Blues castillan
Description du mensonge

(traduits par Jacques Ancet)
José Corti, Ibériques, 2004

 

Don Quichotte le Maudit

Deux livres éclairent parfois une vie entière comme deux yeux capturent un paysage mouvementé, comme deux phares embrasent quelques repères gris dans la nuit noire. Une compassion à fleur de peau accompagne comme une guitare sèche la voix du poète Antonio Gamoneda chantant son Blues castillan ; mais la Description du mensonge en fait un deuil obscur, et le blues se décompose en mélopée lente et lugubre, hachée par une lucidité sans tabou.
Le chemin qui mène de la chanson et de ses répétitions familières, confortables, au fragment, au lambeau de texte perdu entre verset magique et aphorisme froid, n’est sans doute pas des plus heureux — et les pages ne sont pas les plus légères, que l’on doit, depuis Baudelaire et Mallarmé, à ces poètes fragmentaires, poètes maudits d’un XXème siècle ennemi de l’innocence et de la naïveté.

Blues du comptoir

Il est venu le papier dans les mains
il m’a fixé de ses yeux fatigués.
Il est venu avec papier et mains
et j’ai senti son regard dans ma vie.

S’il vient un autre jour avec ses mains
et son papier me fixer en silence,
j’espère savoir pourquoi il me fixe
pourquoi il est vieux, grand et pourquoi pèsent
au fond de mon cœur ces yeux fatigués.

Poésie de l’altruisme humble, de la chanson qui réchauffe le cœur sans s’abêtir à des rêveries et à des espoirs déplacés, poésie simple comme une poignée de mains (pour reprendre une image chère à l’auteur, celle des mains), le Blues castillan est poésie sociale et mélodramatique — ce par quoi elle se démarque de l’ironie des poètes sociaux contemporains (sous Franco). Outre l’influence du poète turc Nazim Hikmet et des spirituals et des blues nord-américains, jusqu’à Mahalia Jackson, Louis Armstrong, voire Sarah Vaughan, mais aussi de Marguerite Yourcenar (Fleuve profond, sombre rivière), de Simone Weil (Essais sur la condition ouvrière) ou de Sartre (Orphée noir), Gamoneda reconnaît dans la postface le vice de ce mode pathétique dont il inculpe toute la poésie opprimée de l’époque et sa condition de prolétaire, pour les opposer aux finesses antithétiques d’une certaine classe. Mais quand la plainte est bienfaisante, apaisante, elle ne choque personne, elle est naturelle. La voix est donc pitoyable et honnête ; elle transforme dans leur pureté les états d’âme souffreteux d’une époque difficile ; et n’hésite pas à s’élever, blessée, vers le “réalisme critique” anti-franquiste.
Si ces interrogations nocturnes préfigurent le chaos méditatif de la Description du mensonge, le Blues castillan s’en distingue par ses amitiés populaires et ses complaintes universelles. D’un livre à l’autre, Gamoneda sombre dans les ténèbres de l’intime et ne recule plus devant l’obsession de la mort qui le poursuit depuis la mort du père et la répression franquiste ; la vie, ce mensonge, cette “fiction nécessaire” nietzschéenne, sera décrite sans complaisance, de l’intérieur et du cœur, sans concession aucune — “Il ne saurait y avoir d’aboutissement à la vie d’un poète”, écrivait Cioran, car “la joie n’est pas un sentiment poétique”. Gamoneda choisit la honte pour inaboutissement.
Long poème narratif, Description du mensonge s’effrite en versets dramatiques, en aphorismes angoissés, en “blocs rythmiques” nerveux, et sans chronologie, dans le désordre propre aux intenses poésies séquentielles. Un bestiaire étrange envahit ici et là le flux heurté des pensées et des images, cette “marée obscure et obstinée” (Jacques Ancet, préfacier et traducteur) dont l’écume hallucinatoire rappelle tout à la fois le “Bateau ivre” rimbaldien et le Kaddish d’Allen Ginsberg.
Dans le Blues castillan Gamoneda se dévêtait pour souffrir avec les transis, dans Description du mensonge il choisit seul d’aller nu dans le froid. Altruisme et masochisme illuminés par des sensations, par des émotions physiques tour à tour inquiétantes et envoûtantes. “La rouille s’est posée sur ma langue comme la saveur d’une disparition”...

Nicolas Cavaillès
(mars 2004)

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