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Pierrot est mort, Pierrot est ressuscité
Comment faire
un livre avec des pantomimes ? Le paradoxe est inévitable,
le pari audacieux. Car comme chacun le sait, la pantomime et ses
personnages sont muets. Le principe de l’ouvrage est pourtant
clair : fournir des textes, pour la plupart méconnus (en
tout cas du lecteur courant et du Lagarde et Michard), se présentant
sous la forme de simples canevas, de scénarios ou de narrations
dialoguées – textes représentatifs de l’évolution
d’une genre hérité de la « Commedia dell’arte
», et qui a parcouru tout le XIXe siècle.
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Dans
une introduction générale, Gilles Bonnet retrace
cette évolution, définissant les caractéristiques
de la « pantomime fin de siècle » : «
l’ambivalent et l’indécis », «
l’inquiétante étrangeté »
d’un Pierrot qui nous échappe, marqué par
la « noire mélancolie » et la fuite
vers la mort, l’hésitation entre le comique et
le tragique ; mais aussi, la fidélité aux valeurs
traditionnelles d’une écriture « mineure
», la prédominance du geste, la «mission
satirique », le grotesque précurseur du Grand
Guignol…
Formellement, le renouveau de la pantomime procède souvent
d’une intention littéraire, liée à
la question récurrente résumée par Jean
Richepin : « Une pantomime peut-elle s’écrire
? ». Le livre de Gilles Bonnet donne une réponse
positive. |
Les 17 textes
ici établis, reproduits et situés d’une manière
toujours précise sont représentatifs de ces tendances.
Depuis les frères irlandais Hanlon jusqu’à Jacques
Doucet, l’ordre chronologique nous réserve de belles
surprises cruelles, drôles, tristes, jubilatoires, mortifères,
vivifiantes, issues de plumes notoires (Huysmans,
Laforgue, Verlaine, Richepin…) ou non, dont c’est l’occasion
de faire la connaissance. Textes représentatifs, aussi, de
la diversité des talents et des styles, avec en commun (ou
presque) le personnage de Pierrot et sa propre diversité
: « C’est le Sage et c’est le Fou, c’est
l’Enfant gâté de la Lune ! Languide amoureux
du Soleil, qui rêve debout, s’envole assis et souvent
meurt d’un tas de bonnes morts ! Vive Pierrot! »,
proclame Verlaine dans Pierrot gamin ; Pierrot fait sourire,
Pierrot fait peur, Pierrot tue à force de faire rire (dans
Pierrot assassin de sa femme de Paul Margueritte, par exemple).
L’existence
de la pantomime, qui tient du théâtre et de la danse,
du conte et de la poésie, est bien justifiée par l’un
de ses praticiens et théoriciens, Charles Aubert : «
La principale raison d’être de la pantomime, c’est
que par son action rapide et silencieuse elle nous donne une émotion
très différente de celle que la comédie nous
fait éprouver, une émotion mystérieuse, analogue
à celle que nous ressentons dans les rêves. Un tableau
ne parle pas ; les statues sont muettes ; or, personne ne conteste
le charme intense qu’exercent sur nous la peinture et la sculpture.
Eh bien, si vous le voulez, nos pantomimes seront des tableaux animés,
nos personnages des statues vivantes ». Beau plaidoyer…
L’édition de Gilles Bonnet, à la fois savante
et accessible au grand public, l’illustre parfaitement en
s’intéressant à une période tardive de
cet art qui, tout en rappelant que la scène est le lieu de
tous les possibles (avis à nos gens de théâtre
en quête de nouveauté !), annonce cet autre lieu qu’est
l’écran du cinéma muet.
Jean-Pierre
Longre
(mars 2008)
Jean-Pierre
Longre enseigne la littérature contemporaine
à l’Université Jean Moulin Lyon 3. Auteur d’études
sur divers écrivains du XXe siècle, collaborateur
de revues, il a participé à la publication des romans
de Queneau dans la Bibliothèque
de la Pléiade, s’intéresse à la comparaison
des arts (littérature, musique,
peinture) et effectue des recherches sur les littératures
francophones (Roumanie et Belgique
en particulier). Derniers ouvrages parus : Raymond Queneau
en scènes (Presses Universitaires de Limoges,
2005) et Jean
Prévost aux avant-postes (Collectif,
avec William Marx, Les Impressions Nouvelles).

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