Chroniques birmanes
Guy Delisle

Delcourt, 2007 (coll. Shampooing)


 

L'Asie en BD

Guy Delisle, Canadien de naissance et Français d’adoption, s’est fait connaître avec deux récits autobiographiques, Shenzhen et Pyongyang, publiés à L’Association, où il racontait deux expériences professionnelles en Chine et en Corée du Nord, lorsqu’il travaillait dans l’animation.

Il revient avec ces Chroniques birmanes, autre récit d’Asie. Mais s’il a vécu un an en Birmanie très récemment, c’est parce qu’il y a accompagné sa femme, administratrice de Médecins sans frontières. Il y relate donc son expérience de père de famille tout neuf, puisque le couple emmène le petit Louis à Rangoon, et ce qu’il observe en sillonnant infatigablement la capitale birmane derrière la poussette de Louis.
Guy Delisle raconte sa vie quotidienne, l’installation dans une maison d’hôtes de Médecins sans frontières, avant de trouver une autre maison ; les courses au supermarché, l’architecture locale, la chaleur humide, la censure dans les magazines, sa vie d’homme au foyer et ses journées avec son fils ainsi que ses promenades dans la ville.

Son fils de un an, tout mignon, lui permet d’ailleurs de nouer des contacts avec les gens dans la rue : un enfant est souvent un « sésame » ! Et puis bien sûr, il dit sans didactisme aucun sa découverte de la Birmanie, l’une des dictatures les plus autoritaires au monde. Il raconte ses tentatives infructueuses pour tenter d’apercevoir Aung San Suu Kyi, Prix Nobel de la Paix, assignée à résidence dans un quartier tout proche du sien. Il dit les rencontres avec les Birmans, qui parlent et qui se livrent assez volontiers, toujours curieux d’échanger avec des Occidentaux, faisant preuve, malgré la dictature et la censure très présente, d’une étonnante ouverture et indépendance d’esprit, ou cachant leurs inquiétudes derrière un humour désarmant. Et puis il y a le groupe de jeunes dessinateurs birmans auxquels il accepte de donner des cours d’animation. Ces cours, possibles quand l’électricité fonctionne, lui permettent des échanges intéressants, autour de la politique notamment.

Ce qui est vraiment intéressant dans ces chroniques, comme cela l’était dans les autres reportages de Guy Delisle, c’est la manière très particulière dont il raconte, par petites tranches de vie impressionnistes, en mélangeant les anecdotes personnelles, les réflexions sur ses préoccupations d’Occidental nanti et privilégié, qui paraissent futiles par rapport à la vie difficile des Birmans, et ce qu’il perçoit du pays et de ces habitants, le tout ponctué d’une bonne dose d’autodérision, et d’un regard aiguisé sur les choses, qui ne se veut jamais ni condescendant ni trop moralisateur.
Ainsi l’on apprend une foule de choses sur ce pays, sur les gens qui tentent d’y vivre ou d’y survivre, et l’on peut approcher, d’une manière à la fois intime et détachée, une culture et une manière de penser fondamentalement différentes des nôtres. Passionnant !

Catherine Gentile
(avril 2008)

Catherine Gentile est documentaliste, formatrice en littérature jeunesse, présidente de l'Association du Festival du Livre de jeunesse et de bande dessinée de la ville de Cherbourg-Octeville et auteur de Bulles en stock (Bibliographie sélective et commentée de bandes dessinées, ed. Cedis, 1999) ; elle a aussi chroniqué littérature de jeunesse et bande dessinée dans la revue Inter CDI pendant plus de quinze ans.

 

Voici ce que dit Guy Delisle du regard qu’il a porté sur la Birmanie :
« J’ai eu beaucoup plus de temps pour rencontrer des gens et découvrir le pays, ce que j’ai beaucoup apprécié. En Chine et en Corée, 80% de mon temps sur place était consacré au travail, et le reste du temps, j’étais beaucoup moins enclin à faire des efforts pour aller vers les autres. […] En Birmanie, j’étais beaucoup plus libre de mes mouvements et de mes paroles. Par ailleurs, ayant plus de temps à ma disposition, j’ai pu commencer à dessiner sur place, ce qui donne sans doute un ton et un rythme un peu différents au livre.
Je m’attendais aussi à faire face à une réalité similaire à celle que j’avais pu observer en Corée du Nord, pour finalement découvrir un pays très proche de la Thaïlande, les touristes en moins … Cela dit, comme tous les Occidentaux, je n’ai pas eu accès aux zones de conflits ethniques, où les militaires agissent en toute impunité. Mais effectivement, même si le régime reste un poids sur les épaules, les gens s’ouvrent assez facilement et écoutent les radios étrangères presque ouvertement. Un membre d’une ONG que j’ai rencontré sur place affirmait avoir visité dix pays où la situation des habitants lui avait semblé bien pire, notamment du fait de la succession de conflits armés, ce qui n’est pas le cas en Birmanie, où les difficultés sont avant tout d’ordre matériel. Ceci dit, je ne suis pas devenu un expert du pays, je me borne simplement à décrire ce que j’ai vu. J’ai d’ailleurs vécu une expérience très curieuse en regardant à la télévision étrangère un documentaire sur la minorité Karen, opprimée par le régime, chose que je n’ai absolument pas vue moi-même, et pour cause : il était impossible d’accéder aux zones de conflits. C’était très curieux d’être en Birmanie et voir à la télévision des violences qui paraissaient à des années-lumière de ce que je vivais au quotidien !
J’ai voulu montrer une dictature certes très dure, mais très peu présente au quotidien. Certains autres observateurs ne seront sans doute pas d’accord avec moi, mais c’est en tout cas ce qui m’est apparu, et la forme de la BD autobiographique permet qu’il n’y ait pas tromperie sur la marchandise : puisque je me dessine, c’est forcément de mon point de vue dont il est question. Je n’ai pas prétention à l’universalité.
»


Guy Delisle est aussi l’auteur d’une série policière d’humour décalé, sans doute moins connue que ses reportages en Asie, publiée dans la collection Poisson Pilote, chez Dargaud, Inspecteur Moroni, composée de trois albums.

Premiers pas, 2001
Drôle de zèbre que cet inspecteur Moroni, un grand maigre hypocondriaque, surmédicamenté, inquiet de tout, vivant seul avec son chien, dans un appartement fermé à quadruple tour et redoutant par-dessus tout les visites de sa mère, une femme protectrice et possessive. De plus, l’inspecteur Moroni ne comprend rien à ce qu’on lui explique, se fait des enquêtes qu’on lui propose une vision très personnelle qui n’a rien à voir avec la réalité. On comprendra aisément que cet homme inadapté socialement provoque catastrophe sur catastrophe et que le coéquipier qui hérite de lui se fasse quelques soucis. L’affaire qu’ils tentent de mener à bien tous les deux, à la poursuite d’un groupe de trafiquants d’armes de gros calibre, se termine lamentablement. Le coéquipier de Moroni, un gros costaud baroudeur, se retrouve à l’hôpital et sa vie ne tient plus qu’à un fil. Mais Moroni a la conscience tranquille et la nette impression qu’il a fait son devoir. Bref, Moroni commence une carrière fracassante dans la littérature policière et Guy Delisle nous montre ici une autre facette de son talent, excellant dans l’humour grinçant et l’absurde.

Avec ou sans sucre, 2002
Avec cet inénarrable inspecteur Moroni, espèce de grand flandrin sans consistance, Delisle rend un hommage appuyé aux médiocres et à ceux qui ne se posent pas de questions. Voici Moroni muté aux affaires criminelles où il n’a strictement rien à faire. Il « travaille » avec un certain Pedro qui ne cesse de manigancer contre lui. Moroni ne voit rien, ne comprend rien comme d’habitude mais il tient son affaire ! Il a débusqué, au prix d’une longue station debout devant la machine à café, un fonctionnaire de police qui ne paye qu’un café sur deux !

Le Syndrome de Stockholm, 2004
Moroni revient une fois de plus sur le devant de la scène pour une aventure absurde à souhait, dont les tenants et aboutissants lui échappent, comme d’habitude, ce qui n’a pas fini d’agiter le commissariat central où il sévit. En effet, l’inspecteur se retrouve pris en otage par un certain Engène Puthoff, ancien salarié de la société Sylphex, qui veut dénoncer les activités peu avouables de son ancien employeur. Pauvre Eugène, qui est presque aussi atteint que son boulet d’otage. Le duo qui développe en plus le fameux syndrome de Stockholm, n’est pas au bout de ses peines, enchaînant malentendus et maladresses de toutes sortes …
Delisle tient là un véritable personnage, un abruti, un coincé, un angoissé, qui crée des situations calamiteuses sans le savoir et sans que cela l’empêche de dormir. C’est drôle, décapant et le décalage que Delisle crée entre son dessin et le texte accentue l’humour de ces histoires parfaitement absurdes.

Catherine Gentile
(avril 2008)

http://www.editions-delcourt.fr/

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