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Un enfant gâté
à Kansas City
Il y a eu Louie
(Armstrong), il y a eu Chet
(Baker), il y a maintenant Charlie (Parker,
dit aussi Bird). Le feuilleton jazzy se poursuit, roman sonore et
continu, illustration ô combien littéraire des émissions
que l’auteur assure pour France-Musiques, témoignage
(s’il en fallait) d’une écriture polyphonique,
dont la musique n’est pas seulement le thème central,
mais aussi la grille formelle, le principe même d’élaboration.
Paradoxalement,
et à la différence de ce qui se passe dans les deux
romans précédents, Charlie Parker (1920-1955), le
saxophoniste de génie, n’est pas la seule figure importante
du livre ; et d’ailleurs son génie n’y figure
pas du tout. Certes, Alain Gerber le montre, enfant adulé
par sa mère, capricieux et tyrannique, brutal et exigeant,
débutant laborieux et plein d’illusions, en quête
de modèles et d’idoles, comptant sur une reconnaissance
trop immédiate et une gloire trop facile. Disons qu’il
le montre en pointillés, et en abrégé, puisqu’il
l’abandonne à sa destinée notoire à l’âge
de 18 ans, s’éloignant de Kansas City après
avoir acquis la maîtrise de son instrument sous la férule
de grands maîtres (dont Lester Young), après avoir
« assimilé toutes les connaissances »
et jeté sa gourme. Charlie est
un roman d’initiation, au plein sens du terme. Mais cette
initiation s’accomplit dans un cadre temporel et spatial bien
précis, si précis et tangible que, de contexte, il
devient personnage multiple et grouillant : Kansas City (Kay Cee
pour les intimes), cité de tous les plaisirs et de toutes
les corruptions, ville des trafics, des transgressions et du renouveau
musical, terreau des jazzmen. L’histoire, la géographie,
les données socio-politiques ne sont pas seulement un décor
pittoresque ; si tout converge vers Charlie, son apprentissage et
son émancipation, tout se construit et se détruit
sous nos yeux dans cette épopée citadine dont «
l’infâme Pendergast », l’âme
damnée et bienfaitrice de Kay Cee, est une figure récurrente.
Chaque chapitre
est confié à une voix déterminée, donnant
à la connaissance des événements et de leurs
circonstances un angle de vue particulier, plein d’enseignements
et de sensibilité : le père Charlie Senior (vite disparu
de la circulation), Addie la mère exclusive, le pianiste
Lawrence « 88 » Keyes, Rebecca la jeune épouse,
l’infâme Pendergast lui-même, quelques autres
comme Lester ou Jesse le batteur, et Charlie en personne, qui nous
salue dans les dernières pages. Jusque là, chaque
monologue donne à la verve d’Alain Gerber tout loisir
de s’épanouir, cette verve que ses lecteurs ont déjà
goûtée dans tous ses romans, épopées
intimes ou exotiques, iliades ou odyssées dont l’homme
dans toutes ses dimensions, individuelles et collectives, est toujours
la préoccupation première ; ici : les musiciens, débutants
ou confirmés, obscurs ou célèbres, les tenanciers
de boîtes, les enfants, les malfrats, les policiers pourris,
les politiciens, les riches, les pauvres, bref, les êtres
avec leurs certitudes et leurs mystères, à l’image
de Charlie décrit par Rebecca : « Peut-être
qu’à ce moment j’ai eu l’intuition que
Charles Parker Jr. n’était pas celui que j’avais
cru. Qu’il y avait derrière le gros paresseux quelqu’un
sachant parfaitement ce qu’il voulait, et comment l’obtenir.
Que le lézard abritait un tigre, qu’un conquérant
se cachait derrière le grand dadais. Qu’il ne fallait
pas se fier à ses yeux de merlan frit. » Sans
compter les vérités sur la musique, qui ponctuent
le récit : «Toi, quand tu joues, tu pries pour
que ça sonne bien et tu t’appliques afin d’obtenir
ce résultat. Je t’en félicite, mais ce n’est
pas comme ça que ça marche. Je ne te parle pas de
gammes ni d’exercices : je te parle de la vraie musique. Il
ne s’agit pas de faire tourner la machine : tu dois la construire
de tes propres mains, de A jusqu’à Z. Voilà
le secret.» Cette musique qui «ne peut longtemps
survivre sans désobéissance. Sans désobéissance
esthétique, il va de soi. Sans désobéissance
civile, cela n’est pas exclu. »
On n’en
finirait pas de citer, tant l’ensemble emporte l’adhésion,
une adhésion qui s’attache au moins autant à
la portée générale et artistique de l’écriture
qu’aux caractères qu’elle met en scène,
à commencer par celui de Charlie Parker, enfant gâté
du jazz et de la prose rythmée d’Alain Gerber, ce qui
ne gâte rien.
J.P.
Longre
(février 2005)
Jean-Pierre
Longre, enseignant en littérature du XXème
siècle à l'Université Jean Moulin Lyon 3, est
l'auteur d'une thèse sur Raymond
Queneau, de divers ouvrages ou articles sur des écrivains
contemporains et sur la comparaison des langages littéraire
et musical. Il a participé à l'édition
des romans de Queneau dans la Pléiade, et effectue des
recherches sur les littératures francophones (Roumanie, Belgique,
Québec).

http://www.fayard.fr/
Du
même auteur
Chet
Chronique
Les petites chaises de Myrtiosa, Chronique
Le jazz est un roman (CD) : chronique
http://www.cmgww.com/music/parker/
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