Levée d'écrou
José Corti, 2003

 

Ghérasim Luca, né à Bucarest en 1913 et mort à Paris en 1994, l’une des figures désormais dominantes de la poésie française contemporaine, est l’auteur de textes exigeants et surprenants, fascinants et déroutants, dont, entre autres, L’inventeur de l’amour ou Héros-limite sont des témoignages toujours vivants. Bref, Ghérasim Luca pourrait bien être celui que Gilles Deleuze nomma en son temps « le plus grand poète français », et est bien celui que le livre de Dominique Carlat, Ghérasim Luca l’intempestif (José Corti) nous fait magistralement connaître.

Levée d’écrou se présente sous les apparences d’un bref recueil de lettres, 23 au total, ce qui donne 46 pages avec les fac-similés ; un livre-objet de 23 lettres écrites dans les années 50, envoyées anonymement et aléatoirement à un inconnu (faute de nom et de prénom, on ne peut demander que « nombre » et « pénombre »), puis oubliées provisoirement (opérations à caractère éminemment surréaliste). Quelques années plus tard, l’auteur, utilisant les doubles de cette correspondance à sens unique, en fait un recueil poétique, et c’est le texte de ce recueil que présentent Nadèdja et Thierry Garrel.

Le genre choisi (prose épistolaire limitée en longueur et en nombre) est fortement contraignant, et de cette contrainte jaillit la poésie, cette « émission de voyelles que je viens de capter », adressée au « seul interlocuteur possible ». Un jaillissement susceptible de « lever l’écrou » de la prison de la vie ? Pourtant, « être en route, chercher et même trouver une clef, ce ne sont là que des passe-temps de serrurier ». Les textes brefs et denses jouent sur la présence et l’absence, la proximité et l’éloignement, les mystères de la langue (« Je reçois actuellement des nouvelles assez inquiétantes sur le langage »), les sonorités (certains des fac-similés mettent en évidence les mentions manuscrites de la musique vocalique), et les questions qu’ils posent ne réclament évidemment pas de réponses du récepteur inconnu : « Vos questions sont plus essentielles que vos réponses », et l’on peut se dire : « Votre silence systématique me suffit ».

Emetteur anonyme et récepteur inconnu (« Qui êtes-vous ? Qu’est-ce qui vous manque ? Que devez-vous faire ? »), questions multiples auxquelles « une seule réponse s’impose : vous êtes inévitable ». Et seuls les mots restent, tracés sur la page et allant penchés vers on ne sait où, on ne sait quoi, on ne sait qui, but et destinataire qui sont comme une image en retour de l’écriture et du scripteur: « Je me vois, fermant les yeux un instant, exprès, volontairement, devant l’excès de beauté que m’offrait notre double disparition. » Les courtes pages de Levée d’écrou, reprises en reflet et en profondeur par les fac-similés, forment un tout, un objet poétique d’un seul élan, précis et ambigu, incisif et énigmatique.

Jean-Pierre Longre
(mai 2003)

Jean-Pierre Longre, enseignant en littérature du XXème siècle à l'Université Jean Moulin Lyon 3, est l'auteur d'une thèse sur Raymond Queneau, de divers ouvrages ou articles sur des écrivains contemporains et sur la comparaison des langages littéraire et musical. Il a participé à l'édition des romans de Queneau dans la " Pléiade ", et effectue des recherches sur les littératures francophones (Roumanie, Belgique, Québec).

 

du même auteur, sur Sitartmag
Le Vampire Passif (Corti, 2001)
Héros-Limite (Poésie/Gallimard, 2001)

http://www.remue.net/cont/bianu_luca.html

http://jose-corti.fr

http://allromania.com/rhone/bl24/francophonie.htm