La petite maîtresse
L'Ecole des loisirs, mai 2003
collection Medium
dès 13/14 ans

 

 

L'enfance volée

Cela fait plus d'un an que Lina vit chez ses grands-parents : elle a été mise à l'écart (pour des raisons qui demeurent obscures) et sa famille ne paraît pas pressée de la revoir. Elle vit ainsi entre un grand-père un peu sec et maladroit et une grand-mère attentive et consciencieuse, un peu "mère-poule", qui l'étouffe parfois d'une sollicitude démesurée : puisque Lina fait des cauchemars, sa grand-mère la retire de sa chambre et la petite fille se retrouve chaque nuit prisonnière d'un lit cage coincé entre deux armoires dans la chambre des grands-parents... de la même façon que la volaille du grand-père est enfermée contre son gré dans le poulailler. Le poulailler : un autre lieu où ses cauchemars (diurnes, ceux-ci) prennent vie ; les coqs, surtout, la terrorisent ; en quelques lignes, le lecteur ressent un malaise similaire à celui de la jeune narratrice : "je devine les formes des coqs, leurs doigts annelés, griffus et blanchâtres enserrent les perchoirs. Des yeux ronds clignent. Les crêtes bougent, les becs s'entrouvrent, à l'intérieur il y a une langue qu'on ne voit jamais (...) Le poulailler est un enfer peuplé de créatures monstrueuses qui rôtiront et expireront dans les flammes."
Mais le cauchemar de Lina sort aussi de la maison et s'empare de sa vie sociale depuis qu'à l'école, elle est devenue la "petite maîtresse" et qu'un pacte tacite avec les autres enfants empêche que cela ne s'ébruite ; imperceptiblement, et malgré elle, elle est devenue l'indispensable "assistante" d'une maîtresse qui a su remarquer ses capacités et la laisse mener la classe dès qu'elle a à faire chez elle, dans l'appartement de fonction qu'elle occupe dans l'école : elle lui confie les autres élèves, sans vergogne, et Lina s'épuise à faire réciter les poésies, à dicter les textes, à ramasser les cahiers... La situation est inhabituelle, mais plus que l'inconscience de la maîtresse, ou le surmenage de Lina, c'est la loi du silence qui l'anéantit peu à peu.

Arrivent les vacances de Noël et le jour où les parents de Lina et ses quatre frères et soeurs débarquent pour fêter le nouvel an ; elle ne les a pas vus depuis des mois mais la mère garde ses distances, blâme ouvertement sa fille, la trouve bizarre et ne lui offre que sa froideur.
Tout au long de ce roman, c'est la cruauté gratuite et l'indifférence presque calculée des adultes qui frappent le lecteur. Ce sentiment est cependant atténué par l'authenticité émanant des propos de Lina, qui s'épanche sur la page ; cette cruauté, elle-même ne semble pas toujours en être consciente car elle est insidieuse, invisible à l'oeil nu : tout passe par le symbole... Lina n'est ni battue, ni enfermée (excepté métaphoriquement), ni maltraitée physiquement ; cette cruauté indicible se dissimule derrière quelques gestes, des paroles en apparence innocentes ou des comportements adultes désinvoltes : c'est bien le vol d'une enfance qui est racontée là, alors qu'une fillette est forcée d'endosser le rôle d'une adulte, une forme de répression silencieuse qui semble la mener, par instants, au seuil d'un désespoir inarticulé. Ce roman palpitant est empreint d'une grande poésie, mais aussi d'un pessimisme aigu (le dénouement, qui n'en est pas vraiment un, laisse dans le désarroi...) : à ne conseiller qu'à de jeunes lecteurs capables d'appréhender les multiples non-dits de l'histoire et suffisamment matures pour accepter, de plein fouet, la détresse de Lina, sans flancher...

B. Longre
(mai 2003)

 

Gisèle Bienne vit à Reims où elle anime des ateliers d’écriture après avoir été professeur de lettres et peintre. Elle a déjà publié dix romans dont deux pour les jeunes, Les jouets de la nuit (Gallimard, Page blanche) et L’enfant trompée (Seuil-fiction).
http://www.giselebienne.com/

Lire aussi
entretien avec Gisèle Bienne (novembre 2005) à propos de Marie-Salope (Ed. Climats, 2005)

Paysages de l'insomnie
Ed. Climats, 2004

Le cavalier démonté
Medium de l'Ecole des loisirs, 2006

http://www.ecoledesloisirs.fr