Notes pour une histoire de guerre
Traduit de l’italien par Hélène Dauniol-Remaud.
Actes Sud BD, 2005

sélection Prix René Goscinny
sélection Prix du Meilleur Album

Angoulême 2006


L'article de Catherine Gentile
L'article de Louise Charbonnier

 

 

De l'intime au géopolitique

Cet album a inauguré la collection BD d’Actes Sud au début de l’année 2005 et il a permis de faire connaître le travail de Gipi, un auteur italien de grand talent.
Dans la campagne d’un pays – qui pourrait bien être un pays de l’Europe occidentale – détruit par la guerre, trois adolescents, trois amis, se débrouillent comme ils peuvent pour survivre. Stéphane, dit « P’tit Kalibre » est le plus audacieux des trois, Christian, lui, ne rêve que d’engins mécaniques, de motos très rapides qui l’emmèneront hors de ce cauchemar ; quant à Julien, c’est le plus protégé des trois, qui a la chance d’avoir encore une famille mais qui passe plus de temps avec ses copains. Le trio rencontre alors Félix, une petite frappe qui essaie de faire fortune sur les malheurs des autres et qui prend P’tit Kalibre en sympathie. Il lui propose même de le seconder et de s’occuper de ses « affaires » en ville. Les trois amis quittent donc leurs collines pour la ville où ils apprennent leur nouveau « métier ».
Il est des auteurs avec lesquels on se sent en immédiate familiarité, parce qu’ils parlent de façon juste de choses essentielles, de personnes qui touchent parce qu’elles sont aussitôt crédibles. Gipi est de ceux-là. Il s’attache à ces trois garçons unis par une profonde amitié, qu’il place dans un contexte de guerre civile qui pourrait ressembler au conflit des Balkans. Il parle à la fois de choses intimes, mêlant des éléments romanesques à un contexte géopolitique plus vrai de nature, alternant la chronique et le reportage avec un égal bonheur. On suit aussi avec beaucoup d’intérêt le parcours de ces adolescents au pays de la débrouille, qui descendent vers la délinquance tout en gardant, parfois, une certaine naïveté. Le style graphique de Gipi, sensible et fin, son utilisation élégante du noir et blanc au lavis, magnifique, contribuent aussi au plaisir que l’on a à accompagner les personnages.
Gipi est publié pour la première fois en France avec cet album bien traduit. C’est un auteur très reconnu en Italie où il a reçu de nombreux prix pour l’ensemble de son oeuvre, dont le prix de Naples du meilleur dessinateur italien.

Catherine Gentile
(janvier 2006)

Catherine Gentile est documentaliste, formatrice en littérature jeunesse, présidente de l'Association du Festival du Livre de jeunesse et de bande dessinée de la ville de Cherbourg-Octeville et auteur de Bulles en stock (Bibliographie sélective et commentée de bandes dessinées, ed. Cedis, 1999) ; elle chronique aussi littérature de jeunesse et bande dessinée dans la revue Inter CDI.

 

 

 

 

Le malheur des uns …


« Quelqu’un a dit que le patriotisme est l’ultime refuge des canailles. Mais c’est des conneries. C’est pas un refuge. C’est un hôtel quatre étoiles ! »

Magnifique découverte que Notes pour une histoire de guerre, un album illustré en noir et blanc qui retrace en trois chapitres la descente aux enfers de trois jeunes larrons ravis de servir de sous-fifres à une bande de débrouillards qui font de la guerre un business, et de ces trois jeunes, des mercenaires à bas prix. Le moins bête des trois, c’est P’tit Kalibre. Il n’a peur de rien, pas même des « fossoyeurs », les tireurs embusqués. Endurci par une enfance difficile dans le quartier ZUS (« Je ne savais pas ce que ça voulait dire… Mais les types du coin l’avait rebaptisé « Zone d’Ultra-Sauvages »), il n’a peur de rien car il n’a rien à perdre, et tout à gagner lorsque le grand Félix lui propose de travailler à son compte. Christian et Julien suivent, naïfs et heureux de pouvoir enfin voir « la ville » grâce aux missions dégotées par P’tit Kalibre, contents même de jouer les seconds couteaux. « Le fric pour arriver en ville. Celui pour manger pendant le voyage… Les papiers pour passer les contrôles des miliciens… Des poches de P’tit Kalibre jaillissaient continuellement des surprises… Et quelque part, dans ces poches, il y avait aussi la liste des choses à faire. » Commence alors l’apprentissage de terrain des trois apprentis tueurs. Encaisseurs de dettes ou intermédiaires, ils enchaînent les missions et se mouillent pour contenter le grand Félix et pouvoir mener grand train : « Félix m’a donné du pèze pour le taxi. Il veut qu’on se comporte en seigneurs. Ici, on le représente. ». Une sortie de l’enfance qui ressemble à une sortie de route, brève et définitive. Les bombes n’épargnent ni leurs villages («Les attaques avaient lieu la nuit. Il y avait un village à l’heure du dîner, et le matin, il n’y en avait plus. ») ni leur innocence : « Les choses ont changé Christian. Ouais… En Pire… Elles ont changé en pire ».

 Puis tout bascule … dans la légalité. L’inversion des valeurs est mise au jour et le grand Félix propose à P’tit Kalibre de passer du côté obscur mais officiel de la force en commettant légalement des méfaits qui tombent sous le coup des lois de la guerre : vols, viols et pillages sont purement et simplement cautionnés. Il suffit, leur dit le grand Félix, de « porter un sigle cousu sur sa veste. Faire le salut à un drapeau. Chanter un hymne qui s’apprend en deux minutes. Faire le patriote. Le patriote ? […] Ca veut dire que tu fous ce qui te plaît. Mais tu dis que tu le fais pour la patrie […] Tout ce que j’ai, je le dois à cette bénédiction de guerre.» Le grand Félix, qui gère des factions de miliciens embauche ses trois nouvelles recrues partantes pour exposer leur chair aux canons.

Seul Julien s’échappera de cette voie sans issue en sautant du camion qui l’emmène au combat. C’est lui qui narre cette histoire de bout en bout, une histoire de guerre, ponctuée par ses étranges rêves prémonitoires où ses amis, sans tête, lui reprochent de ne pas être des leurs : « T’es pas comme nous. T’es différent. Ta famille a du fric. Si t’es dans la merde, tu leur passes un coup de fil et ça s’arrange. […] Moi et Christian, on n’a pas une vie en réserve à prendre si celle-là va mal. » La réalité s’avère dépasser la fiction de ses cauchemars… Christian et P’tit Kalibre disparus, Julien, seul, devant le caméraman, témoigne de la réalité abrupte d’une guerre qu’il a finalement désertée, « Stéphane avait raison. J’avais une autre possibilité. J’étais pas comme eux », révélant l’ultime contradiction de cette guerre : pour pouvoir en parler, le mieux est encore peut-être de ne pas y être allé.

Louise Charbonnier
(juin 2005)

http://www.actes-sud.fr

http://www.actes-sud.fr/BD/1.asp