutions, pas forcément délibérées,
s’intègrent naturellement au quotidien, s’accumulent
et forment un nœud de souffrance, tout au long de l’été
ici conté, élargissant le gouffre qui déjà
sépare Marie de son milieu familial.
«
On l’appelle Marie-Salope pour rire, naturellement, mais aussi
parce qu’elle se salit facilement, parce que leur propreté
ne la fascine pas. » Devant cette fille qui ne «
veut jamais faire comme tout le monde » et qu’ils
ne comprennent pas, ils ont recours, au gré de leurs humeurs,
aux moqueries, aux stratégies culpabilisantes, à la
mesquinerie inscrite en eux, aux interdictions absurdes et normalisantes,
et enfin à la violence : celle des mots, puis celle des mains
qui régulièrement s’abattent sur Marie –
le dégoût qu’elle semble inspirer à son
père la poussant à le provoquer – comme après
le grand « complot » qu’ils ont fomenté
un soir (lui couper ses beaux cheveux de force parce que «
ça ne fait pas propre »), un événement
vécu (par Marie et le lecteur) à la manière
d’un viol identitaire, une dépossession qui engendre
une amertume légitime – amplifiée par le silence
complice de sa mère. Marie a bien vite compris qu’elle
n’est pas dans la vraie vie : « C’est le monde
à l’envers ! Ce n’est pas possible. Ils acceptent.
Je n’accepterai pas. Jusqu’à l’abrutissement,
jusqu’à l’épuisement. L’envers du
décor, nous vivons dans l’envers du décor. (…)
Ils ne savent pas pour quoi ils vivent. Ils nous apprennent à
ne pas savoir pour quoi nous vivons. » Et l’esprit
de conformité qui règne oppresse la jeune fille, dont
l’esprit critique est suffisamment acéré pour
dire par exemple : «C’est une idée fixe dans
leur tête que celle du mariage. Mariage obligatoire. Comme
une condamnation. On t’en met pour vingt ou trente ans, parfois
cinquante ans et plus. » Ses frères et sœurs,
de leur côté, l’abandonnent peu à peu
à un destin qui ne sera pas le leur, puisque Marie, elle,
va fréquenter le lycée ; ils la trahissent sans vraiment
penser à mal, simplement parce qu’elle n’est
plus de leur clan ou de leur milieu ; mais aussi par ce qu’ils
ont déjà perdu leur part d'enfance, un déni
que Marie ne peut entendre, elle qui s’accroche désespérément
à cette innocence illusoire, au temps où sa mère
était encore son « idole ».
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Deux
êtres sortent du lot : sa sœur Doudouce (qui renvoie
Marie à ce que peut-être elle était, quand
elle était encore toute petite) et qu’elle tente
de protéger de l'agressivité maternelle qui empêchent
la petite dernière d’être « propre
» - une chose que comprend Marie mais qui dépasse
la mère, épuisée par les travaux ménagers
et par les absences du père.
Et puis, il y a « Monsieur Hervé », un étranger
au village (hors normes pour les habitants et très mystérieux
pour Marie) qui vit dans la maison d’en face ; il l’a
aidée en mathématiques et elle prend l’habitude
de le retrouver en secret la nuit, quand la maisonnée
est endormie : des rencontres hésitantes, l’homme
restant sur ses gardes, tentant de raisonner gentiment cette
jeunesse qui étouffe et dont les désirs semblent
l’effrayer. Il reste que ces échanges, entre livres,
musique, dessins et gauche tendresse, sont des instants précieux
pour Marie, qui survit en partie en se raccrochant à
ces rendez-vous nocturnes. |
Cette tranche
estivale décisive dans la vie de l'adolescente reflète
en partie certains thèmes que Catherine Breillat abordait
dans Une vraie jeune fille, (film réalisé
en 1975 mais sorti en salle en 2000 après une longue période
de censure...), un récit de vacances imprégnées
d'un ennui aux couleurs du conformisme parental et l'envie d'une
autre vie, libérée des contraintes et des non-sentiments
était tout aussi présente. Au-delà de ces points
de connivence, le roman de Gisèle Bienne, contrairement au
film de Breillat, ne s'appesantit pas aussi ouvertement sur la sexualité
de la jeune protagoniste (qui, dans ce domaine, est spectatrice
des lâchetés ou des écarts physiques des adultes)
- Marie se situe entre âge tendre et adolescence, au seuil
de transformations physiques et sentimentales pudiquement évoquées.
La narration,
débridée, et aussi généreuse que cette
jeune fille brimée, victime innocente (mais combattante entêtée)
de l’uniformisation pesant sur les esprits et les existences,
épouse harmonieusement le flux des pensées de Marie,
sans frontières entre les passages qui relèvent du
récit et ceux qui font la part belle au monologue intérieur.
Ce flou narratif confère à l’ensemble un charme
indéniable, établit une vaste empathie entre l'auteure
et son personnage et met en place une belle tentative de "stream
of consciousness" (ce mouvement de conscience si difficile
à recréer...) : on se laisse porter avec plaisir par
les mots de Marie, ses doutes et ses espoirs, ses révoltes
et ses désirs considérés comme subversifs,
ses commentaires pointus sur ce qu’elle a sous les yeux au
quotidien. Les dialogues sont vifs et souvent pris en cours de route,
quand la conversation se fait plus dense, quand les tensions affleurent
puis grandissent, en particulier entre la mère et la fille.
Cette dernière éprouve un fort sentiment de compassion
envers cette femme qu’elle ne veut pourtant pas devenir :
« Les jambes fatiguées de sa mère, ses yeux
cernés, son épuisement… »
Au-delà
du contexte rural et plus globalement de l'époque dans laquelle
est ancré le roman, la romancière parvient à
dépeindre les conflits entre générations et
entre classes sociales de manière élargie, et l’histoire
de Marie, en mal de liberté, pourrait tout aussi bien se
voir transposée dans d’autres lieux, à des époques
différentes, sans perdre ni sa force évocatrice, ni
sa belle ampleur poétique.
B.
Longre
(novembre 2005)
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Entretien
avec Gisèle Bienne
Gisèle
Bienne écrit pour tous les lecteurs, les jeunes (en
particulier à L'école des Loisirs) et les moins
jeunes. La réédition d'une oeuvre "de jeunesse",
Marie-Salope, par les éditions Climats (conjointement
à la parution de Paysages de l’insomnie),
est l'occasion de revenir sur l'histoire atypique de ce roman,
et sur son personnage, Marie, "tantôt mon double,
une sorte de sœur idéale, tantôt une étonnante
étrangère".
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En
tant que jeune romancière, quels désirs vous animaient
alors que vous écriviez Marie-Salope, dans les années
1970 ?
Je n’avais pas vraiment conscience de ce qui se passait, et
peut-être valait-il mieux ! J’étais alors attirée
par la peinture et je peignais. Marie-Salope,
c’est le premier livre que j’ai écrit, et il
s’est écrit très, très vite. On aurait
pu penser que son histoire sommeillait en moi depuis longtemps,
et voici qu’un jour, le volcan fait des siennes.
Pouvez-vous
nous dire quelques mots de sa réception lors de cette première
publication ? Certaines critiques vous ont-elles marquée
?
Je
ne m’occupais pas tellement de ce qui paraissait au sujet
de Marie-Salope, et il y a eu pas mal
d’articles, d’émissions, de débats. Ce
qui m’était pénible, c’était lorsque,
dans la presse, on entretenait la confusion entre le personnage
principal et l’auteur… J’ai reçu des lettres
émouvantes. Et quand j’ai appris que le roman avait
été mis au programme des étudiants de l’université
de Southampton pendant 8 années, j’en ai été
très contente. Il y a eu quelques traductions, et j’ai
gardé un certain souvenir d’un séjour à
Moscou, à l’occasion du salon du livre, c’était
sous Brejnev ; un projet de traduction en russe qui n’a pas
abouti…

Un
Cheval sans papiers (Medium
de L'ecole des Loisirs, novembre 2005 -
à partir de 12-13 ans)
L'éditeur
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Pensez-vous
que ce roman est le reflet d’une époque précise
ou bien qu’il puisse être lu avec le même
enthousiasme aujourd’hui ?
Se
retrouver en porte à faux avec sa famille et son milieu,
rêver à un autre monde, essayer de changer les
relations avec ses proches et en prendre plein la figure,
aimer un homme en secret, c’est de toutes les époques.
En juin 2005, des lycéens du Lycée Jean Jaurès
à Reims l’ont adapté au théâtre
avec grand plaisir, c’était bien. Une journaliste
a écrit que Marie-Salope
ne vieillirait pas, nous verrons…
Comment
est née l’envie de le voir publier à nouveau
?
Des éditeurs m’avaient proposé de le rééditer
entre-temps, en particulier Hubert Nyssen : il souhaitait
le faire paraître en Babel chez Actes Sud quand il a
publié mon roman Rémuzor
en 1994, mais pour des raisons personnelles, je n’étais
pas prête. Dix ans après, je me sentais plus
solide, et nous avons tenté l’aventure avec les
éditions Climats. |
Comment
avez-vous vécu ces retrouvailles avec le texte ? L’aviez-vous
relu entre temps ? Et vous êtes-vous reconnue dans cette lecture
rétrospective ?
Ouvrir le livre, le relire… Pas simple du
tout, cette démarche… J’ai longtemps reculé…
Oui, j’évitais d’avoir à relire mon premier
roman. Mais j’ai finalement « assumé »,
comme on dit. Et j’ai ressaisi tout le texte pour sa réédition
; il le fallait, il fallait que je sois retraversée complètement
par tout cela ; les phrases, leur rythme rapide, les dialogues,
les rebondissements. Bien sûr, je me suis reconnue à
travers ces pages, enfin j’ai reconnu des parties de moi et,
par moments, je vous assure que ce n’était pas facile,
le temps avait passé, me transformant aussi, mais je suis
allée jusqu’au bout.
Pourquoi
avez-vous choisi de retoucher le texte original ?
Comme je vous l’ai dit, j’avais écrit ce roman
dans une sorte d’urgence. Il a été publié
tout de suite et je n’y ai pas alors apporté les corrections
qui auraient pu me paraître nécessaires. La réédition
m’a permis de le faire, de le reprendre, sans rien changer
au déroulement de l’histoire, avec une certaine distance.
On
y retrouve des thèmes abordés, entre autres, dans
un roman pour la jeunesse, La petite maîtresse, et
des points communs entre les deux protagonistes (le rejet maternel,
le sentiment d’être à part, ou encore la peur
des volailles…) : cela est-il délibéré
?
Non,
ce n’est pas du tout délibéré. Ce sont
parfois les lecteurs qui, mieux que les auteurs, repèrent
ce qui traverse les textes, les sujets récurrents. Les rapprochements
que vous faites entre La
petite maîtresse et Marie-Salope
sont justifiés, ils valent aussi, en partie, pour Rémuzor.

L'éditeur |
Ailleurs,
dans Rose-enfance ou Premières
Alliances, les rapports entre mère et fille,
toujours complexes, sont traités différemment
: les liens de complicité positive apparaissent, la tendresse,
la sympathie profonde, même si une certaine tension persiste
; la relation entre une mère et sa fille n’est
jamais totalement limpide…. et les zones d’ombre
sont intéressantes à explorer, comme les grandes
peurs que des enfants peuvent avoir : celle, cauchemardesque,
des volatiles, par exemple.
Quant au sentiment d’être à part, il vient
de ce que j’ai dû apprendre, en grandissant, à
me défendre ou à me situer par rapport au groupe
: la famille, ou l’internat, et que la relation de l’individu
au groupe et vice-versa m’a toujours intéressée. |
Le
personnage de Marie est-il né de votre imagination, ou l’avez-vous
rencontrée ?
Marie est tantôt mon double, une sorte de sœur idéale,
tantôt une étonnante étrangère. Mon double
parce qu’elle dit mes rêves, mes espoirs, mes combats
d’adolescente, mes projets ; une étrangère parce
qu’elle est aussi quelqu’un d’autre, je ne la
connais pas bien, elle m’échappe, elle vient de je
ne sais où pour me prendre par la main et mener plus loin
sur le chemin de l’écriture, comme si elle voulait
m’aider à dégager ce chemin, et d’autres
chemins sans doute, avec une audace naturelle.
Ecrivez-vous
d’abord pour vous ou en ayant en tête, comme de nombreux
auteurs, un lecteur potentiel (jeune ou moins jeune) ?
Je ne sais pour qui j’écris. En tout cas, je n’écris
pas en pensant à un lecteur d’âge déterminé,
de profil déterminé. La séparation entre livres
pour adultes et livres pour jeunes est souvent artificielle. Les
adolescents peuvent tout lire. Cependant, pour des lecteurs plus
jeunes, c’est un peu différent, et c’est à
la relecture que j’interviens sur mon texte quand je le destine
à des jeunes. Je pense que mes romans publiés dans
la collection Médium de l’école des loisirs
peuvent concerner les deux publics.
Les
revendications féministes ne sont jamais abordées
de front dans Marie-salope (et certaines humiliations touchent
aussi le grand frère), mais à travers le portrait
de Marie (et de sa mère), vous dressez en quelque sorte un
bilan du statut de la femme… non ?
Je suis une mauvaise militante, je ne suis pas une militante, à
dire vrai. Les livres pour moi ne sont pas des porte-parole d’un
mouvement à travers leur auteur. Ce qui m’intéresse,
c’est la rencontre avec la page blanche sous la lampe. Mais
tout de même… L’époque était riche,
propice aux rencontres, aux échanges, aux transformations.
Davantage de femmes s’« autorisaient » à
écrire, et j’en étais. Les éditions Des
femmes ont publié ce livre et l’ont porté, comme
trois autres romans que j’ai alors publiés chez elles,
et je leur en sais gré. Dans les livres, les miens en l’occurrence,
j’ai du goût pour les personnages qui sont pris dans
des contradictions, qui subissent des situations inextricables,
parfois ils oscillent entre la soumission et la révolte,
ils se débrouillent sur le terrain comme ils peuvent, développant
à l’occasion une certaine duplicité, c’est
le cas du grand frère, dans Marie-Salope, ou de la mère,
et cette relation double blesse la jeune Marie qui a besoin de clarté.
Et
quelle est votre position actuelle sur les luttes du passé
et les progrès actuels, très relatifs ?
Les luttes du passé ont été bénéfiques
aux femmes et, par contrecoup, aux hommes. S’il y a eu des
déchirements sur le moment, il y a eu aussi des réparations,
et surtout il y a eu de réels progrès, une interrogation
sur les « rôles », moins d’hypocrisie, des
lois protégeant le corps des femmes, leurs situations privée
ou sociale, etc. Actuellement, « les images », les «apparences
», camouflent les vraies réalités dans un domaine
où beaucoup reste à faire, où beaucoup est
à reconsidérer, à reprendre.
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Et
par rapport à votre statut de romancière ? pensez-vous
avoir un rôle à jouer dans ce domaine ?
Ce n’était pas, ce n’est pas mon rôle.
Je ne me donne pas un rôle précis, ou alors c’est
très complexe, ça transgresse toutes les lignes
de démarcation. Les hommes, par exemple, au retour
de la Première Guerre mondiale, leur situation particulière,
l’incapacité pour beaucoup d’entre eux
à revenir à la « vie normale »,
l’attente ou l’incompréhension de leur
entourage, tout cela m’a requise et amenée à
écrire ce livre Paysages
de l’insomnie que les éditions
Climats ont publié en même temps que Marie-Salope,
l’année dernière.
propos
recueillis par B. Longre
(nov.
2005) |


http://www.giselebienne.com
Lire
aussi
Paysages
de l'insomnie
Ed. Climats, 2004
Le
cavalier démonté
Medium de l'Ecole des loisirs, 2006
http://www.editions-climats.com/
http://perso.wanadoo.fr/gisele.bienne/
http://www.desfemmes.fr/ecrits/romans/bienne_marie.htm

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