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Héros-Limite
(1953), Le Chant de la carpe (1973), Paralipomènes
(1976) : trois recueils du poète d'origine roumaine Ghérasim
Luca sont réédités chez Poésie/Gallimard.
Plier, déplier,
replier, sans cesse. Entre deux plis : d'autres plis. Entre deux
mots : un autre mot. Ou bien : une syllabe, une lettre, un trou.
Et de là rebondir vers d'autres mots, lettres, plis, timbres,
sons, corps. La langue rebondit, l'oeil se plisse, le sens s'évade
pour être repris, reprisé, métamorphosé,
ailleurs, grâce au décalage subtil ou brusque d'un
bégaiement. « La mort, la mort folle, la morphologie de la
méta, de la métamort, de la métamorphose ou
la vie, la vie vit, la vie-vice, la vivisection de la vie...»
Autant de tours de passe-passe, où du chapeau du langage
s'échappe l'irrévérence d'un mot nouveau.
Des mots diffractés, souvent, en éclats de rire, puis
ces éclats ré-assemblés, plus loin, en territoires
amoureux, meurtriers, ou bien encore désespérés.
Les mots pris au pied de la lettre, comme une matière, un
réel mû par une physique du chaos («principe d'incertitude»).
Le sens se fixe mais à peine, par touches, par approches
successives, puis s'éloigne, revient, différent ou
différé, au détour d'un mot, l'air de rien,
provisoire. Circuit et court-circuit.
Telles sont quelques-unes des impressions qui nous affectent à
la lecture des trois recueils extraordinaires de Luca.
«Celui qui ouvre le mot ouvre la matière et le mot n'est
que le support matériel d'une quête qui a la transmutation
du réel pour fin» écrit-il. En grand alchimiste, Ghérasim
Luca fend les mots et les choses, les mots comme des choses. En
cela, il reprend une thèse antique sur le langage considérant
que, dans la nature, les mots sont des choses parmi d'autres, des
objets concrets parmi tant d'autres. Une chose n'est associée
à un mot, c'est à dire à une autre chose, que
par le biais d'un lien arbitraire.
Dans son creuset, Luca redistribue le langage, en invente d'autres,
extrait matières et territoires nouveaux. Sa poésie
(au sens premier de «poïesis») est création pure : elle
sourd de toute part, fait feu de tout bois, repousse limites de
la logique et contre-feux du refoulement. Sinueuse, capillaire ou
dilatée, elle emprunte des formes multiples, aux structures
rythmiques elles-aussi diverses (séries linéaires
ou circulaires, glissement, arborescence, hiatus...).
Le langage pousse par le milieu, d'un bord ou d'un désert.
Prolifération époustouflante. Les poèmes de
Luca invitent naturellement le lecteur à les dire à
voix haute : leur matière s'y révèle alors
dans toute sa puissance. L'auteur lui-même se livrait régulièrement
à des récitals, paraît-il fascinants. Autre
élément à ne pas oublier, indispensable à
l'alchimie du poète : l'humour...
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«Allongée
sur le vide
bien à plat sur la mort
idées tendues
la mort étendue au-dessus de la tête
la vie tenue de deux mains
Elever
ensemble les idées
sans atteindre la verticale
et amener en même temps la vie
devant le vide bien tendu
Marquer un certain temps d'arrêt
et ramener idées et mort à leurs position de
départ
Ne pas détacher le vide du sol
garder idées et mort tendues.../...»
(Quart d'heure de culture métaphysique)
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La
réédition de Luca en format de poche (avec la très
belle préface d'André Velter) est l'occasion ou jamais
de découvrir ce poète majeur. Insistons : sa lecture
relève de l'urgence.
Jean-Emmanuel
Denave
du même auteur
Levée d'écrou,
José Corti, 2003
Le Vampire Passif (Corti, 2001)

Poésie
: articles en ligne
http://www.gallimard.fr
http://jose-corti.fr/titresfrancais/vampire-passif-luca.html
http://allromania.com/rhone/bl24/francophonie.htm
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