L'oeuvre d'Alain
Gerber se tisse et s'étoffe avec la régularité et la diversité auxquelles
se reconnaissent les vrais écrivains. Régularité du temps et du ton,
diversité des lieux et des styles. D'ouest en est, d'îles en
continents, les personnages de tous âges et de toutes conditions forment
une ronde colorée et harmonieuse, et si tous les protagonistes sont
attachants, chaque récit ne laisse pas de réserver les surprises que
tout lecteur attend d'un roman réussi.
Contrairement
à celle de précédents récits où l'Orient européen
gardait des contours flous, l'action des Petites chaises de Myrtiosa
se situe dans un lieu défini et infini : la Grèce. Et d'emblée
nous plongeons dans les flots agités de L'Odyssée. Mais une
Odyssée populaire et contemporaine, dont les hauts faits
sont narrés par des messagers de tragédie burlesque, compagnons
d'un Ulysse haut en couleurs. Apostolos Kosmas s'éloigne un beau
(?) jour de son île, de sa Pénélope/Dionyssia et de son Télémaque/Théopompe,
en vue d'acquérir à Myrtiosa des chaises qui feraient la
gloire et la prospérité de son auberge. Ces petites chaises, peu
a peu, se révèlent être une utopie, le Graal miroitant
et mystérieux de Myrtiosa. L'absence durera, durera, tandis que
Dionyssa doit faire marcher l'auberge et que Théopompe doit défendre
sa mère, à coups de mots vengeurs et de balai, contre
des prétendants et des ennemis de tout acabit (représentants en
meubles, touristes de diverses nationalités, jaloux du village,
gangsters italiens…). Apostolos et ses compagnons vont errer de
terres hostiles en îles inhospitalieres, sur les flots déchaînés,
se retrouvant successivement (au hasard et dans le désordre) dans
l'oeil d'un cyclope saisi par le modernisme et la corruption, sous
le charme de sirènes d'usines, sur le pont de la " Calypso
" du commandant Cousteau, ou métamorphosés en cochons par la magie
d'une certaine
" La Paonne ", blonde et " gélatineuse ", présentant des ressemblances
étranges avec un politicien haineux bien de chez nous…
Cette odyssée,
dans laquelle se glissent, a côté d'Homère et de ses épithêtes,
James Joyce, Valéry Larbaud, J.D. Salinger ou Le cantique des cantiques,
donne aussi au narrateur (à la narratrice, en la personne
de Dionyssia) prétexte à satire (des touristes au comportement
de colons, des profiteurs locaux dont les premières proies
sont justement les touristes en question, de la presse " people
", bref des tares de nos sociétés), mais aussi à des considérations
sur le genre humain fidèles à celles qui se glissent
dans d'autres romans d'Alain Gerber :
" Des illusions sur l'humanité, notre père m'avait appris
a faire bon marché. Mon frère Nikolaos, lui, prétendait qu'on
doit donner aux êtres la confiance qu'ils ne méritent pas,
en sorte qu'ils puissent vous la rendre. […] Entre ces deux philosophies,
je balançais depuis l'enfance. L'éthique que j'avais fini par me
forger était la suivante : ne rien espérer de mes contemporains
sans en attendre le pire pour autant. Je n'ai pas lieu de me vanter
: dans un cas comme dans l'autre, je me fourrais le doigt dans l'oeil
jusqu'au coude. D'une part, j'avais rencontré sur mon chemin plusieurs
êtres, à commencer par Kosmas, dont la générosité dépassait
toutes mes espérances car ils étaient - comme les Anglais aimaient
a le dire parfois de la Grèce - " plus grands que la vie
". D'autre part, quelques autres personnes devaient s'appliquer
à me faire voir que le pire, tel que je l'imaginais, ne représentait
encore qu'un moindre degré de la bassesse dont certaines créatures
étaient susceptibles ".
Hymne jubilatoire
a la Grèce éternelle, antiquité et modernité mêlées,
Les petites chaises de Myrtiosa sont un " Homère travesti
" qui, redonnant par le rire une robuste santé aux mythes anciens,
se livre corps et âme comme un chant de tendresse à l'homme
véritablement humain.
J.P.
Longre
Jean-Pierre
Longre, enseignant en littérature du XXème siècle
à l'Université Jean Moulin Lyon 3, est l'auteur d'une
thèse sur Raymond
Queneau, de divers ouvrages ou articles sur des écrivains
contemporains et sur la comparaison des langages littéraire
et musical. Il a participé à l'édition
des romans de Queneau dans la " Pléiade ", et effectue
des recherches sur les littératures francophones (Roumanie,
Belgique, Québec).

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