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L’art
& la technique du Chaos
Franck
Venaille publie Chaos au Mercure de France, un livre brut
de mots et de visions pour élargir, d’un cran supplémentaire,
ce que la langue pourrait nous rendre possible. Un livre traversé
de questions pour éprouver, au dernier cran, ce que mots
et visions peuvent édifier encore de haute poésie.
Au total, on
dénombre 124 questions dans Chaos,
et cet avertissement adressé au lecteur : “Je n’écris
pas pour la canaille qui ne demande qu’à être
émue.” Alors autant prévenir, Franck Venaille
n’écrit pas non plus pour “se lancer dans
une danse frénétique devant le totem de la poésie.”
Le monde existe et pour l’écrire, il faudra entreprendre
de l’arpenter comme il faut (1),
le penser et pour cela lancer les questions acharnées une
à une.
Question N°
20 : “La mer du Nord peut-elle se tromper ?”
Question N° 57 : “Mais qui se soucie d’un
empêcheur de forniquer ?”
Si, dans ce
monde que l’écrivain traverse et affronte, la violence
verbale est devenue une règle établie, un code de
conduite là où on continue de parler plutôt
que de se taire, alors Venaille décide de placer son écriture
au même niveau de violence. Il faut que l’affrontement
des langues soit aussi loyal que possible. “Et j’aimerais
que mon écriture fasse mal aux yeux des lecteurs,”
explique-t-il dans un long entretien publié dans l’Humanité
(2). “Quand j’écris
je pars rarement d’une idée mais d’un mot qui
m’obsède. Ce n’est jamais un mot neutre. Il a
sa propre vie. Il contient sa propre mort donc il peut disparaître.”
Cette idée revient plus d’une fois au détour
des poèmes :
“Parfois
les mots se donnent la mort
On en parle peu
On est pauvre de commentaires.”
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Bien
sûr, ces suicides ne figureront au sommaire d’aucun
journal. Et qui, excepté Franck Venaille, songerait
seulement à en donner l’alerte? La tension permanente
de son écriture, son tranchant et sa témérité,
l’extrême condensation de la langue donnent à
ses poèmes une intensité qui les apparente à
une lutte, une lutte acharnée pour continuer de monter
la garde et d’ausculter le travail de la mort dans la
langue. Tant pis si les ravages semblent désormais
à l’échelle d’une épidémie,
il faut tenir quand même les mots pour ce qu’ils
sont.
“Je
regarde les mots se tordre et brûler.
Je parviens à les lire.”
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Les questions
servent à désarçonner. Les illusions tombent
: “Pourquoi faut-il que, dans la version sexuelle de l’amour,
on se dévore de bouches ?” Qui veut répondre
sans utiliser les mots déjà morts ? Il faudra que
la poésie, comme l’amour, réquisitionne autant
les bouches que les mains. Les yeux peuvent continuer d’avoir
mal s’ils s’entêtent à aller lire jusqu’au
bout. Parce que sous la main de Venaille, le poème vient
heurter, affronter en reprenant ce que les mots drainent avec eux
d’urgence sociale, de désespoir politique, de pensée
interdite et de désobéissance collective. Seule l’incandescence
a changé. Les techniques de la langue ne servent qu’à
mieux remporter chaque combat. Et les mots servent de meutes, tendus
de l’intérieur, jetés dans l’exhortation,
bâtis à coups de butoir pour édifier la forteresse
d’où balancer les questions.
L’entreprise
est risquée, démesurée, mais Venaille a quelques
livres majeurs derrière lui et s’est trouvé
de nouveaux alliés sur le champ de bataille. Deux techniciens
eux aussi, habitués au combat en travers de la langue : “Pauvre
Bertolt Brecht. Pauvre Verlaine. Et si vous le permettez : mon pauvre
Venaille.”
“En
attendant Venaille a regardé dans le coeur de Brecht &
c’est bien fini désormais !” La dernière
question peut venir, celle qui servira à transformer le livre
en testament des vieux mots suicidés : “D’ailleurs
qui parle ?” La réponse est directe, frontale,
aussi définitive qu’une signature au bas d’un
tract : “Moi, Venaille, dis-je. Officier de l’Armée
des morts.” D’ailleurs c’est écrit
: “Ce qui détruit le cosmos du dehors détruit
le cosmos du dedans.” C’est sa vision du chaos,
ramassée en douze mots, étendue dans l’alerte
d’un livre absolu.
Tieri
Briet
(février 2007)
D’abord
scénariste et artiste plasticien, passionné de photographie,
Tieri Briet a créé
les
Editions Où sont les enfants ? et vient de publier
Primitifs en position d’entraver, recueil de textes
courts aux Editions de l’Amourier.

Poésie
: articles en ligne
(1) Lire La
descente de l’Escaut, paru en 1995 aux éditions
Obsidiane
(2) L’humanité, le 28 décembre 2004, “Faire
mal aux yeux du lecteur” Entretien réalisé par
Jean-Patrice Courtois et Emmanuel Laugier.
http://www.humanite.fr/popup_print.php3?id_article=453738
Franck Venaille
sur Poezibao
http://poezibao.typepad.com/poezibao/2006/06/franck_venaille.html
http://www.printempsdespoetes.com/le_livre/index.php |