Terrine Rimbaud
Illustrations de Johan De Moor
Estuaire, « Carnets Littéraires », 2004

 

Un conte loufoque revisite le mythe du poète maudit
dans sa version charcutière

Dans le Charleville-Mézières de Terrine Rimbaud, poésie rime avec charcuterie depuis que le « poète départemental » auteur d’Une Saison en Enfer se déguste aussi sous forme de pâté de campagne. Quoi de plus éloigné pourtant des affres de la création artistique que la vulgaire cochonnaille ? En se découvrant très jeune la double vocation de poète-charcutier, Jovedi Merdouilla parvient toutefois à introduire de la créativité dans la charcuterie et des tripes dans la poésie et se fait dès lors un devoir de concilier les nourritures du corps avec celles de l’âme. Célèbre inventeur de deux spécialités locales, la Merdouille (saucisson fondant) et de la Merdouillette (saucisse semi-molle), il s’illustre parallèlement dans son autre domaine de prédilection en composant notamment le Sonnet du Cochon Bidochant reptilique, agrasseyant, roin, roin. / Ah, que vautré yaya en des soues, en des mares, / suintant suifard le gras et, sans en avoir marre, / manger yaya la bouse et y fourrer le groin ! »).

Certes, Jovedi Merdouilla n’est pas le premier poète maudit à voir sa vocation contrariée par un sort plus prosaïque. Qu’on songe par exemple à Ragueneau, le rôtisseur-poète de Cyrano de Bergerac qui, tout en enfournant ses miches, discutait alexandrins, césures et hémistiches. Cependant l’existence modeste et dépourvue d’ambition de Jovedi, partagée entre ses travaux sur la saucisse et ses recherches poétiques, prend un tour nouveau le jour où il rencontre Régula Kramelot, poétesse suisse adepte d’une poésie onomatopéique «fondée sur l’imprécation tellurique». Echappée de la propreté helvétique et venue à Charleville «en pèlerinage rimbaldien», Régula s’enthousiasme rapidement pour les saucisses de Jovedi et plus encore pour son art de la rime en « ouille » et en « ette ». Fascinée par les théories de ce qu’elle baptisera elle-même le Merdouillisme, elle en oublie l’illustre objet de son voyage pour se lancer dans une opération de prosélytisme poétique visant à « merdouiller » la poésie, le langage et le monde, ce qui donne lieu entre autres à une savoureuse traduction du Dormeur du val en merdouille («C’est un trouille de verdouille où chantouille une rivièrouille…»). Enhardi par la fièvre dithyrambique de sa tendre Suissesse, Jovedi glisse peu à peu dans un délire métamerdouillique qui, on s’en doute, n’annonce rien de bon pour la santé mentale du naguère naïf charcutier.

Franz Bartelt, poète, romancier et dramaturge carolomacérien remarqué pour ses romans noirs (parmi lesquels Bottes Rouges, qui a valu à son auteur le prix de l’humour noir du festival de Cognac), signe avec Terrine Rimbaud un délicieux petit conte tragi-comique sur la place du poète et celle du langage poétique ici-bas, entre brèves de comptoir de béotiens et fanatisme d’intellectuels exaltés. Dans ce petit monde où plaisirs de table rivalisent avec plaisirs de lettres, l’artiste, de la rime ou du boudin, est plus souvent pris pour un barjot que pour un génie. L’esprit férocement caustique du récit, amené par une écriture enlevée et jubilatoire, rencontre son double graphique dans les illustrations saignantes du belge Johan De Moor (fils du dessinateur Bob de Moor, collaborateur d’Hergé) dont le coup de crayon épais et expressionniste rappelle évidemment l’univers de la bande dessinée (Gaspard de la Nuit et La Vache), mais joue également avec divers matériaux et inspirations, de photomontages quasi dadaïstes en écorchés à la Francis Bacon revisités par le thème récurrent de la saucisse.

Sous la plume facile et sans fard, le propos n’est pas aussi bénin qu’il n’y paraît. Franz Bartelt et son compère charcutent allègrement un art qui se veut plus noble, plus grand et qui, contrairement au leur, se prend un peu trop au sérieux et ne fait pas tâche. Et pourquoi on ne dévorerait pas la poésie comme on mord dans un bon casse-croûte au saucisson ? Tout cela, bien sûr, est à prendre au second degré. Quoique…
Voilà en tout cas une spécialité franco-belge bien mitonnée dont on savoure par petites tranches la cocasserie cinglante.

Frédérique Freund
(janvier 2005)

Frédérique Freund est angliciste. Après s'être penchée plus particulièrement sur la civilisation et la littérature irlandaise, elle poursuit une formation en traduction éditoriale.

http://www.estuaire.be/

Sur Franz Bartelt :
http://perso.wanadoo.fr/calounet/presentation_auteurs/bartelt_presentation.htm

http://perso.wanadoo.fr/hotelbeury/hotelbeury_html/hotel_beury_poesie.html

Sur Johan De Moor :
http://www.bdcool.com/auteursbd/demoor.php3

Egalement disponibles dans la collection « Carnets Littéraires » :
Francis Dannemark, Chris De Becker et Yves Fonck, L’Homme de septembre.
Marie Desplechin et Eric Lambé, Le sac à main.