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« La
musique, vieux, c’est un truc vraiment bizarre et là-devant,
tu as beau progresser, tu te sens de plus en plus petit ».
Cette phrase, mise sous la plume de Chester Henry Baker Jr, alias
Chet, par Alain Gerber, ne résume pas complètement
la destinée du fameux et énigmatique trompettiste,
mais donne le ton d’un livre qui avance à coups de
témoignages véridiques (de Chet lui-même, de
sa mère, de quelques-uns de ses compagnons), et surtout à
coups de monologues fictifs de personnes réelles (jazzmen
amis et rivaux, femmes ou maîtresses, amateurs et passionnés)
ou de personnages imaginaires. Textes convergents ou divergents,
admiratifs ou exaspérés, justes ou injustes, subjectifs
ou objectifs, qui bâtissent le dédale romanesque par
lequel l’auteur tente (avec succès du point de vue
littéraire, à coup sûr, et du point de vue documentaire,
certainement) de percer les mystères de la personnalité
de Chet.
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«
Il y eut des péripéties, des circonstances.
Ce furent des années de musiques, de mirages, de couleurs,
de bouquets, de matins, d’étoffes, de reflets,
de paupières, de regards fripés, fumés,
fanés. Avec des jours d’obsèques. Et d’épiphanie.
Les années de l’exil et de l’apothéose.
Sur la pente d’un déclin triomphal, mais qui s’en
avisait ? Qui le pensait vraiment ? Qui s’en souciait,
au fond ? ». Beaucoup de musique, la drogue, les
amours, les voitures puissantes, quelques amitiés, beaucoup
de solitude, et le style d’Alain Gerber... Mieux qu’une
biographie linéaire à prétention historique
et exhaustive, le roman construit avec précision et sensibilité
un être émouvant, en restitue les abîmes
et les sommets, les forces et les faiblesses, les apothéoses
et les chutes (jusqu’à la dernière). |
Il
restitue de même toute une atmosphère, celle d’une
époque où les jazzmen se précipitent en foule
dans les boîtes et les salles d’Amérique et d’Europe,
et se dressent en listes interminables et prestigieuses au fil des
lignes dans lesquelles, on le sent, l’érudition de
l’auteur s’en donne à coeur joie. Et cela nous
vaut des pages pittoresques, comiques, dramatiques, pathétiques,
des pages sur l’existence et ses tragédies, sur la
«dope» et la «défonce», sur l’amour,
des pages d’anthologie, aussi et surtout, sur la musique,
que l’on voudrait citer intégralement. « La
technique a son importance. Il faut en avoir, sans aucun doute,
mais il faut en avoir pour ne pas s’en servir. Tu connais
la bonne vieille formule des Anglo-Saxons : less is more. "Moins,
c’est plus". Jouer de façon plus dépouillée,
c’est produire davantage de musique » (par exemple).
Alain Gerber,
que son émission quotidienne « Le jazz est un roman
» sur France-Musiques confirme comme l’un des plus grands
spécialistes du jazz, est avant tout un romancier. En 2002,
il avait fait avec Louie un roman de la
vie de Louis Armstrong ; en 2003, c’est celle de Chet Baker
qui devient une fresque émouvante et foisonnante, au plus
près d’une insondable réalité désespérante
et exaltante. Nous attendons la suite du feuilleton.
J.P.
Longre
(août 2003)
Jean-Pierre
Longre, enseignant en littérature du XXème siècle
à l'Université Jean Moulin Lyon 3, est l'auteur d'une
thèse sur Raymond
Queneau, de divers ouvrages ou articles sur des écrivains
contemporains et sur la comparaison des langages littéraire
et musical. Il a participé à l'édition
des romans de Queneau dans la " Pléiade ", et effectue
des recherches sur les littératures francophones (Roumanie,
Belgique, Québec).

http://www.fayard.fr/
Chroniques
d'albums
Du
même auteur :
Les petites chaises de Myrtiosa, Chronique
Le jazz est un roman (CD) : chronique
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