Ça devait arriver
Gaëtan Dorémus

Editions Belize, 2007
A partir de 7 ans


Ça devait arriver… Madame a craqué…

Elle, qui pourtant vivait (semble-t-il) paisiblement dans son petit pavillon, entourée d’un époux attentionné et de leurs deux enfants. Soudain, « elle a peur de tout » et voit des loups partout : ses voisins, les passants, le facteur, sa propre famille… tous se sont métamorphosés en bêtes sauvages, dangereuses, qu’il faut empêcher d’investir son territoire. Au grenier, elle trouve une vieille carabine et un uniforme (des souvenirs de famille ?) et entreprend de patrouiller son jardin, d’arrêter les meutes ennemies, de construire une plateforme de guet, bref, de protéger son « empire »…
La situation, qui va se délitant, est présentée sous le mode humoristique, les illustrations montrant une grosse dame un peu ridicule qui s’active et se démène, courant d’un bout à l’autre de son jardin, du portail au mirador, assaillie par des hallucinations visuelles et des adversaires somme toute peu agressifs. Car très vite, le lecteur comprend que Madame divague, qu’elle est la seule à voir les autres comme des loups, qu’elle a perdu la tête, à tel point qu’elle n’hésite pas à tirer sur sa famille (heureusement, la carabine n’avait pas servi depuis longtemps)… Ceci confère alors une certaine gravité au récit, qui n’en perd pourtant pas moins sa loufoquerie. Le thème de la démence est ainsi traité avec une certaine légèreté, ce qui n’empêche pas l’auteur de décrire en détail cette crise paranoïaque, les couleurs des illustrations se réduisant alors au trio rouge-noir-blanc, le décor se faisant à nouveau bariolé quand la folie s’évapore.
On n’aura pas d’explications sur les raisons de cette crise inopinée de phobie aiguë – à moins de la mettre sur le compte d’un trop-plein de frustrations face à la routine d’une vie bien réglée, calme et sans surprises, ou d’une certaine solitude que l’une des premières illustrations semble évoquer (la mère de famille, femme au foyer, seule dans la grande maison tandis que les autres membres de la famille sont partis vaquer à leurs occupations, vers une vie bien remplie)…

En même temps, peu importent les causes, l’auteur laisse le lecteur libre de les imaginer, insistant davantage sur les conséquences de cette névrose, sur l’oppression grandissante qu’éprouve le personnage (habilement rendue par les illustrations), sur son délire et sa soudaine violence. La guérison qui suit est certes improbable dans la vie réelle (du moins en aussi peu de temps), mais ce dénouement (une belle fête qui réunit tout le voisinage) désamorce la dureté du propos et rassurera les jeunes lecteurs, sans pour autant décevoir leurs horizons d’attente.

Blandine Longre
(décembre 2007)

Blandine Longre, agrégée d’anglais, est l’une des fondatrices de Sitartmag ; traductrice et critique littéraire, elle s’intéresse tout particulièrement aux écritures contemporaines (francophone, anglophone, asiatique, orientale etc.), à la littérature pour la jeunesse, au théâtre (texte et représentation) et aux relations qu’entretiennent fiction et réel.
http://blongre.hautetfort.com

On apprend avec plaisir que l'ex maison d'édition Belem (une aventure débutée en 2003, qui avait dû s'interrompre il y a quelques mois) renaît de ses cendres et devient BELIZE ("la route vers la mer" en langue maya...). On se souviendra de plusieurs publications, dont les deux ouvrages de Nouchka Cauwet, entre art et documentaire, qui relataient pour l’un la naissance de l’écriture, et pour l’autre celle des mathématiques, sans oublier les titres de la collection Carré d’Art dirigée par Sophie Comte-Surcin et les romans de la collection Prémices, placée sous la direction éditoriale d’Héliane Bernard (co-fondatrice de la revue et des albums Dada, de la Revue 9 de Cœur, puis des étonnants albums Tatou chez Michalon, toujours avec Alexandre Faure ). Bref, les éditions Belem sont mortes (même si les livres existent toujours), vive les éditions Belize, qui proposent déjà 3 titres, dont deux albums très amusants (collection dirigée par Francesco Pittau) : Ça devait arriver de Gaëtan Dorémus et Il était une chaise de Bruno Heitz. En novembre, a paru un troisième opus signé Nouchka Cauwet, Parler le monde La naissance d’une langue, illustré par Sylvie Serprix, dont nous parlerons prochainement.

www.editions-belize.com

Littérature jeunesse