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L'Asie en BD
Guy
Delisle, Canadien de naissance et Français d’adoption,
s’est fait connaître avec deux récits autobiographiques,
Shenzhen et Pyongyang, publiés à
L’Association, où il racontait deux expériences
professionnelles en Chine et en Corée du Nord, lorsqu’il
travaillait dans l’animation.
Il revient avec
ces Chroniques birmanes, autre récit
d’Asie. Mais s’il a vécu un an en Birmanie très
récemment, c’est parce qu’il y a accompagné
sa femme, administratrice de Médecins sans frontières.
Il y relate donc son expérience de père de famille
tout neuf, puisque le couple emmène le petit Louis à
Rangoon, et ce qu’il observe en sillonnant infatigablement
la capitale birmane derrière la poussette de Louis.
Guy Delisle raconte sa vie quotidienne, l’installation dans
une maison d’hôtes de Médecins sans frontières,
avant de trouver une autre maison ; les courses au supermarché,
l’architecture locale, la chaleur humide, la censure dans
les magazines, sa vie d’homme au foyer et ses journées
avec son fils ainsi que ses promenades dans la ville.
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Son
fils de un an, tout mignon, lui permet d’ailleurs de
nouer des contacts avec les gens dans la rue : un enfant est
souvent un « sésame » ! Et puis bien sûr,
il dit sans didactisme aucun sa découverte de la Birmanie,
l’une des dictatures les plus autoritaires au monde.
Il raconte ses tentatives infructueuses pour tenter d’apercevoir
Aung San Suu Kyi, Prix Nobel de la Paix, assignée à
résidence dans un quartier tout proche du sien. Il
dit les rencontres avec les Birmans, qui parlent et qui se
livrent assez volontiers, toujours curieux d’échanger
avec des Occidentaux, faisant preuve, malgré la dictature
et la censure très présente, d’une étonnante
ouverture et indépendance d’esprit, ou cachant
leurs inquiétudes derrière un humour désarmant.
Et puis il y a le groupe de jeunes dessinateurs birmans auxquels
il accepte de donner des cours d’animation. Ces cours,
possibles quand l’électricité fonctionne,
lui permettent des échanges intéressants, autour
de la politique notamment. |
Ce qui est vraiment
intéressant dans ces chroniques, comme cela l’était
dans les autres reportages de Guy Delisle, c’est la manière
très particulière dont il raconte, par petites tranches
de vie impressionnistes, en mélangeant les anecdotes personnelles,
les réflexions sur ses préoccupations d’Occidental
nanti et privilégié, qui paraissent futiles par rapport
à la vie difficile des Birmans, et ce qu’il perçoit
du pays et de ces habitants, le tout ponctué d’une
bonne dose d’autodérision, et d’un regard aiguisé
sur les choses, qui ne se veut jamais ni condescendant ni trop moralisateur.
Ainsi l’on apprend une foule de choses sur ce pays, sur les
gens qui tentent d’y vivre ou d’y survivre, et l’on
peut approcher, d’une manière à la fois intime
et détachée, une culture et une manière de
penser fondamentalement différentes des nôtres. Passionnant
!
Catherine
Gentile
(avril 2008)
Catherine
Gentile est documentaliste, formatrice en littérature
jeunesse, présidente de l'Association du Festival du Livre
de jeunesse et de bande dessinée de la ville de Cherbourg-Octeville
et auteur de Bulles en stock (Bibliographie
sélective et commentée de bandes dessinées,
ed. Cedis, 1999) ; elle a aussi chroniqué littérature
de jeunesse et bande dessinée dans la revue Inter CDI pendant
plus de quinze ans.
Voici
ce que dit Guy Delisle du regard qu’il a porté sur
la Birmanie :
« J’ai eu beaucoup plus de temps pour rencontrer
des gens et découvrir le pays, ce que j’ai beaucoup
apprécié. En Chine et en Corée, 80% de mon
temps sur place était consacré au travail, et le reste
du temps, j’étais beaucoup moins enclin à faire
des efforts pour aller vers les autres. […] En Birmanie, j’étais
beaucoup plus libre de mes mouvements et de mes paroles. Par ailleurs,
ayant plus de temps à ma disposition, j’ai pu commencer
à dessiner sur place, ce qui donne sans doute un ton et un
rythme un peu différents au livre.
Je m’attendais aussi à faire face à une réalité
similaire à celle que j’avais pu observer en Corée
du Nord, pour finalement découvrir un pays très proche
de la Thaïlande, les touristes en moins … Cela dit, comme
tous les Occidentaux, je n’ai pas eu accès aux zones
de conflits ethniques, où les militaires agissent en toute
impunité. Mais effectivement, même si le régime
reste un poids sur les épaules, les gens s’ouvrent
assez facilement et écoutent les radios étrangères
presque ouvertement. Un membre d’une ONG que j’ai rencontré
sur place affirmait avoir visité dix pays où la situation
des habitants lui avait semblé bien pire, notamment du fait
de la succession de conflits armés, ce qui n’est pas
le cas en Birmanie, où les difficultés sont avant
tout d’ordre matériel. Ceci dit, je ne suis pas devenu
un expert du pays, je me borne simplement à décrire
ce que j’ai vu. J’ai d’ailleurs vécu une
expérience très curieuse en regardant à la
télévision étrangère un documentaire
sur la minorité Karen, opprimée par le régime,
chose que je n’ai absolument pas vue moi-même, et pour
cause : il était impossible d’accéder aux zones
de conflits. C’était très curieux d’être
en Birmanie et voir à la télévision des violences
qui paraissaient à des années-lumière de ce
que je vivais au quotidien !
J’ai voulu montrer une dictature certes très dure,
mais très peu présente au quotidien. Certains autres
observateurs ne seront sans doute pas d’accord avec moi, mais
c’est en tout cas ce qui m’est apparu, et la forme de
la BD autobiographique permet qu’il n’y ait pas tromperie
sur la marchandise : puisque je me dessine, c’est forcément
de mon point de vue dont il est question. Je n’ai pas prétention
à l’universalité. »
Guy Delisle est aussi l’auteur d’une série
policière d’humour décalé, sans doute
moins connue que ses reportages en Asie, publiée dans la
collection Poisson Pilote, chez Dargaud, Inspecteur
Moroni, composée de trois albums.
Premiers
pas, 2001
Drôle de zèbre que cet inspecteur Moroni, un grand
maigre hypocondriaque, surmédicamenté, inquiet de
tout, vivant seul avec son chien, dans un appartement fermé
à quadruple tour et redoutant par-dessus tout les visites
de sa mère, une femme protectrice et possessive. De plus,
l’inspecteur Moroni ne comprend rien à ce qu’on
lui explique, se fait des enquêtes qu’on lui propose
une vision très personnelle qui n’a rien à voir
avec la réalité. On comprendra aisément que
cet homme inadapté socialement provoque catastrophe sur catastrophe
et que le coéquipier qui hérite de lui se fasse quelques
soucis. L’affaire qu’ils tentent de mener à bien
tous les deux, à la poursuite d’un groupe de trafiquants
d’armes de gros calibre, se termine lamentablement. Le coéquipier
de Moroni, un gros costaud baroudeur, se retrouve à l’hôpital
et sa vie ne tient plus qu’à un fil. Mais Moroni a
la conscience tranquille et la nette impression qu’il a fait
son devoir. Bref, Moroni commence une carrière fracassante
dans la littérature policière et Guy Delisle nous
montre ici une autre facette de son talent, excellant dans l’humour
grinçant et l’absurde.
Avec
ou sans sucre, 2002
Avec cet inénarrable inspecteur Moroni, espèce de
grand flandrin sans consistance, Delisle rend un hommage appuyé
aux médiocres et à ceux qui ne se posent pas de questions.
Voici Moroni muté aux affaires criminelles où il n’a
strictement rien à faire. Il « travaille » avec
un certain Pedro qui ne cesse de manigancer contre lui. Moroni ne
voit rien, ne comprend rien comme d’habitude mais il tient
son affaire ! Il a débusqué, au prix d’une longue
station debout devant la machine à café, un fonctionnaire
de police qui ne paye qu’un café sur deux !
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Le
Syndrome de Stockholm, 2004
Moroni revient une fois de plus sur le devant de la scène
pour une aventure absurde à souhait, dont les tenants
et aboutissants lui échappent, comme d’habitude,
ce qui n’a pas fini d’agiter le commissariat central
où il sévit. En effet, l’inspecteur se
retrouve pris en otage par un certain Engène Puthoff,
ancien salarié de la société Sylphex,
qui veut dénoncer les activités peu avouables
de son ancien employeur. Pauvre Eugène, qui est presque
aussi atteint que son boulet d’otage. Le duo qui développe
en plus le fameux syndrome de Stockholm, n’est pas au
bout de ses peines, enchaînant malentendus et maladresses
de toutes sortes …
Delisle tient là un véritable personnage, un
abruti, un coincé, un angoissé, qui crée
des situations calamiteuses sans le savoir et sans que cela
l’empêche de dormir. C’est drôle,
décapant et le décalage que Delisle crée
entre son dessin et le texte accentue l’humour de ces
histoires parfaitement absurdes. |
Catherine
Gentile
(avril 2008)

http://www.editions-delcourt.fr/
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