|
La
musique, passionnellement, éternellement
Il faut toujours
prêter attention aux sous-titres, lorsqu’il y en a.
Celui du dernier roman d’Alain Gerber, « histoire
d’amours », pourrait paraître anodin et passe-partout
; c’est le contraire, et le pluriel y est capital. Car la
vie de Billie Holiday (1915-1959), pour brève qu’elle
fût, a été une suite d’amours et, il faut
bien le dire, de désamours – ce que le récit,
en pas moins de 600 pleines pages, fait passionnément découvrir.
Eleanora Fagan,
ou Eleanor Halliday, ou Nora, ou Bill, ou Lady, ou Billie Holiday
(selon les périodes et les narrateurs) eut-elle la destinée
qu’elle méritait ? Si l’on en croit Melissa,
journaliste qui l’a bien connue, oui : « Le blues,
le jazz et Billie Holiday se contrefichent de l’éternité.
Ils ont déjà le plus grand mal à envisager
leur avenir, et leur passé les talonne. Ils vont de déboires
en excès et se fabriquent ainsi de toutes pièces un
parcours semé d’embûches, cachant aux autres
et se dissimulant à eux-mêmes qu’ils tournent
en rond. Leur vie n’est qu’artifice. Ce sont les acteurs
d’un mélodrame écrit de leur propre main ».
Pourtant, cette éternité, Alain Gerber et sa verve
inimitable contribuent grandement à la forger. Certes, les
déboires de Billie Holiday furent innombrables : les ratages
musicaux, la drogue, la prison (processus de cause à effet),
les violences (parfois délibérément recherchées,
car « l’homme est méchant, ou bien c’est
une chiffe »), les désillusions sentimentales,
les mauvaises fréquentations, les quêtes désespérées
(celle du père), les pertes irréparables (celle de
la mère : « Tellement de choses ne me sont pas
arrivées… Ou me sont arrivées en trop, comme
la mort de Sadie… »), les rejets – ceux des
autres et, au premier chef, ceux de soi-même : «Nora
n’a jamais aimé sa voix », dit sa mère.
« Ce que j’ai peur, maintenant, c’est qu’elle
ait jamais trop aimé le reste non plus ».
Désamours
et amours : au milieu de tous les hommes (et de toutes les femmes)
que Billie, une nuit, quelques semaines, quelques mois, a connus
et aimés, un seul est intouchable, celui avec qui l’intimité
est si grande, la compréhension si immédiate qu’ils
n’ont pas besoin de mots ou de caresses pour s’entendre
(et aussi se brouiller) : Lester Young, le «Président»,
«Pres», saxophoniste de génie qui a déjà
vécu sous la plume d’Alain Gerber. Lui seul comprend
que le véritable et unique amour de Lady Day, c’est
la musique : « La musique s’était éprise
de cette fille. Un amour comme celui-là ne se trouve pas
sous le pas d’un cheval, et moi, Lester Willis Young, j’aurais
prétendu me faire le rival de la musique ? La musique avait
besoin de tout l’amour de ma Lady ».
C’est
bien la passion de la musique qui remplit les pages de Lady
Day, cette musique qui est « toujours le
même miracle », et dont le verbe littéraire
tente de reproduire le rythme, le phrasé, la mélodie,
l’harmonie. Roman qui sonne (dans tous les sens du terme),
roman polyphonique, suivant le procédé déjà
utilisé dans les narrations jazzistiques précédentes
de l’auteur : faire parler l’héroïne et
ceux qui l’ont connue, avec leurs voix, leurs timbres, leurs
tessitures diverses – procédé identique, mais
toujours porteur de contrepoints et de tonalités différents,
exercice de style s’adaptant à toutes les existences,
à tous les protagonistes, Louie, Chet,
Charlie, Billie…, qui par la magie
de l’écriture sont devenus dans notre mémoire
des héros. Rien de tel que la fiction romanesque pour rendre
compte de la vérité.
Jean-Pierre
Longre
(septembre 2005)
Jean-Pierre
Longre, enseignant en littérature du XXème
siècle à l'Université Jean Moulin Lyon 3, est
l'auteur d'une thèse sur Raymond
Queneau, de divers ouvrages, dont
Queneau en scènes
(PULIM, 2005), ou
articles sur des écrivains contemporains et sur la comparaison
des langages littéraire et musical. Il a participé
à l'édition des romans de Queneau dans la " Pléiade
", et effectue des recherches sur les littératures francophones
(Roumanie, Belgique, Québec).
réagir
à cet article

http://www.fayard.fr/
Du
même auteur
Charlie
Fayard, 2005
Chet Chronique
Les petites chaises de Myrtiosa, Chronique
Le jazz est un roman (CD) : chronique
http://www.cmgww.com/music/holiday/
|