Chet
Fayard, 2003

parution en poche
Le Livre de Poche, 2007

 

 

« La musique, vieux, c’est un truc vraiment bizarre et là-devant, tu as beau progresser, tu te sens de plus en plus petit ». Cette phrase, mise sous la plume de Chester Henry Baker Jr, alias Chet, par Alain Gerber, ne résume pas complètement la destinée du fameux et énigmatique trompettiste, mais donne le ton d’un livre qui avance à coups de témoignages véridiques (de Chet lui-même, de sa mère, de quelques-uns de ses compagnons), et surtout à coups de monologues fictifs de personnes réelles (jazzmen amis et rivaux, femmes ou maîtresses, amateurs et passionnés) ou de personnages imaginaires. Textes convergents ou divergents, admiratifs ou exaspérés, justes ou injustes, subjectifs ou objectifs, qui bâtissent le dédale romanesque par lequel l’auteur tente (avec succès du point de vue littéraire, à coup sûr, et du point de vue documentaire, certainement) de percer les mystères de la personnalité de Chet.

« Il y eut des péripéties, des circonstances. Ce furent des années de musiques, de mirages, de couleurs, de bouquets, de matins, d’étoffes, de reflets, de paupières, de regards fripés, fumés, fanés. Avec des jours d’obsèques. Et d’épiphanie. Les années de l’exil et de l’apothéose. Sur la pente d’un déclin triomphal, mais qui s’en avisait ? Qui le pensait vraiment ? Qui s’en souciait, au fond ? ». Beaucoup de musique, la drogue, les amours, les voitures puissantes, quelques amitiés, beaucoup de solitude, et le style d’Alain Gerber... Mieux qu’une biographie linéaire à prétention historique et exhaustive, le roman construit avec précision et sensibilité un être émouvant, en restitue les abîmes et les sommets, les forces et les faiblesses, les apothéoses et les chutes (jusqu’à la dernière).

Il restitue de même toute une atmosphère, celle d’une époque où les jazzmen se précipitent en foule dans les boîtes et les salles d’Amérique et d’Europe, et se dressent en listes interminables et prestigieuses au fil des lignes dans lesquelles, on le sent, l’érudition de l’auteur s’en donne à coeur joie. Et cela nous vaut des pages pittoresques, comiques, dramatiques, pathétiques, des pages sur l’existence et ses tragédies, sur la «dope» et la «défonce», sur l’amour, des pages d’anthologie, aussi et surtout, sur la musique, que l’on voudrait citer intégralement. « La technique a son importance. Il faut en avoir, sans aucun doute, mais il faut en avoir pour ne pas s’en servir. Tu connais la bonne vieille formule des Anglo-Saxons : less is more. "Moins, c’est plus". Jouer de façon plus dépouillée, c’est produire davantage de musique » (par exemple).

Alain Gerber, que son émission quotidienne « Le jazz est un roman » sur France-Musiques confirme comme l’un des plus grands spécialistes du jazz, est avant tout un romancier. En 2002, il avait fait avec Louie un roman de la vie de Louis Armstrong ; en 2003, c’est celle de Chet Baker qui devient une fresque émouvante et foisonnante, au plus près d’une insondable réalité désespérante et exaltante. Nous attendons la suite du feuilleton.

J.P. Longre
(août 2003)

Jean-Pierre Longre, enseignant en littérature du XXème siècle à l'Université Jean Moulin Lyon 3, est l'auteur d'une thèse sur Raymond Queneau, de divers ouvrages ou articles sur des écrivains contemporains et sur la comparaison des langages littéraire et musical. Il a participé à l'édition des romans de Queneau dans la " Pléiade ", et effectue des recherches sur les littératures francophones (Roumanie, Belgique, Québec).

http://www.fayard.fr/

Chroniques d'albums

Du même auteur :
Les petites chaises de Myrtiosa, Chronique

Le jazz est un roman (CD) : chronique