Un
conte loufoque revisite le mythe du poète maudit
dans sa version charcutière
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Dans
le Charleville-Mézières de Terrine
Rimbaud, poésie rime avec charcuterie
depuis que le « poète départemental
» auteur d’Une Saison en Enfer se
déguste aussi sous forme de pâté de campagne.
Quoi de plus éloigné pourtant des affres de
la création artistique que la vulgaire cochonnaille
? En se découvrant très jeune la double vocation
de poète-charcutier, Jovedi Merdouilla parvient toutefois
à introduire de la créativité dans la
charcuterie et des tripes dans la poésie et se fait
dès lors un devoir de concilier les nourritures du
corps avec celles de l’âme. Célèbre
inventeur de deux spécialités locales, la Merdouille
(saucisson fondant) et de la Merdouillette (saucisse semi-molle),
il s’illustre parallèlement dans son autre domaine
de prédilection en composant notamment le Sonnet
du Cochon (« Bidochant reptilique, agrasseyant,
roin, roin. / Ah, que vautré yaya en des soues, en
des mares, / suintant suifard le gras et, sans en avoir marre,
/ manger yaya la bouse et y fourrer le groin ! »). |
Certes, Jovedi
Merdouilla n’est pas le premier poète maudit à
voir sa vocation contrariée par un sort plus prosaïque.
Qu’on songe par exemple à Ragueneau, le rôtisseur-poète
de Cyrano de Bergerac qui, tout en enfournant ses miches,
discutait alexandrins, césures et hémistiches. Cependant
l’existence modeste et dépourvue d’ambition de
Jovedi, partagée entre ses travaux sur la saucisse et ses
recherches poétiques, prend un tour nouveau le jour où
il rencontre Régula Kramelot, poétesse suisse adepte
d’une poésie onomatopéique «fondée
sur l’imprécation tellurique». Echappée
de la propreté helvétique et venue à Charleville
«en pèlerinage rimbaldien», Régula
s’enthousiasme rapidement pour les saucisses de Jovedi et
plus encore pour son art de la rime en « ouille »
et en « ette ». Fascinée par les théories
de ce qu’elle baptisera elle-même le Merdouillisme,
elle en oublie l’illustre objet de son voyage pour se lancer
dans une opération de prosélytisme poétique
visant à « merdouiller » la poésie,
le langage et le monde, ce qui donne lieu entre autres à
une savoureuse traduction du Dormeur du val en merdouille
(«C’est un trouille de verdouille où chantouille
une rivièrouille…»). Enhardi par la fièvre
dithyrambique de sa tendre Suissesse, Jovedi glisse peu à
peu dans un délire métamerdouillique qui, on s’en
doute, n’annonce rien de bon pour la santé mentale
du naguère naïf charcutier.
Franz Bartelt, poète, romancier et dramaturge carolomacérien
remarqué pour ses romans noirs (parmi lesquels Bottes
Rouges, qui
a valu à son auteur le prix de l’humour
noir du festival de Cognac), signe avec Terrine Rimbaud
un délicieux petit conte tragi-comique sur la place du poète
et celle du langage poétique ici-bas, entre brèves
de comptoir de béotiens et fanatisme d’intellectuels
exaltés. Dans ce petit monde où plaisirs de table
rivalisent avec plaisirs de lettres, l’artiste, de la rime
ou du boudin, est plus souvent pris pour un barjot que pour un génie.
L’esprit férocement caustique du récit, amené
par une écriture enlevée et jubilatoire, rencontre
son double graphique dans les illustrations saignantes du belge
Johan De Moor (fils du dessinateur Bob
de Moor, collaborateur d’Hergé) dont le coup de crayon
épais et expressionniste rappelle évidemment l’univers
de la bande dessinée (Gaspard de la Nuit et
La Vache), mais joue également avec divers matériaux
et inspirations, de photomontages quasi dadaïstes en écorchés
à la Francis Bacon revisités par le thème récurrent
de la saucisse.
Sous la plume facile et sans fard, le propos n’est pas aussi
bénin qu’il n’y paraît. Franz Bartelt et
son compère charcutent allègrement un art qui se veut
plus noble, plus grand et qui, contrairement au leur, se prend un
peu trop au sérieux et ne fait pas tâche. Et pourquoi
on ne dévorerait pas la poésie comme on mord dans
un bon casse-croûte au saucisson ? Tout cela, bien sûr,
est à prendre au second degré. Quoique…
Voilà en tout cas une spécialité franco-belge
bien mitonnée dont on savoure par petites tranches la cocasserie
cinglante.
Frédérique
Freund
(janvier 2005)
Frédérique
Freund est
angliciste. Après s'être penchée plus particulièrement
sur la civilisation et la littérature irlandaise, elle poursuit
une formation en traduction éditoriale.

http://www.estuaire.be/
Sur
Franz Bartelt :
http://perso.wanadoo.fr/calounet/presentation_auteurs/bartelt_presentation.htm
http://perso.wanadoo.fr/hotelbeury/hotelbeury_html/hotel_beury_poesie.html
Sur
Johan De Moor :
http://www.bdcool.com/auteursbd/demoor.php3
Egalement
disponibles dans la collection « Carnets Littéraires
» :
Francis Dannemark, Chris De Becker et Yves Fonck, L’Homme
de septembre.
Marie Desplechin et Eric Lambé, Le sac à
main.
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