Ghérasim
Luca, né à Bucarest en 1913 et mort à Paris
en 1994, l’une des figures désormais dominantes de
la poésie française contemporaine, est l’auteur
de textes exigeants et surprenants, fascinants et déroutants,
dont, entre autres, L’inventeur de l’amour ou
Héros-limite sont
des témoignages toujours vivants. Bref, Ghérasim Luca
pourrait bien être celui que Gilles Deleuze nomma en son temps
« le plus grand poète français »,
et est bien celui que le livre de Dominique Carlat, Ghérasim
Luca l’intempestif (José Corti) nous
fait magistralement connaître.
Levée
d’écrou se présente sous les apparences
d’un bref recueil de lettres, 23 au total, ce qui donne 46
pages avec les fac-similés ; un livre-objet de 23 lettres
écrites dans les années 50, envoyées anonymement
et aléatoirement à un inconnu (faute de nom et de
prénom, on ne peut demander que « nombre » et
« pénombre »), puis oubliées provisoirement
(opérations à caractère éminemment surréaliste).
Quelques années plus tard, l’auteur, utilisant les
doubles de cette correspondance à sens unique, en fait un
recueil poétique, et c’est le texte de ce recueil que
présentent Nadèdja et Thierry Garrel.
Le genre choisi
(prose épistolaire limitée en longueur et en nombre)
est fortement contraignant, et de cette contrainte jaillit la poésie,
cette « émission de voyelles que je viens de capter
», adressée au « seul interlocuteur
possible ». Un jaillissement susceptible de «
lever l’écrou » de la prison de la vie ?
Pourtant, « être en route, chercher et même
trouver une clef, ce ne sont là que des passe-temps de serrurier
». Les textes brefs et denses jouent sur la présence
et l’absence, la proximité et l’éloignement,
les mystères de la langue (« Je reçois actuellement
des nouvelles assez inquiétantes sur le langage »),
les sonorités (certains des fac-similés mettent en
évidence les mentions manuscrites de la musique vocalique),
et les questions qu’ils posent ne réclament évidemment
pas de réponses du récepteur inconnu : « Vos
questions sont plus essentielles que vos réponses »,
et l’on peut se dire : « Votre silence systématique
me suffit ».
| Emetteur
anonyme et récepteur inconnu (« Qui êtes-vous
? Qu’est-ce qui vous manque ? Que devez-vous faire ?
»), questions multiples auxquelles « une
seule réponse s’impose : vous êtes inévitable
». Et seuls les mots restent, tracés sur
la page et allant penchés vers on ne sait où,
on ne sait quoi, on ne sait qui, but et destinataire qui sont
comme une image en retour de l’écriture et du
scripteur: « Je me vois, fermant les yeux un instant,
exprès, volontairement, devant l’excès
de beauté que m’offrait notre double disparition.
» Les courtes pages de Levée
d’écrou, reprises en reflet et
en profondeur par les fac-similés, forment un tout,
un objet poétique d’un seul élan, précis
et ambigu, incisif et énigmatique.
Jean-Pierre
Longre
(mai 2003)
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Jean-Pierre
Longre, enseignant en littérature du XXème siècle
à l'Université Jean Moulin Lyon 3, est l'auteur d'une
thèse sur Raymond
Queneau, de divers ouvrages ou articles sur des écrivains
contemporains et sur la comparaison des langages littéraire
et musical. Il a participé à l'édition
des romans de Queneau dans la " Pléiade ", et effectue
des recherches sur les littératures francophones (Roumanie,
Belgique, Québec).

du même
auteur, sur Sitartmag
Le Vampire Passif (Corti, 2001)
Héros-Limite (Poésie/Gallimard,
2001)
http://www.remue.net/cont/bianu_luca.html
http://jose-corti.fr
http://allromania.com/rhone/bl24/francophonie.htm
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