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Théâtre
Les Ateliers
5, rue du petit david
69002 Lyon
réservations 04 78 37 46 30
Aimer à en mourir, aimer en mourir
Adapter la poétesse
Marina Tsvetaeva au théâtre ? Le doit-on,
sachant les propos durs qu’elle a eu à son endroit
(« le Théâtre (voir avec les yeux) m’a
toujours paru un soutien pour les pauvres en esprit »,
le Théâtre rend la Poésie « quotidienne
») ? Le peut-on seulement, peut-on incarner cette écriture
intense sans, précisément, la désincarner,
sans lui ôter sa chair textuelle ? Lucie Berelowitsch et Vladimir
Pankov passent sur ces vieilles interrogations trop théoriques,
et se proposent de compliquer la gageure en mettant en scène
Le Gars, long poème narratif flirtant
avec le conte comme avec la poésie la plus audacieuse de
son temps, et de le mettre en scène au sein d’un impressionnant
dispositif à douze comédiens et musiciens, dans une
débauche d’énergie trilingue : francophone,
russophone, et musical. C’est cette troisième langue
qui emportera le tout...
Histoire d’un
amour passionnel, dévorant, d’un bout à l’autre
excessif, Le Gars raconte la rencontre
fulgurante entre la belle Maroussia et un amant d’un soir,
qui s‘avère rapidement être une sorte de vampire,
une source de mort pour la jeune fille comme pour son entourage.
Mais une nuit d’amour ne vaut-elle pas toutes les nuits de
l’éternité ? Au centre du monde, le tempérament
dangereusement feu-follet de Maroussia fait le spectacle, tandis
que les détails de la trame s’estompent dans la confusion
des langues et des sens. Dans un feu d’artifice baroque, sombre
et expérimental, alliant les rythmes basiques (trop basiques)
d’un opera-rock sans grande originalité, aux élans
dramatiques d’une valse déconstruite, avec dans la
décadence un enthousiasme digne du cinéma d’un
Kusturica, Le Gars abuse peut-être
des micros comme des jeux de double, mais de beaux coups d’archets,
de troublants effleurements de piano, de mélancoliques suspensions
d’accordéon présèrvent le spectateur
dans la fièvre noire de cette tragédie d’amour.
Victime amoureuse
de son bourreau, petite fille fascinée par le Loup, femme
perdue par sa passion et passionnée par sa propre perte,
Maroussia a beaucoup influé sur l’image que la postérité
a retenue de Marina Tsvetaeva : une poétesse maudite, indépendante
et tendancieusement sacrificielle, aux exigences existentielles
si fortes qu’elle ne trouva qu’une poignée d’hommes
à sa hauteur, des poètes de surcroît (Rilke,
Pasternak). Reste que cette image romantique tend à éclipser
les efforts langagiers de Marina Tsvetaeva, dont le travail sur
le vers russe fut révolutionnaire (sans connotation politique,
tout en marge du siècle), sans toutefois que les tentatives
d’auto-traduction en français ne rendent peut-être
pleinement justice à la puissance du texte original. Ici,
le croisement de ces deux femmes, de ces deux âmes, et de
ces deux textes, occasionne un beau monstre de démesure ténébreuse,
saisissant, qui vous fixe droit dans les yeux, même si l’intensité
de ce regard embrasé pâtit de sa duplication : toute
âme n’est-elle pas unicité, comme toute poésie
solitude ? Ainsi le théâtre, avec l’énormité
de son mensonge, comme avec les mille et une contradictions soulignées
par sa cruauté, ainsi le théâtre est-il entraîné
par la poésie dans sa chute.
Nicolas
Cavaillès
(février 2008)

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