Tristan Tzara
Biographie Grasset, 2002

 

 

L’image que le grand public conserve de Tristan Tzara se réduit généralement à celle du jeune homme à monocle qui, parti de Roumanie, fonda le mouvement Dada à Zurich, avant de s’installer à Paris et d’y jouer les trublions dans les péripéties qui marquèrent la destinée et la fondation du surréalisme. Image figée, un peu schématique, d’un homme chez lequel l’originalité, le goût du scandale et la discrétion forment un mélange qui, à l’évidence, n’a pas contribué à une notoriété qu’aurait dû lui conférer le rôle essentiel qu’il eut, jusqu’au bout, dans l’évolution des arts et des lettres en France et en Europe.

La biographie écrite par François Buot est donc salutaire. Certes, on aurait pu espérer un peu plus de détails concernant quelques aspects mal connus de la vie du jeune Samuel Rosenstock (le vrai nom du futur poète) en Roumanie, concernant l’influence qu’a pu avoir sur son activité future le bouillonnement culturel de son pays d’origine, l’esprit de dérision et le sens de l’absurde d’un écrivain comme Urmuz et de jeunes gens qui avaient en tête, outre la culture française, la libération de l’esprit... Un peu plus de détails aussi sur la retraite studieuse de la fin de sa vie... Mais le parti de François Buot, parfaitement justifié, est de s’en tenir à ce qu’attestent les documents et les témoignages nombreux qu’il a recueillis ; une vraie biographie, donc, qui non seulement éclaire un personnage hors du commun, mais encore représente une bonne introduction à la lecture d’une œuvre restée trop confidentielle.

« L’homme qui inventa Dada », sous la plume du biographe, devient un personnage attachant (voir par exemple le beau et ultime témoignage de Madeleine Chapsal), un personnage qui a traversé les tribulations de son siècle en restant fidèle à lui-même et aux engagements de sa jeunesse. Les changements de cap apparents (Dada, le surréalisme, les querelles avec Breton, le parti communiste, la Résistance, les luttes antifascistes, l’étude solitaire de Villon), l’écriture poétique, les fréquentations artistiques et politiques diverses, les amours, les amitiés, les inimitiés, la notoriété, l’oubli relèvent en réalité d’un but resté le même tout au long de sa vie : la libération de l’homme, le refus de la « pétrification », de la gloriole personnelle et, tout bien pesé et pour tout dire, la fidélité à l’esprit de liberté qui le mena dès sa jeunesse de Moinesti à Zurich, puis de Zurich à Paris.

Un autre mérite, et non des moindres, de cette biographie : celui de permettre au lecteur de considérer le foisonnement du monde artistique et littéraire des années 1920 à 1960, dominé par quelques figures (Breton, Aragon, Picasso etc.), mais grouillant de personnalités sans qui l’état actuel de la culture serait radicalement différent.
Une meilleure connaissance de Tristan Tzara, un accès éclairant aux événements et aux milieux littéraires, artistiques, politiques du XXème siècle, une idée intéressante des affinités et des déchirements qui ont marqué l’évolution culturelle de l’Europe contemporaine : voilà ce que nous apporte cette biographie sérieusement documentée et clairement écrite.

Jean-Pierre Longre
(janvier 2003)


Jean-Pierre Longre, enseignant en littérature du XXème siècle à l'Université Jean Moulin Lyon 3, est l'auteur d'une thèse sur Raymond Queneau, de divers ouvrages ou articles sur des écrivains contemporains et sur la comparaison des langages littéraire et musical. Il a participé à l'édition des romans de Queneau dans la " Pléiade ", et effectue des recherches sur les littératures francophones (Roumanie, Belgique, Québec).

 

voir aussi
Ecrits franco-roumains

Dada, histoire d'une subversion de Henri Béhar, Michel Carassou (Fayard, 2005)

http://www.edition-grasset.fr/chapitres/ch_buot2.htm

http://www.arbanet.com/arbat/artis/tzara/html/tzara.htm

http://www.enc.sorbonne.fr/th%E8ses/tzara/intro.htm