Avec vue sur le Royaume
Jean-Pierre Gattégno

Actes sud, 2007

 

 

 

Huis-clos dans les airs

A quoi ressemble la vie après la mort ? Jean-Pierre Gattégno nous en propose une vison surprenante, qui n’est pas sans charme ni sans terreur, à travers son personnage, Raoul Sevilla, djidio (juif de Salonique) de Sambre-et-Meuse.
Désespéré par la disparition de l’amour de sa vie et par le peu de succès de son roman, il s’est fait donner la mort par son ami Adrien et se retrouve… au ciel. Dans un skybus hypermoderne et très confortable, les passagers sont embarqués on ne sait pour combien de temps (l’éternité, sans doute), attachés à leur siège, le temps n’étant rythmé que par le passage des hôtesses, qui leur offrent jusqu’à l’écoeurement caviar et champagne. Le temps s’étire, repasse en boucle à travers remémorations et projections, dans des temps de sommeil et de rêves, bien souvent des cauchemars dont on se réveille dans un grand cri. La conversation se noue avec le voisin, toujours interrompue, reprise, s’entortillant autour de mystères. Le voisin, Alejandro Waldheim, élevé en Argentine, est le fils d’un officier Nazi. Des projections sur l’écran s’affichent, dont on découvre peu à peu qu’elles ont à voir avec la vie de chacun des deux protagonistes et que leurs vies sont en rapport l’une avec l’autre, d’abord de loin, puis de plus en plus près.
C’est là que tout se gâte ou du moins se précise. Raoul découvre sur l’écran ce qui se passe après sa mort (son ami Adrien usurpe son identité, son œuvre et bien davantage) et ce qui le lie avec son voisin. Chacun se découvre petit à petit, de mauvaise foi en révélations, de dissimulations en dévoilements et apprend la vérité de ce qu’a été sa vie et sa mort. Chacun découvre enfin comment l’autre, indirectement, a causé son malheur et entraîné sa mort. On se retrouve ici dans un Huis-clos à deux : l’enfer, c’est les autres ? Le salut pourrait aussi venir de là.

L’histoire des deux hommes et de ceux qu’ils ont aimés croise notre histoire : celle des camps, celle des survivants, des descendants des victimes et des bourreaux. La musique fait le lien entre les différentes époques et fait émerger l’histoire de la supercherie de Terezin, présenté comme un camp modèle voué aux arts, qui a aveuglé le représentant de la Croix-Rouge. Une femme, incarnation de cette musique, fait aussi le lien entre toutes les histoires. C’est elle qui a le dernier mot, à travers ses « blasphémitudes », concluant toutes ces histoires tragiques et d’autres comiques par un gigantesque éclat de rire.
Le blasphème, chez Gattégno, est une autre façon de voir l’Histoire, la vie, la mort, et l’après : réjouissant, grinçant et tonique.

Anne-Marie Mercier-Faivre
(mars 2008 )

Anne-Marie Mercier-Faivre est professeure des Universités. Elle enseigne à l'IUFM de Lyon et à l'Université Lumière-Lyon 2.

 

http://www.actes-sud.fr/

Les derniers articles