Pour ceux qui croient que la terre est ronde
Lansman Editeur, 2005

 

 

Père contre fils
ou l'éternelle querelle des anciens et des modernes...

Le titre même de cette pièce, empreint de poésie, fait directement référence au conflit qui se joue tout au long du dialogue entre un père et son fils, et pas n'importe qui : un Christophe Colomb vieillissant, au crépuscule de sa vie de découvreur, et le jeune Hernando, entre enfance et âge adulte, qui déjà appartient à un autre siècle, celui des lumières, l’ère de la raison et d'une pensée innovante. Cela fait plusieurs mois que tous deux, accompagnés de leur équipage, ont échoué sur une plage jamaïcaine, attendant des secours qui ne viennent pas. Le désoeuvrement de Colomb (dont c'est le quatrième et dernier voyage) et de son fils est l'occasion pour eux d'échanger et de se découvrir, le père racontant quelques souvenirs de ses précédents voyages, revenant sur l'origine de sa passion maritime, tandis que Hernando s’efforce d'amener son père à penser différemment et à quitter ses rêves et ses illusions : « Le chef des Arawaks prétend qu'il y a un autre océan derrière ces terres. », lui explique-t-il prudemment, alors que Colomb s'obstine à croire que le passage vers les Indes est tout proche, se fiant uniquement à ses sens et à ses lectures, des rumeurs anciennes : « il est là, quelque part. Il y a toujours un passage. Voilà ce que l'on retiendra de moi, je serais celui qui a trouvé ce passage. » Et pourtant, Colomb n'est pas totalement fermé à la raison : par son courage, il a refusé de croire aux fables et aux histoires de monstres marins ou de sirènes colportées au fil des siècles ( « les cauchemars de ceux qui n'osent pas ») en partant en mer plusieurs fois ; un rationalisme qui contredit en partie son entêtement à croire que les Indes sont tout près (une idée qui tient ainsi davantage du rêve que de la raison).

Dans le même temps, son fils a pu se lier aux Indiens Arawaks, vivant quotidiennement à leur contact, apprenant ainsi beaucoup sur la nature humaine et sur les relations entre les différents peuples de la terre ; lui aussi, en dépit de son éducation et de sa culture, est un rêveur, et va même jusqu'à proposer à son père de fonder une ville nouvelle dans ces lieux : « une ville différente où il n'y aurait ni Roi, ni Cour, ni Hidalgos. Une cité gouvernée par des sages qui auraient pour seule ambition le bien de tous. Une ville idéale comme la décrit Platon, le philosophe. »

En dépit des questions qui les opposent, une grande complicité unit le père et le fils, jusqu’au moment où Hernando découvre le journal de bord de Colomb et y trouve ce que son père lui avait dissimulé, des actes si terribles, accomplis lors des précédents voyages, que la figure du père en est anéantie ; l'humanisme du garçon l’emporte brillamment sur l’avidité des Espagnols et la rupture est proche : « êtes-vous celui que j'aimais ? » lui demande-t-il, tout en pleurant : «je pleure leurs enfants morts. Je pleure leurs parents disparus. Je pleure les esclaves qui agonisent dans les mines d'Espagne où vous les avez emmenés de force après leur soumission.» Et Colomb de confesser : « j'ai eu peur des hommes inconnus. Moi qui suis un étranger, j'ai eu peur des étrangers. Je n'avais jamais imaginé... Je n'aurais jamais cru rencontrer des hommes si différents de nous, ce n'était pas dans mon rêve. »

Dans cette réécriture passionnante de "l’histoire vraie", entre philosophie et poésie, les références à La Tempête de Shakespeare ou à l’Utopie de Thomas More ne manquent pas, et inscrivent la pièce dans un grand mouvement littéraire et intertextuel de relecture du passé à l'aune du temps présent (à quoi d’autre pourrait bien servir l’histoire, en définitive ?) et, de la même manière, la pièce, à travers le personnage d’Hernando, aborde des questions de notre temps, remettant en cause l'ordre ancien (incarné par Colomb), parvenant même à le soumettre aux idées nouvelles.

B. Longre
(octobre 2005)

Blandine Longre, agrégée d’anglais, est l’une des fondatrices de Sitartmag ; elle s’intéresse tout particulièrement aux écritures contemporaines (francophone, anglophone, asiatique, orientale etc.), à la littérature pour la jeunesse, au théâtre (texte et représentation) et aux relations qu’entretiennent fiction et réel.

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