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D’ailleurs et d’ici : les émigrés russes
en France
Le sort des
exilés russes en France constitue un vaste sujet, dont Pierre
Grouix dessine les grandes lignes sans prétendre épuiser
la diversité. Le livre atteint son principal objectif, qui
consiste à offrir un tableau assez détaillé
pour corriger les stéréotypes en vigueur. Tournées
des grands ducs dans les palaces niçois, princes et officiers
devenus chauffeurs de taxi après la Révolution bolchevique,
danseurs-étoiles soviétiques passés à
l’Ouest, « mafias » postcommunistes exportant
leurs réseaux sur les bords de la Seine…
Il convient pour dépasser ces clichés d’observer
de près les données de l’Histoire. L’auteur
relate d’abord comment se sont nouées les relations
franco-russes : Anne de Kiev épousant Henri Ier en 1051,
les visites de Pierre le Grand en 1717 et du futur Paul Ier en 1782,
le séjour de troupes russes d’occupation en 1814, l’installation
au XIXe siècle d’une élite intellectuelle et
mondaine. Il aborde ensuite, toujours par ordre chronologique, la
genèse et le sort de plusieurs vagues d’émigration
qui ont conduit tant de Russes, depuis 1880, vers notre pays. Les
noms célèbres et donc familiers sont bien là
— écrivains, acteurs, artistes et leurs égéries,
de Serge Diaghilev à Marina Vlady, de Romain Gary à
Nathalie Sarraute, de Rudolf Noureev à Henri Troyat, de Gala
Éluard à André Makine, etc. Ils illustrent
des intégrations réussies et de brillants succès.
Tout aussi éminents, quoique plus discrets, sont les penseurs
religieux qui remodelèrent l’Orthodoxie depuis leur
exil français, Nicolas Berdiaev, Vladimir Losski, Serge Boulgakov.
Mais le livre traite surtout de trajectoires moins connues, destinées
obscures et souvent difficiles, plus représentatives des
conditions dans lesquelles ont vécu la plupart des expatriés.
Les premiers
arrivés, notamment au XVIIIe siècle, appartiennent
à la couche privilégiée. Mais «au
nom de quel folklore aveugle s’obstiner à voir tous
les Russes comme des aristocrates ? L’émigration russe
n’est pas riche, elle a les mains calleuses ».
Plusieurs phases émergent avec un relief particulier : l’afflux
d’artistes pendant la Belle Époque, peintres et sculpteurs
rejoignant les ateliers de Montparnasse et de la Ruche (Archipenko,
Zadkine, Chagall, Sonia Delaunay, Soutine, Ivan Puni alias
Jean Pougny) ; l’afflux simultané de gens modestes,
étudiants, artisans, commerçants, juifs pour l’essentiel,
fuyant l’antisémitisme qui sévit alors en Russie
: beaucoup parlent yiddish, s’installent dans le Marais, travaillent
comme tailleurs, fourreurs, casquettiers, couturières, existence
besogneuse adoucie par un esprit d’entraide solidaire. Le
plus gros contingent d’émigrés arrive dans les
années vingt. Il résulte indirectement de la Révolution,
surtout de la guerre civile qui oppose Rouges et Blancs, semant
chaos et misère.
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Le
nombre de Russes établis en France, évalué
à cent dix mille environ pour cette période, reste
très inférieur à celui des Italiens ou
des Polonais, mais leur forte présence à Paris
les rend plus visibles. Ils s’installent là où
des emplois industriels s’offrent à eux, de préférence
dans la capitale et en proche banlieue, mais aussi en Rhône-Alpes,
comme à Ugine (pour les aciéries) et à
Lyon, où l’enquête menée par H.W.Sams
en 1937 donne des résultats surprenants. Dans C’est
moi qui souligne, Nina Berberova décrit le travail
de ces réfugiés politiques et économiques,
les logements étriqués où ils se regroupent
à Boulogne-Billancourt (Billankoursk), créant
des associations, des lieux de culte, des commerces. Beaucoup
sont ouvriers chez Renault, ou chez Citroën quai de Javel,
avec l’espoir de trouver mieux un jour. Il y a aussi des
intellectuels sans le sou, et les petits gagne-pain dénichés
par les femmes, dont témoignent les lettres de Marina
Tsvetaeva. |
L’adaptation
à la France varie autant selon les générations
que selon les individus : du développement intitulé
« Russes et Français », il ressort que la communauté
russe de l’entre-deux guerres tend à se replier sur
elle-même. Cette Russie hors frontières, qui dans l’ensemble
vit plutôt mal, affronte un cruel dilemme (doublé d’un
ultimatum, car il faut décider très vite) quand Staline
lui offre en 1946 la citoyenneté soviétique, l’invitant
du même coup à regagner la mère patrie. Rester
ou rentrer ? Le sujet est brûlant, vital. Cercles et familles
se divisent. Près de dix mille Russes choisissent le retour,
mais beaucoup refusent et prennent la nationalité française,
d’autres allant s’établir aux États-Unis,
plus prometteurs d’avenir. Un périodique voit le jour,
La Pensée russe, qui vient de fêter (juin
2007) son soixantième anniversaire. L’émigration
démultiplie ses visages, les anciens ne reconnaissant pas
leur Russie dans les Soviétiques déplacés par
le dernier conflit mondial. Les clivages politiques et culturels
se durcissent au point de primer sur l’origine commune. Parmi
les dissidents contraints au départ d’URSS dans les
années soixante-dix, seul un petit nombre s’installe
en France, mais leur sort intéresse les médias (affaires
A. Guinzburg et L. Plioutchtch), tandis que leur pluralisme idéologique
fait éclore d’autres revues : Vladimir Maximov fonde
Continent, André Siniavski anime Syntaxis.
Les « nouveaux profils » dressés pour clore le
recensement ne sont pas les plus exaltants, si l’on excepte
les simples touristes : hommes d’affaires peu scrupuleux,
parvenus indélicats, proxénètes et prostituées
se bousculent dans les pages concernant la Russie française
d’aujourd’hui. Musiciens, sportifs et quelques marginaux
(N. Bokov) sauvent l’honneur. Tous n’ont pas véritablement
émigré, car beaucoup se partagent entre ici et là-bas
: la fin du rideau de fer a changé la donne, nul n’est
plus sommé de choisir à jamais. De plus, le pouvoir
en place au Kremlin paraît vouloir réintégrer
à la culture officielle la mémoire longtemps occultée
de l’exil. L’avenir dira s’il s’agit d’une
simple manœuvre politique, ou de nouer des liens sincères
avec la Russie hors frontières, sans aliéner sa liberté.
Parmi les personnalités rencontrées au fil de l’ouvrage,
remarquons celles dont on parle peu, alors qu’elles ont donné
leur vie au service de la terre d’accueil. Plusieurs milliers
de Russes se font enrôler en 1914 dans les troupes françaises.
Après avoir mis sur pied un réseau de lutte appelé
« Résistance », Boris Vildé, chercheur
au musée de l’Homme, et Anatole Lewitzky périssent
fusillés par les Allemands, le 23 février 1942, au
Mont Valérien. Dimitri Amilakvari, prince géorgien,
officier saint-cyrien, fait campagne dans la Légion étrangère
et meurt en pleine action à El-Alamein, admiré de
ses hommes et de ses supérieurs (le général
de Gaulle lui décernera la croix de la Libération).
On regrettera dans le livre quelques coquilles défigurant
des noms : le peintre Kramskoï, Lili Brik sœur d’Elsa
Triolet, le poète et chanteur Boulat Okoudjava. Le beau dialogue
épistolaire entre Rilke, Pasternak et Tsvetaeva mérite
mieux que l’incidente dissuasive dont il fait l’objet.
Plus généralement, la place faite aux écrivains
peut sembler trop réduite : l’auteur privilégie
l’aspect historique, option tout à fait légitime
et mise en œuvre de manière instructive. L’image
des Russes de France ressort de cette fresque plus riche et plus
juste. L’attirance des compatriotes de Tourgueniev pour notre
pays ressemble, dit-on, à une histoire d’amour, mais
on n’oublie pas les mots de Nina Berberova sur « l’émigration
russe, faite de gloire, de misère, de folie et de boue ».
Françoise
Genevray
(juillet 2007)
Françoise Genevray
est maître de conférences en littérature générale
et comparée à l’Université Jean-Moulin
Lyon III.

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aussi
La Suisse russe
de Mikhaïl Chichkine
Traduit du russe par Marilyne Fellous - Fayard, 2007
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