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Don
Quichotte le Maudit
Deux livres
éclairent parfois une vie entière comme deux yeux
capturent un paysage mouvementé, comme deux phares embrasent
quelques repères gris dans la nuit noire. Une compassion
à fleur de peau accompagne comme une guitare sèche
la voix du poète Antonio Gamoneda chantant son Blues
castillan ; mais la Description du mensonge
en fait un deuil obscur, et le blues se décompose en mélopée
lente et lugubre, hachée par une lucidité sans tabou.
Le chemin qui mène de la chanson et de ses répétitions
familières, confortables, au fragment, au lambeau de texte
perdu entre verset magique et aphorisme froid, n’est sans
doute pas des plus heureux — et les pages ne sont pas les
plus légères, que l’on doit, depuis Baudelaire
et Mallarmé, à ces poètes fragmentaires,
poètes maudits d’un XXème siècle ennemi
de l’innocence et de la naïveté.
Blues du
comptoir
Il est venu
le papier dans les mains
il m’a fixé de ses yeux fatigués.
Il est venu avec papier et mains
et j’ai senti son regard dans ma vie.
S’il
vient un autre jour avec ses mains
et son papier me fixer en silence,
j’espère savoir pourquoi il me fixe
pourquoi il est vieux, grand et pourquoi pèsent
au fond de mon cœur ces yeux fatigués.
Poésie
de l’altruisme humble, de la chanson qui réchauffe
le cœur sans s’abêtir à des rêveries
et à des espoirs déplacés, poésie simple
comme une poignée de mains (pour reprendre une image chère
à l’auteur, celle des mains), le Blues
castillan est poésie sociale et mélodramatique
— ce par quoi elle se démarque de l’ironie des
poètes sociaux contemporains (sous Franco). Outre l’influence
du poète turc Nazim Hikmet et des spirituals et
des blues nord-américains, jusqu’à
Mahalia Jackson, Louis Armstrong, voire Sarah Vaughan, mais aussi
de Marguerite Yourcenar (Fleuve profond, sombre rivière),
de Simone Weil (Essais sur la condition ouvrière)
ou de Sartre (Orphée noir), Gamoneda reconnaît
dans la postface le vice de ce mode pathétique dont
il inculpe toute la poésie opprimée de l’époque
et sa condition de prolétaire, pour les opposer aux finesses
antithétiques d’une certaine classe. Mais quand la
plainte est bienfaisante, apaisante, elle ne choque personne, elle
est naturelle. La voix est donc pitoyable et honnête ; elle
transforme dans leur pureté les états d’âme
souffreteux d’une époque difficile ; et n’hésite
pas à s’élever, blessée, vers le “réalisme
critique” anti-franquiste.
Si ces interrogations nocturnes préfigurent le chaos méditatif
de la Description du mensonge, le Blues
castillan s’en distingue par ses amitiés
populaires et ses complaintes universelles. D’un livre à
l’autre, Gamoneda sombre dans les ténèbres de
l’intime et ne recule plus devant l’obsession de la
mort qui le poursuit depuis la mort du père et la répression
franquiste ; la vie, ce mensonge, cette “fiction nécessaire”
nietzschéenne, sera décrite sans complaisance, de
l’intérieur et du cœur, sans concession aucune
— “Il ne saurait y avoir d’aboutissement à
la vie d’un poète”, écrivait Cioran,
car “la joie n’est pas un sentiment poétique”.
Gamoneda choisit la honte pour inaboutissement.
Long poème narratif, Description du mensonge
s’effrite en versets dramatiques, en aphorismes angoissés,
en “blocs rythmiques” nerveux, et sans chronologie,
dans le désordre propre aux intenses poésies séquentielles.
Un bestiaire étrange envahit ici et là le flux heurté
des pensées et des images, cette “marée
obscure et obstinée” (Jacques Ancet, préfacier
et traducteur) dont l’écume hallucinatoire rappelle
tout à la fois le “Bateau ivre” rimbaldien
et le Kaddish d’Allen Ginsberg.
Dans le Blues castillan Gamoneda se dévêtait
pour souffrir avec les transis, dans Description du
mensonge il choisit seul d’aller nu dans le
froid. Altruisme et masochisme illuminés par des sensations,
par des émotions physiques tour à tour inquiétantes
et envoûtantes. “La rouille s’est posée
sur ma langue comme la saveur d’une disparition”...
Nicolas
Cavaillès
(mars 2004)

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