Charlepogne et Poilenfrac
Roland Fuentès & Olivier Tallec

Le baron Perché, 2007

 

 

La guerre, enfance des contes


Tartagnol rêve d’être chevalier afin de combattre aux côtés de son « bon » roi, Charlepogne, en guerre contre le roi des Voisins, Poilenfrac… Il persuade ses compatriotes de lui confectionner l’équipement indispensable, part rejoindre son souverain sur le champ de bataille et se fait promptement adouber par Charlepogne, trop content de voir arriver ce volontaire inattendu… Précisons que l’armée royale est en fort mauvaise posture, avec un malheureux chevalier, Tartendur, jusqu’alors contraint d’affronter seul les deux combattants de Poilenfrac. Les forces de chacun des camps (les bleus d’un côté, les rouges de l’autre…) étant à présent équilibrées, la bataille peut reprendre dans les règles ; c’est sans compter sur le cheval de Tartagnol qui, face à l’ennemi, ne peut réprimer ses… miaulements. Les chevaliers sont incapables de réprimer leur fou rire… Poilenfrac a beau se fâcher contre cette atteinte à l’étiquette guerrière, les deux rois ont beau se consulter, se lamenter et partager le même désarroi, rien n’y fait : les codes guerriers ont été irrémédiablement bouleversés, et il va falloir se résoudre à faire la… paix – un (gros) mot que Charlepogne redoute tout autant que Poilenfrac... car que faire, quand on est roi, sinon guerroyer ? Comment pourra-t-on un jour se souvenir de leur règne s'ils ne laissent rien derrière eux ?

La vision qui nous est donnée tranche avec des albums qui traitent des notions de guerre et de paix sur le mode de la fable, sans pour autant se départir d’un certain réalisme (comme l'excellent L’histoire sans fin des Mafous et des Ratafous de Marie Sellier et Diagne Chanel). La voie qu'emprunte Roland Fuentès est fort différente, mais pas moins percutante : l’auteur crée une succession d'incidents cocasses, d'une grande fantaisie, développant ainsi un comique de situation qui s'efforce d'atténuer l'éventuelle gravité de la thématique (le choix de l'époque opérant déjà une efficace distanciation), tandis que les illustrations dynamiques d'Olivier Tallec, qui allient naïveté et bichromie épurée, viennent renforcer le ridicule des protagonistes et leur statut caricatural — on repense par exemple à Sacré Graal des Monty Python à la vue des rois juchés sur des chevaux de bois, ou de Charlepogne, incarnation du roi fainéant, absorbé par ses mots-croisés afin de tromper son attente...

La guerre, tournée en dérision de manière très habile, est traitée sur le mode de la comédie, et le dénouement, imprévisible, permet au pouvoir des mots de l’emporter sur l’absurdité des violences guerrières et d'ainsi sortir de l'impasse, sans imposer de morale au lecteur. Tout part d’un rire (certes déclenché par un cheval hybride dont les motivations restent délibérément obscures, endossant le rôle de réconciliateur) qui désamorce les tensions et permet d’établir le dialogue… suivi d'un pacte inespéré – qui n'obéit certes pas à des motivations humanistes, car dicté par des intérêts pragmatiques. La guerre comme origine des contes et des récits que l’on se transmet oralement d’un village à l’autre ? Pourquoi pas… du moment qu’elle ne fait plus de victimes...

Blandine Longre
(décembre 2007)

Blandine Longre, agrégée d’anglais, est l’une des fondatrices de Sitartmag ; traductrice et critique littéraire, elle s’intéresse tout particulièrement aux écritures contemporaines (francophone, anglophone, asiatique, orientale etc.), à la littérature pour la jeunesse, au théâtre (texte et représentation) et aux relations qu’entretiennent fiction et réel.
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Littérature jeunesse