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Passionnant
petit guide féminin/masculin
à l’usage des "constructionnistes" potentiel(le)s...
"Imaginez
: voilà vingt-cinq mille ans, il existait une poignée
de sociétés matrilinéaires, dans lesquelles
déesses, prêtresses et femmes ordinaires étaient
au pire très respectées, au mieux vénérées.
Pourquoi ? Parce que les hommes n'avaient pas saisi le rôle
du sperme dans la procréation et voyaient les femmes comme
des créatures magiques, capables de donner la vie sans assistance.
Le jour où ils ont compris, ils ont commencé à
se venger. Leur vengeance continue ; elle a pour nom patriarcat."
C'est sur cette
excellente synthèse (qui rejoint, dans les grandes lignes,
les thèses qui sous-tendent le non moins excellent roman
de David Haziot, Elles)
que débute la démonstration téméraire
de Georges-Claude Guilbert, angliciste, professeur
de littérature et de civilisation américaine à
l'université de Rouen, profondément influencé
par les théories féministes anglo-saxonnes dites "constructionnistes"
; des théories qu'il s'est donné pour tâche
de propager et de mettre à la portée des citoyennes
et des citoyens français... qui en ont certainement grand
besoin. Ceci expliquant cela, c'est en tant que "chercheur
féministe" (ce dernier adjectif n'étant
pas exclusivement réservé au "genre" féminin...)
qu'il a composé cet ouvrage éclairant dont nous conseillons
la lecture à toutes et à tous, sans distinction de
sexe, de genre ou d'orientation sexuelle…
Naît-on
homme ou femme ou bien le devient-on ? Quand le débat de
l'inné contre l'acquis rentre en scène...
L'auteur, s'appuyant
sur ses connaissances constructionnistes, dénonce "la
fausse et criminelle équation sexe = genre", "la
plus belle invention du patriarcat sexiste pour dominer les femmes."
Quelques éclaircissements s'imposent : le constructionnisme
s'appuie sur l'idée que le genre (terme correspondant à
l'anglais "gender", souvent difficilement traduisible
tel quel en français) est un concept purement social, un
"artifice", voire un procédé totalitaire
réducteur qui, dès la petite enfance, est employé
consciemment ou non pour séparer les enfants en deux groupes
sociaux bien distincts : garçons et filles. Bien entendu,
personne ne nie le fait qu'il existe, d'un point de vue biologique,
deux sexes, que l'on détermine selon la présence d'organes
reproducteurs mâles ou femelles ; mais même au stade
biologique, nombre de combinaisons sont possibles, comme le cas
des individus "intersexuels" (environ 1 % de
la population) que l'on considère parfois comme des "erreurs"
de la nature ou des handicapés, alors qu'ils sont tout simplement
nés "différents"...
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Le
genre que l'on impose à la naissance n'est pas le sexe,
mais un rôle, une façade que les normes et les
traditions sociales distribuent dans certains cas arbitrairement
; une fonction qui, étrangement, amplifie la binarité
homme / femme. Ainsi, avant même de considérer
l'enfant comme un individu, on le verra comme « garçon
» ou « fille », on l'enfermera
dans un comportement préformaté (les petites
filles aiment jouer à la poupée, les garçons
préfèrent le foot… Les femmes aiment faire
la vaisselle, les hommes sont faits pour la chasse ; les femmes
donnent naissance à des enfants, les hommes accouchent
d'œuvres… etc.etc.), avec toutes les affligeantes
dérives que l'on connaît et qui, encore aujourd'hui,
entravent les efforts de parité. La "police
du genre" va encore plus loin en proposant une autre
équation, qui découle "naturellement"
de la précédente : sexe = genre = orientation
sexuelle, et imposant par là même une norme
hétérosexuelle dominante et un modèle
familial qui, plus ou moins directement, sanctionne moralement
les comportements qui n'entrent pas dans cette norme (quand
on sait qu'environ 10 % de la population est homosexuelle). |
La dictature
au quotidien
Ce que Georges-Claude
Guilbert nomme "la dictature du genre" est ainsi
décortiqué avec force exemples tirés de la
vie quotidienne occidentale et commentés avec habileté
par ce fervent adepte du constructionnisme anglo-saxon ; "pour
les constructionnistes, l'être humain se différencie
de l'animal grâce au langage, à la création
artistique, à la religion, au meurtre gratuit éventuellement,
mais surtout grâce au fait qu'il est moins assujetti à
ses instincts que l'animal, notamment et surtout en matière
de genre et de sexualité. (...) Et les constructionnistes
remettent sans cesse en question tout rôle, tout attribut,
tout mode de pensée traditionnellement considéré
comme féminin ou masculin." Face à eux,
les "essentialistes" (ou "différentialistes")
"qui croient à toutes sortes de différences
innées entre les filles et garçons." L'éternel
débat qui oppose l'inné et l'acquis, la prédétermination
et le libre arbitre...
Mais l'auteur s'en prend aussi aux "très nombreuses
femmes qui participent avec enthousiasme à la consolidation
de leur propre esclavage", complices, sans forcément
en avoir conscience, d'une société où hommes
et femmes féministes sont parfois considérés
comme des hystériques ou des empêcheurs de tourner
en rond (on renverra chacun à ses expériences personnelles...).
Les femmes qui acceptent l'oppression patriarcale sont "traîtresses
à la cause des femmes" mais aussi les victimes
d'un grand "lavage de cerveau". Pour l'auteur,
"l'un des pires exemples, après Christine Boutin,
de complicité active, véritable collaboration avec
l'oppresseur, mérite d'être cité : Ellen Willet
", qui a publié Les hommes, les femmes etc.
un ouvrage "grand public" destiné à prouver
que si les hommes et les femmes se comportent différemment,
c'est bien parce que c'est leur nature en s'appuyant sur tous les
poncifs existants et autres stéréotypes...
Il énumère
ainsi "les moyens de l'oppression des femmes à travers
les siècles" : le travail, l'éducation,
le droit (est-il encore légitime de parler aujourd'hui de
"chef de famille"?) la religion, l'art ("les
représentations de la femme qui y abondent soutiennent la
culture dominante et ses clichés phallocrates"),
la mode vestimentaire, la science etc. Tout semble avoir été
construit pour réprimer toute tentative d'égalité
et les interdits concernent "aussi" les hommes : "selon
les rôles traditionnels, un homme ne doit pas se maquiller,
ne doit pas avoir les cheveux ou les ongles longs, ne doit pas porter
de chaussures à talons, ne doit pas s'épiler les sourcils,
tandis qu'une femme ne doit pas, par exemple, poursuivre un homme
de ses ardeurs." (pour plus de détails, on peut
se référer à l'ouvrage d'Elisabeth Badinter,
XY, De l'identité masculine). Plus
loin, il étudie brièvement la notion de genre à
travers quelques oeuvres littéraires et/ou traditionnelles,
des analyses que l'on aimerait voir développées (la
Bible, Shakespeare, D.H. Lawrence,
Virginia Woolf, Carson McCullers, Truman Capote, Anne Rice ou encore
l'écrivaine française Anne
Garreta), le cinéma (les figures androgynes d'actrices
comme Marlène Dietrich et Mae West, des films : Tout
sur ma mère de Pedro Almodovar, Priscilla Folle
du désert de Stephan Elliott, etc.) et la musique pop
(David Bowie, Madonna — l'auteur vient de faire publier La
mythe Madonna, Le Nouveau Monde, 2004 — ou Annie Lennox).
À un
autre niveau, il rend aussi hommage à Geneviève Fraisse
(pourtant "différentialiste", mais qui participe
à l'écriture de l'histoire des femmes, occultée
des siècles durant) et aux travaux de Michel Foucault sur
les comportements sexuels et l'homosexualité. Il présente
aussi dans le détail les travaux de la constructionniste
Judith Butler (philosophe, critique littéraire
et linguiste) qui démontrent que "sexe génétique,
genre et orientation sexuelle sont indépendants, et que leur
confusion est responsable d'une grande partie de l'oppression exercée
par la culture dominante, au sein de laquelle sexisme, misogynie
et homophobie font bon ménage." Son ouvrage Gender
trouble : Feminism and the Subversion of Identity,
publié en 1990, "a changé la face du monde".
En passant par la psychanalyse, elle désavoue les affirmations
phallocrates de Freud ainsi que ses théories sur le complexe
de castration. Elle explique aussi que le genre, comme tout ce qui
est transmis aux enfants, se fonde sur une imitation des comportements
des adultes, un rôle que renforcent quelques formules rebattues
("les garçons ne pleurent pas, les petites filles
ne se battent pas"). Mais des chercheures françaises
s'intéressent aussi à ce que l'on nomme les "gender
studies" : Christine Delphy, Marie-Magdeleine Lessana,
Françoise Héritier, Françoise Gaspard, etc.
; malgré tout, la recherche sur le genre "se porte
moins bien en France que dans les pays anglophones".
Elisabeth
Badinter contre le différentialisme
Georges-Claude Guilbert confronte ses propres points de vue à
ceux d'Élisabeth Badinter en se référant
principalement à son dernier ouvrage, Fausse
route (O. Jacob, 2003), dans lequel la célèbre
féministe ose s'attaquer au "différentialisme"
du nouveau féminisme qui recrée un nouveau "dualisme
sexuel oppositionnel" ; elle s'en prend au "victimisme"
prôné de nos jours, à l'extrémisme et
aux dérives du séparatisme (purement culturel, donc
modifiable), au "mythe" de l'instinct maternel (sur lequel
les différentialistes comme Antoinette Fouque s'appuient
pour conférer à la Femme un statut spécial...)
et au mot d'ordre de "l'égalité dans la différence",
une "bombe à retardement", rappelant en
conclusion que "la différence des sexes [biologique]
est un fait, mais elle ne prédestine pas aux rôles
et aux fonctions. Il n'y a pas une psychologie masculine et une
psychologie féminine imperméables l'une à l'autre,
ni deux identités sexuelles fixées dans le marbre".
Des propos marqués au coin du bon sens que ne rapporte pas
Georges-Claude Guilbert, mais qu'il inclut implicitement dans sa
démarche ("comme elle [Elisabeth Badinter], je suis
en tant que féministe anti-parité artificielle")
et l'on est alors en droit de s'étonner de son hommage
mitigé, lorsqu'il affirme : " je la voudrais plus
radicale."...
Par ailleurs,
il développe plus particulièrement la pensée
de Marie-Hélène Bourcier telle qu'elle se développe
dans son ouvrage Queer zones : politiques des identités
sexuelles, des représentations et des savoirs (2001),
qui s'intéresse aux "pratiques transgenre"
(lesbiennes, gays, bisexuels, transsexuels, drag queens et drag
kings travestis, etc.) tout en étant obligée de parsemer
ses analyses de franglais, notre langue ne disposant pas d'un vocabulaire
adéquat, ces notions n'étant pas encore assimilées
chez nous (on sait aussi combien la langue anglaise est flexible).
La transgression du genre est encore bien mal considérée
en Occident, alors que dans certaines cultures, elle est un phénomène
social positif (chez les Tchoukchis de Sibérie ou encore
chez certains Indiens d'Amérique et en Polynésie),
en grande partie liée au pouvoir spirituel de quelques individus.
Dérives...
De nos jours, certains médecins et chercheurs occidentaux
tentent "de trouver des explications scientifiques à
l'homosexualité" (par exemple un gène «
gay » !) ou de prouver que le cerveau masculin diffère
du cerveau féminin (au passage, on ne peut s'empêcher
de repenser aux méfaits de la phrénologie, l'étude
pseudo-scientifique de la morphologie du crâne qui, au XIXe
siècle, a permis à certains "savants" de
"démontrer", entre autres, la supériorité
de l'homme blanc sur les noirs ou autres "sauvages"...).
Pour l'auteur, "le cerveau est un muscle et se travaille",
et il serait erroné d'affirmer que les filles sont plus littéraires
ou intuitives que les garçons qui eux-mêmes seraient
plus rationnels et donc scientifiques… "Tous ceux
qui y voient d'irréversibles données génétiques
sont complices de la dictature du genre" et ces disparités
sont plutôt le fait d'un lavage de cerveau généralisé,
plus ou moins consciemment entretenu par ce que l'auteur nomme,
tout au long de son ouvrage, "la police du genre",
que l'on pourrait définir comme un assemblage social éclectique
comprenant les institutions, les politiques mais aussi tout individu,
homme ou femme, parent ou éducateur, qui transmet aux enfants
des valeurs binaires et manichéennes profondément
enracinées dans l'inconscient et la conscience collective
depuis des siècles : cela demande ainsi un effort que d'apprendre
à décrypter les dérives sexistes, certains
comportements discriminatoires et de les dénoncer. L'auteur
dit s'être "intéressé surtout aux ravages
de la dictature du genre chez les femmes." Mais il admet
(bien que tardivement dans l'ouvrage) que l'insidieux totalitarisme
dont il est ici question affecte aussi les hommes et que les pressions
parfois contradictoires que la société exerce sur
certains d'entre eux (qu'ils soient homosexuels ou hétérosexuels)
sont également néfastes.
...et
propositions
C'est sur une
note révolutionnaire que Georges-Claude Guilbert achève
cet ouvrage étonnamment ambitieux, tout en restant à
la portée d'un large public : "c'est à une
réforme globale de la société que j'en appelle.
À bas les rôles gendérisés et la hiérarchie
des genres à tous les niveaux (...) Partout ! Est-il permis
d'en rêver ?" Cet essai de vulgarisation érudite
passionnera les "filles", qui y trouveront de quoi alimenter
leur révolte personnelle ; mais il est fortement recommandé
aux "garçons", qui y feront d'étonnantes
découvertes sur eux-mêmes : qu'ils osent donc ouvrir
cet ouvrage, dont la prose d'abord informative recèle toutefois
un humour légèrement acide qui en rend la lecture
particulièrement jubilatoire. Parions que certains (dont
les "nouveaux" féministes") y verront là
provocation, déstabilisation de l'ordre social ou endoctrinement,
qu'importe ! Cette attaque en règle de la dictature du genre
est un livre pour les filles... et les garçons ! Comme Simone
de Beauvoir, il est évident que Georges-Claude Guilbert en
appelle à l'éclatement des frontières entre
les genres, à la négation des différences (autres
que biologiques) sur lesquelles sont malheureusement encore fondés
la plupart de nos a priori et de nos rapports sociaux et politiques.
Blandine
Longre
(septembre 2004)
Blandine
Longre, agrégée d’anglais, est
l’une des fondatrices de Sitartmag ; rédactrice en
chef depuis mai 1999, elle s’intéresse tout particulièrement
aux écritures contemporaines (francophone, anglophone, asiatique,
orientale etc.), à la littérature pour la jeunesse,
au théâtre (texte et représentation) et aux
relations qu’entretiennent fiction et réel.

Lire aussi,
d'Anthony Giddens : La transformation
de l'intimité
Sexualité, amour et érotisme dans les sociétés
modernes
Le Rouergue / Chambon, 2004
L'auteur
http://www.georgesclaudeguilbert.com
Autrement
http://www.autrement.com
Voir
aussi, sur Sitartmag
Elles de David Haziot (Autrement, 2004)
Déclaration des droits de la
femme et de la citoyenne Olympe de Gouges
(Mille et une nuits, 2003)
Histoire des femmes philosophes de Gilles
ménage (Arléa, 2004)
Judith
Butler
http://www.theory.org.uk/ctr-butl.htm
http://vacarme.eu.org/article392.html
ressources diverses
http://www.sla.purdue.edu/academic/engl/theory
http://www.penelopes.org/xarticle.php3?id_article=5279
http://multitudes.samizdat.net/auteur.php3?id_auteur=162
http://m.renneville.free.fr/langinfo.htm
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