Dans une "
Ouverture métacritique ", Gérard Genette
établit un classement des différentes sortes de critique,
" selon l'objet, selon la fonction et selon le statut générique
". Relativement aux genres, une des formes de la critique
est le compte rendu, dont les fonctions " dépendent
de son office social, qui est d'informer et de conseiller un public
[...]. Elles sont donc pour l'essentiel de description [...] et
d'appréciation ".
Nous sommes
ici en plein dans le sujet : les lignes qui suivent, destinées
à informer et à conseiller, représentent bien
un compte rendu. Commençons par la " fonction d'appréciation
". On ne sort pas indemne d'un ouvrage de Genette ; l'érudition
au service de la réflexion sur la littérature et sur
l'art produit toujours chez le lecteur qui surmonte la difficulté
propre à ce genre d'exercice une réaction qui tient
à la fois du plaisir (celui de l'exploration et de la découverte)
et du sentiment d'être au cur de l'essentiel : l'uvre
d'art (littéraire, picturale, musicale...) est une spécificité
humaine, au sens plein du terme. Pour résumer ce qui concerne
la première fonction, donc : un ouvrage à lire absolument,
si l'on s'intéresse aux secrets de la création.
Quant à
aborder la " fonction de description ", c'est à
la fois plus simple et plus complexe. On pourrait dire tout simplement
que Figures V se compose de plusieurs essais : " Ouverture
métacritique ", déjà mentionnée
; " Des genres et des uvres ", qui, à
partir de la question "Peut-on aimer un genre ? ", (comme
on aime tel auteur, tel objet artistique), propose une réflexion
sur les relations entre genres, espèces, séries, groupes
génériques ou génétiques, et se conclut
sur le " principe de Swann ", selon lequel " on
aime d'autant plus passionnément ce qu'on aime contre ses
principes, par exception, et comme par aberration " ; "
Morts de rire ", drôle de titre annonçant
un développement sur le rire et la question " de quoi
rit-on ? ", sur les problèmes définitionnels
du comique (ses caractères subjectif et esthétique,
l'humour et l'ironie, le " nonsense " et l'autodérision...),
le tout ponctué d'exemples variés, allant de la citation
de blagues belges à l'analyse d'uvres théâtrales
ou narratives ; " L'art en question ",
quelques pages sur la non-définition de l'ensemble de l'art
contemporain, " généralisation abusive "
ou " illusion de spécialiste " ; " Chateaubriand
et rien ", enfin, un bel essai sur l'auteur des Mémoires
d'outre-tombe, sur le rapport de son uvre au temps, au "
réel ", sur ses relations avec Stendhal,
avec la musique, la politique, sur ses conceptions du style, du
talent, du génie... Des pages de spécialiste, qui
ouvrent pourtant sur le champ littéraire tout entier.
C'est bien là
ce qui frappe et séduit dans Figures V, autant, sinon
plus que dans les ouvrages précédents de Genette :
de points de départ précis, spécialisés,
il mène le lecteur vers les vastes horizons de la critique
générale, de la poétique des textes, de l'art
dans toute sa diversité (littérature, arts plastiques,
musique, cinéma...). Sous les dehors charmants de variations
aléatoires, qui font déambuler entre la cathédrale
gothique et les aventures télévisuelles de l'inspecteur
Colombo, entre les films avec Jean Gabin et l'épopée
classique, entre le jazz et la comédie moliéresque,
la logique est implacable dans l'expression de la nuance et dans
la construction théorique. La réflexion d'ordre générique,
notamment, patente dans " Des genres et des uvres
", s'insinue progressivement dans les trois essais
suivants, à propos du comique, de l'art et de Chateaubriand
; et l'ouverture elle aussi répondait auparavant au souci
de classification, qui est l'un des éternels fondements de
la critique, voire de la critique de la critique, cette " métacritique
" sous le signe de laquelle est placé le livre.
J.P.
Longre
(avril 2002)
Jean-Pierre
Longre, maître de conférences en littérature
du XXème siècle à l'Université Jean
Moulin Lyon 3, est l'auteur d'une thèse sur Raymond
Queneau, de divers ouvrages ou articles sur des écrivains
contemporains et sur la comparaison des langages littéraire
et musical.
Il a participé à l'édition des romans de Queneau
dans la " Pléiade ", et effectue des recherches sur les littératures
francophones (Roumanie, Belgique, Québec).

Le
Seuil
http://www.seuil.com
http://www.fabula.org/actualites/article3558.php
http://www.brocku.ca/english/courses/4F70/genette.html
http://www.trismegistos.com/IconicityInLanguage/Articles/MagnusGenette.html
|