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L'enfance
volée
Cela fait plus
d'un an que Lina vit chez ses grands-parents : elle a été
mise à l'écart (pour des raisons qui demeurent obscures)
et sa famille ne paraît pas pressée de la revoir. Elle
vit ainsi entre un grand-père un peu sec et maladroit et
une grand-mère attentive et consciencieuse, un peu "mère-poule",
qui l'étouffe parfois d'une sollicitude démesurée
: puisque Lina fait des cauchemars, sa grand-mère la retire
de sa chambre et la petite fille se retrouve chaque nuit prisonnière
d'un lit cage coincé entre deux armoires dans la chambre
des grands-parents... de la même façon que la volaille
du grand-père est enfermée contre son gré dans
le poulailler. Le poulailler : un autre lieu où ses cauchemars
(diurnes, ceux-ci) prennent vie ; les coqs, surtout, la terrorisent
; en quelques lignes, le lecteur ressent un malaise similaire à
celui de la jeune narratrice : "je devine les formes des
coqs, leurs doigts annelés, griffus et blanchâtres
enserrent les perchoirs. Des yeux ronds clignent. Les crêtes
bougent, les becs s'entrouvrent, à l'intérieur il
y a une langue qu'on ne voit jamais (...) Le poulailler est un enfer
peuplé de créatures monstrueuses qui rôtiront
et expireront dans les flammes."
Mais le cauchemar de Lina sort aussi de la maison et s'empare de
sa vie sociale depuis qu'à l'école, elle est devenue
la "petite maîtresse" et qu'un pacte tacite avec
les autres enfants empêche que cela ne s'ébruite ;
imperceptiblement, et malgré elle, elle est devenue l'indispensable
"assistante" d'une maîtresse qui a su remarquer
ses capacités et la laisse mener la classe dès qu'elle
a à faire chez elle, dans l'appartement de fonction qu'elle
occupe dans l'école : elle lui confie les autres élèves,
sans vergogne, et Lina s'épuise à faire réciter
les poésies, à dicter les textes, à ramasser
les cahiers... La situation est inhabituelle, mais plus que l'inconscience
de la maîtresse, ou le surmenage de Lina, c'est la loi du
silence qui l'anéantit peu à peu.
Arrivent les
vacances de Noël et le jour où les parents de Lina et
ses quatre frères et soeurs débarquent pour fêter
le nouvel an ; elle ne les a pas vus depuis des mois mais la mère
garde ses distances, blâme ouvertement sa fille, la trouve
bizarre et ne lui offre que sa froideur.
Tout au long de ce roman, c'est la cruauté gratuite et l'indifférence
presque calculée des adultes qui frappent le lecteur. Ce
sentiment est cependant atténué par l'authenticité
émanant des propos de Lina, qui s'épanche sur la page
; cette cruauté, elle-même ne semble pas toujours en
être consciente car elle est insidieuse, invisible à
l'oeil nu : tout passe par le symbole... Lina n'est ni battue, ni
enfermée (excepté métaphoriquement), ni maltraitée
physiquement ; cette cruauté indicible se dissimule derrière
quelques gestes, des paroles en apparence innocentes ou des comportements
adultes désinvoltes : c'est bien le vol d'une enfance qui
est racontée là, alors qu'une fillette est forcée
d'endosser le rôle d'une adulte, une forme de répression
silencieuse qui semble la mener, par instants, au seuil d'un désespoir
inarticulé. Ce roman palpitant est empreint d'une grande
poésie, mais aussi d'un pessimisme aigu (le dénouement,
qui n'en est pas vraiment un, laisse dans le désarroi...)
: à ne conseiller qu'à de jeunes lecteurs capables
d'appréhender les multiples non-dits de l'histoire et suffisamment
matures pour accepter, de plein fouet, la détresse de Lina,
sans flancher...
B.
Longre
(mai 2003)

Gisèle
Bienne vit à Reims où elle anime des ateliers
d’écriture après avoir été professeur
de lettres et peintre. Elle a déjà publié dix
romans dont deux pour les jeunes, Les jouets de la nuit
(Gallimard, Page blanche) et L’enfant trompée
(Seuil-fiction).
http://www.giselebienne.com/
Lire
aussi
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(novembre 2005) à propos de Marie-Salope (Ed. Climats,
2005)
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Ed. Climats, 2004
Le
cavalier démonté
Medium de l'Ecole des loisirs, 2006
http://www.ecoledesloisirs.fr
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