Héros-Limite
suivi de Le Chant de la carpe et de Paralipomènes
(Poésie / Gallimard 2001)

 

 

Héros-Limite (1953), Le Chant de la carpe (1973), Paralipomènes (1976) : trois recueils du poète d'origine roumaine Ghérasim Luca sont réédités chez Poésie/Gallimard.

Plier, déplier, replier, sans cesse. Entre deux plis : d'autres plis. Entre deux mots : un autre mot. Ou bien : une syllabe, une lettre, un trou. Et de là rebondir vers d'autres mots, lettres, plis, timbres, sons, corps. La langue rebondit, l'oeil se plisse, le sens s'évade pour être repris, reprisé, métamorphosé, ailleurs, grâce au décalage subtil ou brusque d'un bégaiement. « La mort, la mort folle, la morphologie de la méta, de la métamort, de la métamorphose ou la vie, la vie vit, la vie-vice, la vivisection de la vie...»
Autant de tours de passe-passe, où du chapeau du langage s'échappe l'irrévérence d'un mot nouveau.
Des mots diffractés, souvent, en éclats de rire, puis ces éclats ré-assemblés, plus loin, en territoires amoureux, meurtriers, ou bien encore désespérés. Les mots pris au pied de la lettre, comme une matière, un réel mû par une physique du chaos («principe d'incertitude»). Le sens se fixe mais à peine, par touches, par approches successives, puis s'éloigne, revient, différent ou différé, au détour d'un mot, l'air de rien, provisoire. Circuit et court-circuit.
Telles sont quelques-unes des impressions qui nous affectent à la lecture des trois recueils extraordinaires de Luca.
«Celui qui ouvre le mot ouvre la matière et le mot n'est que le support matériel d'une quête qui a la transmutation du réel pour fin» écrit-il. En grand alchimiste, Ghérasim Luca fend les mots et les choses, les mots comme des choses. En cela, il reprend une thèse antique sur le langage considérant que, dans la nature, les mots sont des choses parmi d'autres, des objets concrets parmi tant d'autres. Une chose n'est associée à un mot, c'est à dire à une autre chose, que par le biais d'un lien arbitraire.
Dans son creuset, Luca redistribue le langage, en invente d'autres, extrait matières et territoires nouveaux. Sa poésie (au sens premier de «poïesis») est création pure : elle sourd de toute part, fait feu de tout bois, repousse limites de la logique et contre-feux du refoulement. Sinueuse, capillaire ou dilatée, elle emprunte des formes multiples, aux structures rythmiques elles-aussi diverses (séries linéaires ou circulaires, glissement, arborescence, hiatus...).
Le langage pousse par le milieu, d'un bord ou d'un désert. Prolifération époustouflante. Les poèmes de Luca invitent naturellement le lecteur à les dire à voix haute : leur matière s'y révèle alors dans toute sa puissance. L'auteur lui-même se livrait régulièrement à des récitals, paraît-il fascinants. Autre élément à ne pas oublier, indispensable à l'alchimie du poète : l'humour...

«Allongée sur le vide
bien à plat sur la mort
idées tendues
la mort étendue au-dessus de la tête
la vie tenue de deux mains


Elever ensemble les idées
sans atteindre la verticale
et amener en même temps la vie
devant le vide bien tendu
Marquer un certain temps d'arrêt
et ramener idées et mort à leurs position de départ
Ne pas détacher le vide du sol
garder idées et mort tendues.../...»

(Quart d'heure de culture métaphysique)

La réédition de Luca en format de poche (avec la très belle préface d'André Velter) est l'occasion ou jamais de découvrir ce poète majeur. Insistons : sa lecture relève de l'urgence.

Jean-Emmanuel Denave


du même auteur
Levée d'écrou
, José Corti, 2003

Le Vampire Passif (Corti, 2001)

Poésie : articles en ligne

http://www.gallimard.fr

http://jose-corti.fr/titresfrancais/vampire-passif-luca.html

http://allromania.com/rhone/bl24/francophonie.htm