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L'article
de Catherine Gentile
L'article de Louise Charbonnier
De
l'intime au géopolitique
Cet album a
inauguré la collection BD d’Actes Sud au début
de l’année 2005 et il a permis de faire connaître
le travail de Gipi, un auteur italien de grand talent.
Dans la campagne d’un pays – qui pourrait bien être
un pays de l’Europe occidentale – détruit par
la guerre, trois adolescents, trois amis, se débrouillent
comme ils peuvent pour survivre. Stéphane, dit « P’tit
Kalibre » est le plus audacieux des trois, Christian, lui,
ne rêve que d’engins mécaniques, de motos très
rapides qui l’emmèneront hors de ce cauchemar ; quant
à Julien, c’est le plus protégé des trois,
qui a la chance d’avoir encore une famille mais qui passe
plus de temps avec ses copains. Le trio rencontre alors Félix,
une petite frappe qui essaie de faire fortune sur les malheurs des
autres et qui prend P’tit Kalibre en sympathie. Il lui propose
même de le seconder et de s’occuper de ses « affaires
» en ville. Les trois amis quittent donc leurs collines pour
la ville où ils apprennent leur nouveau « métier
».
Il est des auteurs avec lesquels on se sent en immédiate
familiarité, parce qu’ils parlent de façon juste
de choses essentielles, de personnes qui touchent parce qu’elles
sont aussitôt crédibles. Gipi est de ceux-là.
Il s’attache à ces trois garçons unis par une
profonde amitié, qu’il place dans un contexte de guerre
civile qui pourrait ressembler au conflit des Balkans. Il parle
à la fois de choses intimes, mêlant des éléments
romanesques à un contexte géopolitique plus vrai de
nature, alternant la chronique et le reportage avec un égal
bonheur. On suit aussi avec beaucoup d’intérêt
le parcours de ces adolescents au pays de la débrouille,
qui descendent vers la délinquance tout en gardant, parfois,
une certaine naïveté. Le style graphique de Gipi, sensible
et fin, son utilisation élégante du noir et blanc
au lavis, magnifique, contribuent aussi au plaisir que l’on
a à accompagner les personnages.
Gipi est publié pour la première fois en France avec
cet album bien traduit. C’est un auteur très reconnu
en Italie où il a reçu de nombreux prix pour l’ensemble
de son oeuvre, dont le prix de Naples du meilleur dessinateur italien.
Catherine
Gentile
(janvier 2006)
Catherine
Gentile est documentaliste, formatrice en littérature
jeunesse, présidente de l'Association du Festival du Livre
de jeunesse et de bande dessinée de la ville de Cherbourg-Octeville
et auteur de Bulles en stock (Bibliographie
sélective et commentée de bandes dessinées,
ed. Cedis, 1999) ; elle chronique aussi littérature de jeunesse
et bande dessinée dans la revue Inter CDI.
Le
malheur des uns …
« Quelqu’un a dit que le patriotisme est
l’ultime refuge des canailles. Mais c’est des conneries.
C’est pas un refuge. C’est un hôtel quatre étoiles
! »
Magnifique découverte
que Notes pour une histoire de guerre,
un album illustré en noir et blanc qui retrace en trois chapitres
la descente aux enfers de trois jeunes larrons ravis de servir de
sous-fifres à une bande de débrouillards qui font
de la guerre un business, et de ces trois jeunes, des mercenaires
à bas prix. Le moins bête des trois, c’est P’tit
Kalibre. Il n’a peur de rien, pas même des « fossoyeurs
», les tireurs embusqués. Endurci par une enfance difficile
dans le quartier ZUS (« Je ne savais pas ce que ça
voulait dire… Mais les types du coin l’avait rebaptisé
« Zone d’Ultra-Sauvages »), il n’a
peur de rien car il n’a rien à perdre, et tout à
gagner lorsque le grand Félix lui propose de travailler à
son compte. Christian et Julien suivent, naïfs et heureux de
pouvoir enfin voir « la ville » grâce aux missions
dégotées par P’tit Kalibre, contents même
de jouer les seconds couteaux. « Le fric pour arriver
en ville. Celui pour manger pendant le voyage… Les papiers
pour passer les contrôles des miliciens… Des poches
de P’tit Kalibre jaillissaient continuellement des surprises…
Et quelque part, dans ces poches, il y avait aussi la liste des
choses à faire. » Commence alors l’apprentissage
de terrain des trois apprentis tueurs. Encaisseurs de dettes ou
intermédiaires, ils enchaînent les missions et se mouillent
pour contenter le grand Félix et pouvoir mener grand train
: « Félix m’a donné du pèze
pour le taxi. Il veut qu’on se comporte en seigneurs. Ici,
on le représente. ». Une sortie de l’enfance
qui ressemble à une sortie de route, brève et définitive.
Les bombes n’épargnent ni leurs villages («Les
attaques avaient lieu la nuit. Il y avait un village à l’heure
du dîner, et le matin, il n’y en avait plus. »)
ni leur innocence : « Les choses ont changé Christian.
Ouais… En Pire… Elles ont changé en pire ».
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Puis
tout bascule … dans la légalité. L’inversion
des valeurs est mise au jour et le grand Félix propose
à P’tit Kalibre de passer du côté
obscur mais officiel de la force en commettant légalement
des méfaits qui tombent sous le coup des lois de la guerre
: vols, viols et pillages sont purement et simplement cautionnés.
Il suffit, leur dit le grand Félix, de « porter
un sigle cousu sur sa veste. Faire le salut à un drapeau.
Chanter un hymne qui s’apprend en deux minutes. Faire
le patriote. Le patriote ? […] Ca veut dire que tu fous
ce qui te plaît. Mais tu dis que tu le fais pour la patrie
[…] Tout ce que j’ai, je le dois à cette
bénédiction de guerre.» Le grand Félix,
qui gère des factions de miliciens embauche ses trois
nouvelles recrues partantes pour exposer leur chair aux canons.
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Seul Julien
s’échappera de cette voie sans issue en sautant du
camion qui l’emmène au combat. C’est lui qui
narre cette histoire de bout en bout, une histoire de guerre, ponctuée
par ses étranges rêves prémonitoires où
ses amis, sans tête, lui reprochent de ne pas être des
leurs : « T’es pas comme nous. T’es différent.
Ta famille a du fric. Si t’es dans la merde, tu leur passes
un coup de fil et ça s’arrange. […] Moi et Christian,
on n’a pas une vie en réserve à prendre si celle-là
va mal. » La réalité s’avère
dépasser la fiction de ses cauchemars… Christian et
P’tit Kalibre disparus, Julien, seul, devant le caméraman,
témoigne de la réalité abrupte d’une
guerre qu’il a finalement désertée, «
Stéphane avait raison. J’avais une autre possibilité.
J’étais pas comme eux », révélant
l’ultime contradiction de cette guerre : pour pouvoir en parler,
le mieux est encore peut-être de ne pas y être allé.
Louise
Charbonnier
(juin 2005)

http://www.actes-sud.fr
http://www.actes-sud.fr/BD/1.asp
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