Qu’est
ce qu’on mange ?
« (…)
On peut apprendre à jouer au foot dans n’importe quel
coin, mais on peut aussi apprendre à lire, à écrire
et à penser dans n’importe quel coin. »
4ème de couverture de Jardinage Humain
Et tout le monde
peut comprendre le théâtre de Rodrigo Garcia. La vision
des pièces de Rodrigo Garcia plus que leur lecture interloque
tout à chacun. Point d’emphase littéraire mais
une énergie folle qui part dans tous les sens, des mots qui
s’emballent, crachats virevoltants de la scène jusqu’au
public, glaviots contre les idées reçues, l’idolâtrie
malsaine de l’argent, une soif de vivre et de changer la société
en un espace qui dépasse le simple cadre de la consommation
courante. Nourriture avalée à la va vite, humanité
consommée sous plastique, l’auteur argentin s’attriste
du 20ème siècle et dépeint l’être
humain comme une poubelle sentimentale, un goinfre acéphale,
un corps aux sécrétions trop abondantes, un cerveau
vacant, un ventre, gouffre sans fond. Egal aux produits qu’ils
achètent, tous plus dégueulasses les uns que les autres,
l’être humain a du souci à se faire car ce n’est
pas au supermarché, au centre commercial, haut lieu de l’expression
du capitalisme quotidien, qu’il va s’élever et
éviter l’horreur.
De la vitesse
de la destruction de l’humain
Mâcher,
digérer, assimiler, rejeter. Il en va de la nourriture comme
de l’humain. Quand la mort se met à table, ce n'est
pas beau à voir… ni à sentir. Images vidéos
tour à tour saturées et douces, odeurs nauséabondes
des produits dits de consommation courante traînant sur le
plateau, déferlement de beat technos, airs d’opéras
désuets, nappes synthétiques en suspens, morceaux
rock testostérones, Rodrigo Garcia se plaît à
tout mélanger pour nous restituer la bouillie qui se tient
en nos cerveaux. Doué et se jouant des mythes comme des idoles,
insolent mais se foutant de lui-même, son écriture
est d’une fraîcheur peu commune, délivre un message
clair et simple et touche non pas seulement en terme de spectateur
d’une production théâtrale hors normes, mais
avant tout en tant que citoyen qui voit la société
telle qu’elle est devenue : un gigantesque supermarché
des perversions.
«
Avant on avait des villes, maintenant on a des magasins »
L’obscénité
de la société de consommation, sa totale ineptie,
sa latente vulgarité, sa profonde inhumanité, Rodrigo
Garcia la traduit à travers un flot ininterrompu et abominable
de nourriture sous emballage, ingurgitée sans limite par
ses acteurs performeurs à qui il destine ses textes. Que
l’on ne s’y trompe pas, point de gratuité dans
le grotesque comme dans l’exposition des corps. Rien de pornographiques
ici, la nudité n’a rien de gênant, bien au contraire,
dans la mesure où elle a presque quelque chose de rassurant,
s’intégrant du reste parfaitement à la mise
en scène décadente et jouissive où chacun en
prend pour son grade — si ce n’est Jésus, seule
figure un tant soi peu respectée, en témoigne la jolie
liste des 40 enculés du siècle dernier… Autant
dire que les idoles de la jeunesse de certains, porcs décapités
rabaissés aux rangs de bêtes de foires, perdent alors
de leur superbe.
« Ma
technique pour écrire est simple. D’abord je copie
mot pour mot sur quelqu’un qui me plaît. Je transcris.
Je laisse passer un an et avec le temps je crois que c’est
moi qui l’ai écrit. J’oublie complètement
que je l’avais copié. Plus tard je tombe sur un livre
de cet auteur que j’avais copié mot pour mot et en
le lisant je me dis : on s’entendrait bien, tous les deux
! »
Le gâchis
avec des mots et de la bouffe pour faire vomir. L’écriture
de Rodrigo Garcia n’a assurément rien de littéraire
mais elle est essentielle en ce sens où en deux ou trois
phrases, tout est réglé. D’ailleurs, le bonhomme,
ironique, ne se soucie guère des règles du bon petit
écrivain en herbe et autres addicts des plateaux télés
pour montrer leur petit minois de fils de bonne famille élevé
en batterie chez Balzac et compagnie… Ici c’est plutôt
le sens de la formule cinglante qui règne en maître.
Rodrigo Garcia a dû en hériter à la naissance
car pas un paragraphe sans un pic contre l’humanité,
pas une phrase sans humour, pas un mot sans révolte. Tient-on
donc un survivant des temps modernes, dénonçant une
génération dont le seul but est la jouissance immédiate
?
«
Ma règle est la suivante : je n’ai rien à dire,
mais si je fais dans l’excès, j’aurai du succès.
Et ça rime. »
Et surtout
il le prouve se servant du plateau comme le lieu d’extravagances
les plus diverses. Dinde qui explose, caddie de nourriture atomisé,
il ferait venir un bœuf sur scène et le décapiterait
que l’on ne serait ni ému ni étonné.
Le tragi-comique et le politiquement incorrect prend tout son sens.
Il ose tout ce que personne n’ose, déclame tout ce
que personne n’ose chuchoter. En somme, il n’y a sur
ce plateau que de grands enfants qui dénoncent la mocheté
du monde. Ceci étant se pose à présent la question
de l’évolution de son travail ; les ressources de son
théâtre sont certes multiples mais sa source d’inspiration
ou plutôt d’éructation ne peut décemment
pas être inépuisable… Peu importe.
«
La nature animale est la nature animale. Et la nature humaine
est la nature de la censure et de la pudeur, et aussi du plus honteux
des sentiments de supériorité. La nature animale est
du domaine du concret. La nature humaine représente la liberté,
c’est à dire la capacité de choisir, parmi toutes
les options, la pire. »
Si son propos
tautologique perd parfois de sa force et s’annule, l’auteur
argentin a le mérite de donner des spectacles accessibles
et compréhensibles de tous et non dédiés aux
seuls «théâtreux». Employer le terme de
pédagogie serait un abus, l’idée d’éducation
un blasphème et pourtant, dans le travail de Rodrigo Garcia,
de quoi s’agit-il d’autre si ce n’est d’une
tentative de sauvetage de l’être humain devenu prisonnier,
pantin stupide, vermisseau de la société qu’il
s’est créé pour mieux se mourir à petit
feu. Que le spectateur une fois sortie de la salle se mette à
réfléchir et à changer le monde.
Philippe
Beer-Gabel
(janvier 2004)

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http://www.solitairesintempestifs.com/
http://www.theatre-contemporain.net/auteurs/garcia/pdgrg.htm
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