Exposition "Frontières"

3 octobre 2006 - 4 février 2007

 

 

Cette exposition sera présentée ensuite à Barcelone au "Centro de Cultura Contemporanea" avec lequel elle a été coproduite.
http://www.cccb.org/cat/cccb.htm

Muséum
28 boulevard des Belges
69006 LYON
04 72 69 05 00

De l’autre côté.

Une frontière devenue mur déshumanise ceux qu’elle départage. Certes, une frontière quelle qu’elle soit partage. De l’autre côté de la frontière, on voit la situation autrement, et, en l’autre, on voit l’étranger dans ce qu’il a de plus dérangeant et de plus menaçant. Le regard que les frontaliers posent sur leur frontière (ironique appartenance) est lourd d’espoir, de peurs, de désespoir. Mais un mur a ceci de terrible qu’il fait écran. De part et d’autre du mur, des hommes regardent donc ce mur qui fait écran. Dans les yeux de ces hommes photographiés, on lit le mur, on comprend que ce qu’il implique outrepasse largement ce qu’il est, une matérielle réalité à laquelle ses habitants se cognent. De l’autre côté du regard des hommes braqué sur le limès de pierre se lit donc la frontière vécue. Et le mur empêche les hommes de part et d’autre de se voir, c’est-à-dire de voir, dans le regard de l’autre, la commune souffrance engendrée par cette séparation, lourde d’une histoire conflictuelle. On comprend alors combien ce mur concrétise et cristallise l’incompréhension, le refus, l’impossible communication entre deux groupes.

Le travail photographique noir et blanc d’Olivier Coret sur le mur israélo-palestinien constitue une entrée privilégiée dans l’exposition Frontières proposée par le Museum de Lyon. Le photoreporter a choisi de ne pas centrer ses clichés sur le mur (ce qui a d’ailleurs pu lui être reproché) mais sur ses « habitants » – ainsi pourrait-on appeler les hommes qui vivent de part et d’autre du mur, organisant leurs activités quotidiennes (par exemple, faire réciter ses leçons à un enfant) sur ce non-lieu de mauvais augure, cet entre-deux géographique étrangement délimité. « En 2003, le mur commençait à se construire, et les magazines publiaient des photographies de l’édifice. C’était de belles photos, souvent panoramiques, avec de belles couleurs. Le mur était réduit à un jeu esthétique, cynique. Le rôle de la photographie sur ce sujet se résumait à une illustration graphique. J’ai décidé alors de reprendre la route vers Jérusalem à cause de cela. Je voulais aller voir les gens qui allaient vivre avec ce mur et pas le mur en lui-même », explique Olivier Coret. Il choisit donc de montrer non pas l’objet, mais le regard porté sur cet objet. Cette habile révolution photographique où le point de vue s’inverse rappelle les clichés d’Olivier Culmann, Autour de Ground Zero, présentant non pas des photographies de Ground Zero (soit le point de vue habituel) mais des passants regardant les décombres (point de vue inversé). Cette façon de montrer l’objet par le biais du regard humain est expressive ; elle permet aussi de laisser une grande part à l’imagination.

Le procédé est donc utilisé à quelques reprises pour l’exposition Au pied du mur : premièrement, « des enfants regardent l’enterrement d’une victime de l’armée israélienne ». L’événement est vu à travers l’expression de leur visage. Ils sont quatre, derrière une grille, en plan serré. Juste derrière eux se trouvent des adultes dont on ne voit pas le visage car le cadrage leur coupe la tête. Le plus grand des enfants, sur la gauche, regarde le photographe et le spectateur. Le troisième en partant de la droite a le visage caché par les mains de l’adulte derrière lui qui est accoudé à la grille. Le deuxième enfant en partant de la droite lève la tête vers un adulte, le scrutant d’un air inquiet. Il semble le questionner du regard, scruter sa réaction. Le quatrième enfant sur la droite regarde un point hors du champ de la photo ; on ne sait pas si ce point correspond à l’enterrement ou bien si l’enfant a le regard dans le vague. Contrairement à ce qu’énonce la légende, ces enfants ne regardent donc pas vraiment l’enterrement. Ce qu’on voit plutôt c’est le malaise de l’événement qui se lit dans leurs attitudes (cette fameuse « expression non verbale ») qui traduisent leur incompréhension. Deuxième cliché du même ordre : « un couple palestinien regarde les bulldozers israéliens détruire leur jardin ». Ils assistent impuissants à une scène que nous ne verrons pas mais dont nous voyons pourtant l’essentiel : ses conséquences humaines.
Autre procédé habilement utilisé par Olivier Coret : les ombres. « Un garde armé surveille le chantier du mur ». On ne voit de lui que son ombre qui se projette sur le mur. Sur le même cliché, jouxtant l’ombre du garde, « Une famille profite du soleil d’hiver tant qu’il est encore temps. » Ou encore, « Une maison vient de se faire détruire par l’armée israélienne. Elle abritait un couple qui venait de se marier. Des enfants regardent la catastrophe. » On ne voit des cinq enfants que les ombres au sol, et au loin les décombres : retournement de la situation, c’est maintenant l’expression des visages qu’on pourra malheureusement deviner sans peine.

Dernier procédé : ne pas montrer le mur, mais en montrer les dommages collatéraux, comme ces « funérailles d’un jeune homme palestinien mort sous les balles de Tsahal. Il manifestait contre la construction du mur de séparation. » Cette utilisation de la photographie contribue à démontrer que ce medium n’est pas objectif et que rendre compte d’un événement n’implique pas un cliché frontal, direct et objectivant. Certains éléments (le vent, par exemple) ne peuvent être photographiés. A l’inverse, d’autres éléments se prêtent trop bien à la photographie : l’aspect esthétique peut alors primer sur d’autres considérations plus importantes. Le photographe doit déjouer ces deux tendances contraires : l’in-montrable et le déjà vu, les contourner pour en proposer une nouvelle vision. C’est précisément une nouvelle vision de cette nouvelle frontière que nous propose Olivier Coret.

L’exposition Frontières. Images de vies entre les lignes, c’est aussi une réflexion générale organisée par le géographe Michel Foucher sur les frontières mondiales et leurs nouvelles formes. Dispositifs électroniques, thermiques : les frontières bénéficient elles aussi des progrès techniques, au détriment des êtres, toujours plus nombreux, qui tentent de les franchir. « Les multiples frontières de l’Europe sont, pour une certaine catégorie de citoyens […] parmi les plus dangereuses du monde à traverser. L’Europe est en train de mettre en place un système complexe et implacable pour la protection de son territoire. » Les frontières sont l’objet de définitions multiples et flottantes qui déchaînent les passions et déclenchent les foudres de chaque partie : doit-on ainsi parler du golfe persique, du golfe arabique, du golfe arabo-persique, ou du golfe tout court ? De la mer du Japon ou de la mer de l’Est ? Au-delà des enjeux géopolitiques et nationaux, et des situations parfois critiques, souvent explosives, les exemples cités par Michel Foucher peuvent susciter le rire, comme ces vidéos prisent en Corée du Nord, et qui sont symboliquement si loin de nous qu’elles semblent ubuesques. Limite de l’extension et de la compréhension des territoires et des identités, la frontière est un lieu de frictions dont la puissance symbolique s’intensifie à mesure que s’accroît l’écart et l’antagonisme entre les deux entités. Nord/sud pour la Corée, richesse/pauvreté pour la frontière entre Etats-Unis et Mexique (Patrick Bard et son diaporama commenté), minorité/majorité pour le massacre par les militaires indiens du peuple du Cachemire… : en matière de frontière, il est rarement question de demi-mesure, les positions sont tranchées et les mesures … radicales.

Louise Charbonnier
(octobre 2006)

Louise Charbonnier est doctorante, allocataire de recherche et monitrice en Sciences de l'Information et de la Communication à l'Université Lumière Lyon 2. Ses thématiques de prédilection sont le dispositif iconique, la photographie et le rapport entre réel et fiction à l'oeuvre dans les dispositifs de représentation par l'image. Elle est l'auteur de deux travaux de recherche sur le cadre rectangulaire qui délimite la majorité des appareils de communication visuelle qui nous entourent.

 

http://www.museum-lyon.org/

Sur le site d’Olivier Coret, les photographies de la série Au pied du mur
http://www.oliviercoret.com/index.php?

Sur le site du collectif Tendance Floue, les photographies d’Olivier Culmann, Autour de Ground Zero :
http://www.tendancefloue.net/photographes/olivier