Les Hauts du Bas
Zulma, 2003

 

Pascal Garnier : l’affranchi

Depuis ses premiers romans, Pascal Garnier se creuse un chemin singulier dans la littérature policière française. Ici, ni serial-killer, ni armada policière. Simplement, des gens, plantés dans un quotidien qui les ennuie, à la poursuite de leur rêve inassouvi, ou d’une jeunesse trop vite évaporée. Et s’il suffisait d’un petit rien pour que la vie, morne et routinière, ne se transforme en une échappée de plaisirs et de bonheurs ?
Les Hauts du Bas raconte l’histoire de Edouard, veuf, ancien chef d’entreprise, qu’un accident cardio-vasculaire a obligé à se retirer des affaires, et de Thérèse, son aide médicale, dévouée à son travail, vieille fille, qui n’a jamais connu l’amour. Que cache l’amertume de Edouard ? Qui est ce mystérieux ancien collaborateur qui vient lui rendre visite ?
Et puis, alors que cette histoire pourrait continuer comme elle a commencé, alors que ce couple ronronne dans un jeu malsain où Thérèse se fait d’autant plus attentionnée que Edouard l’envoie promener, l’intrigue bascule, les repères s’écroulent, le quotidien dérape :
« À proprement parler, à part le pique-nique, l’engueulade avec le voisin, la tâche sur son pantalon et le vol des vautours, on ne pouvait prétendre qu’il se fût passé des choses extraordinaires durant ces deux derniers jours, et pourtant…pourtant, M. Lavenant [Edouard] se sentait vivre intensément, grisé par cette douce fatigue des jours vécus pleinement. Chaque détail prenait une signification toute particulière, rien ne servait à rien même si l’essentiel de cette nouvelle lecture du quotidien lui échappait encore. Il avait la sensation d’être rentré chez lui après un long voyage. C’était comme relire un livre de jeunesse, revoir un film ancien, le subtil plaisir de conjuguer le passé au présent […] Qui n’a jamais rêvé de faire un jour place nette, de disparaître, un beau matin ou une sale nuit, sans autre bagage que sa peau sur les os et la malheureuse poignée de souvenirs qui suffit à maintenir tout ça debout ».

Avant Les Hauts du Bas, Pascal Garnier s’est fait connaître notamment pour l’A26 (publié chez Zulma, en 1999). Depuis 1986, plus d’une dizaine de romans noirs ont fleuri sous sa plume : La Solution esquimau (Fleuve noir, 1996), La place du mort (Fleuve noir, 1997), Trop près du bord (Fleuve noir, 1999) ou encore Nul n’est à l'abri du succès (Zulma, 2001). Si l’A26 reste sa production la plus connue, Les Insulaires (Fleuve noir, 1998) montre la radicalité de ce qui obsède Pascal Garnier : le bonheur se vit caché, seul, dans l’excès, dans l’amour violent, dans la néantisation du reste du monde. Les amoureux constituent ainsi le symbole de la tentative de Pascal Garnier d’échapper aux lourdeurs du monde réel. L’île recueille des naufragés, leur aventure solitaire devient semblable à une odyssée.

Chaque fois, ce bonheur volé se termine mal : violence, mort, rupture. Chaque fois, ces gens du quotidien tuent, mentent, trichent, commettent l’irréparable. Chaque fois, cette descente aux enfers se trame dans un univers quasi-désertique, éloigné : l’Ardèche ou la Drôme, un quartier de Paris, banlieue de Versailles un soir de Noël. Pascal Garnier choisit bien ses lieux, propices à l’abandon.
Loin du héros-inspecteur qui incarne la quasi-majorité des romans policiers, ici, on aime se projeter dans ce fantasme qui nous fait accéder à cette parcelle de nos rêves. Pascal Garnier nous renvoie à nous-mêmes, à ce qui est enfoui au plus profond de nous, nos frustrations et nos envies. Pascal Garnier parle de ce plus petit dénominateur commun : cette révolte qui n’ose sortir.
Quand le fil casse, quand les personnages de ses romans baissent les bras, la vie sort de la « normalité », du quotidien banal de monsieur-madame « tout le monde ». Pascal Garnier parle de la fatigue, de la lourdeur, du désespoir de chacun et de cette tentation de céder, de s’affranchir des obligations et règles communes pour entrer dans une marginalité sans retour. Toute son œuvre montre ce dérapage, il suffit d’un rien pour que, à jamais, la vie ne soit plus jamais la même, et c’est cela qu’il nous touche, en pointant les riens qui peuvent demain transformer notre vie.

David Piovesan
(octobre 2003)

du même auteur
Chambre 12 (Flammarion, 2000)
Nul n’est à l'abri du succès (Zulma, 2001)

Editions Zulma
http://www.zulma.fr

http://www.zulma.fr/AuteursDetail.asp?Id_Personne=100

Le site de l’Ours-Polar
http://patangel.free.fr/ours-polar/auteurs/garnier1.php

Le site Mauvais genre
http://www.mauvaisgenres.com/pascal_garnier.htm