Crème de crimes
février 2002, José Corti

 

 

Quatre nouvelles, ou plutôt quatre bouffonneries subversives composent ce recueil, où l'auteur a pris le parti de molester sauvagement, mais toujours avec dérision, non seulement le monde littéraire mais la société toute entière.
Le ridicule dont il accable le fameux "larbin", garçon de café de son état, dans Le larbin de Verlaine va de pair avec l'acharnement qu'il met à dépouiller de tout prestige (humain et littéraire), le "pauvre Lélian" (comprenez Paul Verlaine, en anagramme) en pleine déchéance, qui passe son temps dans Le Bar du Panthéon et paye ses consommations "vers sur table"... Un maigre échantillon de la langue intarissable de l'auteur, qui se déploie comme un immense terrain de jeu langagier, truffée d'expressions argotiques, de jeux de mots multiples et d'une intertextualité inventive et réjouissante.

L'auteur s'acharne ainsi sur diverses catégories de personnes, mais semble décidément en vouloir aux écrivains, s'attaquant aux auteurs de romans policiers dans Crème de crimes, la chronique lucide et drolatique des sordides exploits d'un collectionneur... d'organes ; un aliéné à la logique si implacable que l'on est bien forcé d'admettre que ses raisons ne sont peut-être pas si mauvaises que cela : en prélevant les organes de ses semblables, ce "poète" du corps prétend vouloir "retrouver l'unité de l'homme à travers la multiplicité de ses organes", une tâche prestigieuse qui lui permet, dans le même temps, de sonder l'âme humaine par l'étude de son enveloppe matérielle... On admire la truculence rageuse et le langage cru et coloré de ce collectionneur qui en veut au monde entier : le Comité d'Ethique ? "cette assemblée bouffonne de paralytiques cérébraux" ; les romanciers ? "que de la tripe molle"; les mères de famille ? "des objets redoutables" ; les policiers ? les "anthropopithèques de la Préfecture"... et ainsi de suite. L'autre nouvelle qui joue sur le registre de l'humour noir s'intitule Un par an, où le président d'une assemblée bien particulière, composée d'hommes aux visages cagoulés, tient un long discours sur la beauté de la tâche qu'ils se sont assignée : "une oeuvre inédite", "la beauté désintéressée du crime dans sa version organisée rationalisée, voire tatillonne, la seule digne de retenir l'attention des amateurs de romans policiers" ; et afin de sacrifier l'un des leurs, ils se sont réunis dans un lieu inquiétant ; un endroit que Dutillon ne tarde pas à retrouver dans Dutillon et son auteur, alors qu'il explore les méandres de l'ordinateur de l'écrivain, où ce dernier conserve ce que son imagination a enfanté. Dutillon pense ainsi échapper à "l'imbécile" qui l'a inventé ("des écrivains comme ça, c'est de la publicité pour l'illettrisme"...) et qui a osé l'affubler d'un nom aussi grotesque ! Un personnage qui fuit son créateur, qui revendique une liberté interdite, l'auteur peut-il permettre cela ? Sans dévoiler qui aura le dernier mot, l'on peut tout de même fortement conseiller la lecture de ce recueil qui mêle avec un radicalisme bienvenu humour noir et dérision pamphlétaire, et qui proclame, en des temps où certains s'interdisent souvent de dire ce qu'ils pensent, un irrespect salvateur.

B. Longre
(février 2002)



Les éditions José Corti

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