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Un
« mieux vivre ensemble »
Esquisse
d'une carte de l’intime : de l'inéluctable disparition
du patriarcat phallocentrique à l'émergence d'une
relation pure, débarrassée de toute binarité.
À une
époque où certaines publications profondément
pernicieuses racontent tout et n'importe quoi et font du neuf avec
du vieux (en véhiculant les perpétuels schémas
sclérosés d'un patriarcat hétérosexuel
confortable et d'un différentialisme rétrograde, en
prétendant dévoiler les prétendues "énigmes"
de la binarité masculin/féminin), l'ouvrage du sociologue
britannique Anthony Giddens, professeur à
Cambridge, mérite d'être présenté, ne
serait-ce que parce qu'il ouvre des champs de réflexion (dont
on n'entend pas suffisamment parler en France) et qu'il s'inscrit
dans un mouvement sociologique qui prône réciprocité
et égalité entre les individus, quel que soit leur
sexe biologique, leur genre ou leur orientation sexuelle. Giddens,
rationaliste et visionnaire, classique et post-moderniste, réconcilie
les contraires.
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Les
analyses (synchroniques et diachroniques) de l'auteur vont
bien au-delà de la simple dénonciation des intolérables
disparités qui subsistent dans nos sociétés
occidentales, et l'angle de vue pour lequel il opte dépasse
l'impuissance du constat. Chacun sait qu’en apparence,
peu de choses ont changé, il n'en demeure pas moins
que des évolutions sociales profondes ont vu le jour
; que l'on assiste à une modification des rapports
de force et des rapports tout court (amoureux et érotiques)
au sein des couples qui se font et se défont, au rythme
des désirs et/ou des sentiments. Si le statut des femmes
dans la vie publique n’a pas évolué de
manière significative, il en est autrement dans le
domaine des rapports amoureux et des pratiques sexuelles ;
ces dernières, tout particulièrement, se sont
multipliées et diversifiées et on a vu naître,
dans la deuxième moitié du XXe siècle,
un phénomène égalitariste nouveau. |
Quand le phallus devient pénis
Mais le sociologue
se démarque d'autres chercheurs en insistant sur le rôle
d’avant-garde joué par les femmes, sans qui ces transformations
n'auraient vu le jour : "Aujourd’hui, pour la première
fois dans l'histoire, les femmes revendiquent leur pleine et entière
égalité avec les hommes." Une révolution
générée par des femmes désirant s'émanciper,
mais aussi par des minorités sexuelles en mal de reconnaissance
("l'émergence de l'homosexualité dans la
sphère publique" a eu "des conséquences
capitales sur la vie sexuelle en général.",
et a permis l'éclosion de nouvelles libertés, la diversification
de pratiques qui ne sont plus considérées comme des
perversions - du moins par la majorité) ; si la sexualité
de tous est aujourd'hui "affranchie des exigences de la
reproduction", libérée des contraintes de
la biologie et de la morale, c'est bien parce que des femmes ont
combattu, entre autres, pour le droit à la contraception
et à l'avortement et, dans la sphère privée,
pour une répartition démocratique des rôles.
Ces transformations entraînent nécessairement une redéfinition
de la virilité et de la fonction du masculin et c'est ainsi
que le phallus, en tant qu'objet symbolique, se voit dépossédé
de ses prérogatives d'antan : "L'idée voulant
que telle ou telle croyance et action conviennent à un homme
et non à une femme, ou inversement, est inéluctablement
vouée à disparaître au fur et à mesure
que le phallus, si l'on me passe l'expression, se rétrécit
en pénis."
La relation
"pure"
Anthony Giddens
interroge la sexualité moderne en s'intéressant d'abord
aux rapports entre les individus et aux liens entre sexualité
et amour (se démarquant ainsi de la pensée foucaldienne,
qui ignore le concept amoureux) : il ne cesse de développer,
tout au long de ce passionnant ouvrage, l'idée d'un contrat
intime négocié au quotidien, un pacte qu'il nomme
"relation pure", rendu possible à la fois par la
dissociation de la sexualité et de la procréation
("une séparation aujourd'hui entièrement
achevée") et par la démocratisation des
relations dans la sphère privée. L'assimilation amour
/ mariage / maternité / éternité n'est plus
un carcan dans le cadre de cette relation pure, mais peut en découler,
selon les désirs partagés des partenaires, et cette
réciprocité transcende la binarité masculin
/ féminin. L'auteur revient en particulier sur les absurdes
clichés qui font de la femme un être d'émotion
et de l'homme un être d'action, qui associent la première
au sentiment amoureux et l'autre au désir sexuel, en montrant
que chaque individu, masculin ou féminin, a une vulnérabilité
émotionnelle et des capacités pour agir. Tout n’est
donc qu’affaire de culture et d’éducation…
Une pensée qui rejoint celle d’Elisabeth Badinter ou
les éclairantes analyses de Georges-Claude Guibert.
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Conscient
du long chemin qui reste à parcourir pour que "l'amour
convergent" s'enracine socialement (la démocratie
"ne suffit pas en tant que telle"), tout
en acceptant les entre-deux et les variantes, l'auteur ose
aller plus loin encore en esquissant la silhouette d’un
être humain idéal, proche de l'androgyne, dans
une société transgénérique débarrassée
de sa dualité, autre que biologique : "plus
s'accroît égalité entre les deux sexes,
plus les formes préexistantes de masculinité
et de féminité ont des chances d'évoluer
vers une sorte de modèle androgyne." –
on remarquera que là encore, ce sont les femmes qui
sont pionnières en la matière. |
L’interdépendance
: une notion récurrente.
Il reste que la démocratisation de la sphère intime
n'influence pas nécessairement la sphère collective
et les retombées dans les domaines politiques ou professionnels
sont paradoxalement minimes : l'auteur fait montre d'un optimisme
à toute épreuve et s'avance peut-être en décrivant
l'interdépendance des deux domaines ; il insiste sur l'idée
que l'émancipation individuelle, "dans le contexte
des relations pures, est riche d'implication pour la pratique démocratique
au sein de la communauté tout entière."
Mais on peut se permettre d’en douter. Anthony Giddens étaye
sa thèse d’une analogie inattendue entre les conflits
internationaux et les conflits personnels et la façon dont
ils se règlent (entre pression et oppression), montrant comment
les négociations internationales pourraient prendre exemple
sur ce qui se passe dans le champ individuel, quand les négociations
sont menées sur des bases égalitaires, démocratiques
et de respect mutuel… Tout ceci demeure pourtant un vœu
pieux, mais i’interdépendance macrocosme/microcosme
est l’un des thèmes de prédilection de ce chercheur
pour qui l’homme est avant tout un être de culture :
en passant d’un microcosme à un macrocosme, le sociologue
démontre la flexibilité du phénomène
démocratique.
Une
troisième voie...
Anthony Giddens, ancien directeur de la London School of
Economics, est célèbre pour l’influence politique
qu’il a exercée sur Tony Blair, lui soufflant les principes
de la «troisième voie» (the Third Way)
désormais si chère au New Labour (nouveau parti travailliste)
; en dépit des dérives sociales et politiques que
ces théories ont fait naître ces dernières années
en Grande-Bretagne, il demeure qu’avec cet ouvrage (où
il n’est nullement question du premier ministre britannique
!), le sociologue élabore les bases d’une authentique
« troisième voie » des liens amoureux
et érotiques dans les sociétés occidentales,
en insistant sur la résolution modérée et nuancée
des conflits intimes et en reléguant loin derrière
nous les vieilles querelles simplistes qu’impose une division
dualiste des groupes d’individus : en s’opposant à
la domination de l’un ou de l’autre de ces groupes (extrémistes
de tous bords, que ce soient les hommes encore persuadés
de leur supériorité « naturelle » ou les
féministes essentialistes – pour qui l’hymne
à la nature est le plus fort, prônant une séparation
totale des sexes), il nous propose tout simplement d'apprendre à
vivre en bonne intelligence.
Blandine
Longre
(septembre 2005)
Blandine
Longre, agrégée d’anglais, est
l’une des fondatrices de Sitartmag ; elle s’intéresse
tout particulièrement aux écritures contemporaines
(francophone, anglophone, asiatique, orientale etc.), à la
littérature pour la jeunesse, au théâtre (texte
et représentation) et aux relations qu’entretiennent
fiction et réel.

http://www.hachette-litteratures.com
http://www.edge.org/3rd_culture/giddens/giddens_index.html
lire
aussi
C'est pour un garçon ou pour
une fille ? La dictature du genre
de Georges-Claude Guilbert - Autrement, 2004 / collection
Frontières
et
visiter la page thématique féminin-masculin
Quand
certains élèvent le débat, d'autres abusent
de la situation en proposant de soi-disant "manuels" permettant
de mieux vivre...
Parmi
les titres que nous ne conseillons pas citons ces ouvrages (dont
les titres affligeants résument d'eux-mêmes toute l'ambition
et la portée scientifique...) :
Pourquoi les hommes n'écoutent jamais rien. Pourquoi
les femmes ne savent pas lire les cartes routières (Allan
et Barbara Pease) et, des mêmes, Pourquoi les hommes mentent.
Pourquoi les femmes pleurent.
Et le dernier en date (janvier 2005 – pourquoi s’arrêter
en si bon chemin…)
Pourquoi les hommes se grattent l'oreille...et les femmes tournent
leur alliance ? : Comment le langage du corps révèle
vos émotions.
Du même acabit : Les hommes viennent de Mars et les
femmes de Vénus de J. Gray
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