Le Gars
Marina Tsvetaeva

Mise en scène de Lucie Berelowitsch et Vladimir Pankov
Théâtre les Ateliers, Lyon, du 6 au 10 février 2008

et tournée

 

Théâtre Les Ateliers
5, rue du petit david
69002 Lyon
réservations 04 78 37 46 30



Aimer à en mourir, aimer en mourir

Adapter la poétesse Marina Tsvetaeva au théâtre ? Le doit-on, sachant les propos durs qu’elle a eu à son endroit (« le Théâtre (voir avec les yeux) m’a toujours paru un soutien pour les pauvres en esprit », le Théâtre rend la Poésie « quotidienne ») ? Le peut-on seulement, peut-on incarner cette écriture intense sans, précisément, la désincarner, sans lui ôter sa chair textuelle ? Lucie Berelowitsch et Vladimir Pankov passent sur ces vieilles interrogations trop théoriques, et se proposent de compliquer la gageure en mettant en scène Le Gars, long poème narratif flirtant avec le conte comme avec la poésie la plus audacieuse de son temps, et de le mettre en scène au sein d’un impressionnant dispositif à douze comédiens et musiciens, dans une débauche d’énergie trilingue : francophone, russophone, et musical. C’est cette troisième langue qui emportera le tout...

Histoire d’un amour passionnel, dévorant, d’un bout à l’autre excessif, Le Gars raconte la rencontre fulgurante entre la belle Maroussia et un amant d’un soir, qui s‘avère rapidement être une sorte de vampire, une source de mort pour la jeune fille comme pour son entourage. Mais une nuit d’amour ne vaut-elle pas toutes les nuits de l’éternité ? Au centre du monde, le tempérament dangereusement feu-follet de Maroussia fait le spectacle, tandis que les détails de la trame s’estompent dans la confusion des langues et des sens. Dans un feu d’artifice baroque, sombre et expérimental, alliant les rythmes basiques (trop basiques) d’un opera-rock sans grande originalité, aux élans dramatiques d’une valse déconstruite, avec dans la décadence un enthousiasme digne du cinéma d’un Kusturica, Le Gars abuse peut-être des micros comme des jeux de double, mais de beaux coups d’archets, de troublants effleurements de piano, de mélancoliques suspensions d’accordéon présèrvent le spectateur dans la fièvre noire de cette tragédie d’amour.

Victime amoureuse de son bourreau, petite fille fascinée par le Loup, femme perdue par sa passion et passionnée par sa propre perte, Maroussia a beaucoup influé sur l’image que la postérité a retenue de Marina Tsvetaeva : une poétesse maudite, indépendante et tendancieusement sacrificielle, aux exigences existentielles si fortes qu’elle ne trouva qu’une poignée d’hommes à sa hauteur, des poètes de surcroît (Rilke, Pasternak). Reste que cette image romantique tend à éclipser les efforts langagiers de Marina Tsvetaeva, dont le travail sur le vers russe fut révolutionnaire (sans connotation politique, tout en marge du siècle), sans toutefois que les tentatives d’auto-traduction en français ne rendent peut-être pleinement justice à la puissance du texte original. Ici, le croisement de ces deux femmes, de ces deux âmes, et de ces deux textes, occasionne un beau monstre de démesure ténébreuse, saisissant, qui vous fixe droit dans les yeux, même si l’intensité de ce regard embrasé pâtit de sa duplication : toute âme n’est-elle pas unicité, comme toute poésie solitude ? Ainsi le théâtre, avec l’énormité de son mensonge, comme avec les mille et une contradictions soulignées par sa cruauté, ainsi le théâtre est-il entraîné par la poésie dans sa chute.

Nicolas Cavaillès
(février 2008)

http://www.theatrelesateliers-lyon.com