Russes de France, d’hier à aujourd’hui
de Pierre Grouix

Éditions du Rocher, 2007

 

 


D’ailleurs et d’ici : les émigrés russes en France

Le sort des exilés russes en France constitue un vaste sujet, dont Pierre Grouix dessine les grandes lignes sans prétendre épuiser la diversité. Le livre atteint son principal objectif, qui consiste à offrir un tableau assez détaillé pour corriger les stéréotypes en vigueur. Tournées des grands ducs dans les palaces niçois, princes et officiers devenus chauffeurs de taxi après la Révolution bolchevique, danseurs-étoiles soviétiques passés à l’Ouest, « mafias » postcommunistes exportant leurs réseaux sur les bords de la Seine…
Il convient pour dépasser ces clichés d’observer de près les données de l’Histoire. L’auteur relate d’abord comment se sont nouées les relations franco-russes : Anne de Kiev épousant Henri Ier en 1051, les visites de Pierre le Grand en 1717 et du futur Paul Ier en 1782, le séjour de troupes russes d’occupation en 1814, l’installation au XIXe siècle d’une élite intellectuelle et mondaine. Il aborde ensuite, toujours par ordre chronologique, la genèse et le sort de plusieurs vagues d’émigration qui ont conduit tant de Russes, depuis 1880, vers notre pays. Les noms célèbres et donc familiers sont bien là — écrivains, acteurs, artistes et leurs égéries, de Serge Diaghilev à Marina Vlady, de Romain Gary à Nathalie Sarraute, de Rudolf Noureev à Henri Troyat, de Gala Éluard à André Makine, etc. Ils illustrent des intégrations réussies et de brillants succès. Tout aussi éminents, quoique plus discrets, sont les penseurs religieux qui remodelèrent l’Orthodoxie depuis leur exil français, Nicolas Berdiaev, Vladimir Losski, Serge Boulgakov. Mais le livre traite surtout de trajectoires moins connues, destinées obscures et souvent difficiles, plus représentatives des conditions dans lesquelles ont vécu la plupart des expatriés.

Les premiers arrivés, notamment au XVIIIe siècle, appartiennent à la couche privilégiée. Mais «au nom de quel folklore aveugle s’obstiner à voir tous les Russes comme des aristocrates ? L’émigration russe n’est pas riche, elle a les mains calleuses ». Plusieurs phases émergent avec un relief particulier : l’afflux d’artistes pendant la Belle Époque, peintres et sculpteurs rejoignant les ateliers de Montparnasse et de la Ruche (Archipenko, Zadkine, Chagall, Sonia Delaunay, Soutine, Ivan Puni alias Jean Pougny) ; l’afflux simultané de gens modestes, étudiants, artisans, commerçants, juifs pour l’essentiel, fuyant l’antisémitisme qui sévit alors en Russie : beaucoup parlent yiddish, s’installent dans le Marais, travaillent comme tailleurs, fourreurs, casquettiers, couturières, existence besogneuse adoucie par un esprit d’entraide solidaire. Le plus gros contingent d’émigrés arrive dans les années vingt. Il résulte indirectement de la Révolution, surtout de la guerre civile qui oppose Rouges et Blancs, semant chaos et misère.

Le nombre de Russes établis en France, évalué à cent dix mille environ pour cette période, reste très inférieur à celui des Italiens ou des Polonais, mais leur forte présence à Paris les rend plus visibles. Ils s’installent là où des emplois industriels s’offrent à eux, de préférence dans la capitale et en proche banlieue, mais aussi en Rhône-Alpes, comme à Ugine (pour les aciéries) et à Lyon, où l’enquête menée par H.W.Sams en 1937 donne des résultats surprenants. Dans C’est moi qui souligne, Nina Berberova décrit le travail de ces réfugiés politiques et économiques, les logements étriqués où ils se regroupent à Boulogne-Billancourt (Billankoursk), créant des associations, des lieux de culte, des commerces. Beaucoup sont ouvriers chez Renault, ou chez Citroën quai de Javel, avec l’espoir de trouver mieux un jour. Il y a aussi des intellectuels sans le sou, et les petits gagne-pain dénichés par les femmes, dont témoignent les lettres de Marina Tsvetaeva.

L’adaptation à la France varie autant selon les générations que selon les individus : du développement intitulé « Russes et Français », il ressort que la communauté russe de l’entre-deux guerres tend à se replier sur elle-même. Cette Russie hors frontières, qui dans l’ensemble vit plutôt mal, affronte un cruel dilemme (doublé d’un ultimatum, car il faut décider très vite) quand Staline lui offre en 1946 la citoyenneté soviétique, l’invitant du même coup à regagner la mère patrie. Rester ou rentrer ? Le sujet est brûlant, vital. Cercles et familles se divisent. Près de dix mille Russes choisissent le retour, mais beaucoup refusent et prennent la nationalité française, d’autres allant s’établir aux États-Unis, plus prometteurs d’avenir. Un périodique voit le jour, La Pensée russe, qui vient de fêter (juin 2007) son soixantième anniversaire. L’émigration démultiplie ses visages, les anciens ne reconnaissant pas leur Russie dans les Soviétiques déplacés par le dernier conflit mondial. Les clivages politiques et culturels se durcissent au point de primer sur l’origine commune. Parmi les dissidents contraints au départ d’URSS dans les années soixante-dix, seul un petit nombre s’installe en France, mais leur sort intéresse les médias (affaires A. Guinzburg et L. Plioutchtch), tandis que leur pluralisme idéologique fait éclore d’autres revues : Vladimir Maximov fonde Continent, André Siniavski anime Syntaxis.
Les « nouveaux profils » dressés pour clore le recensement ne sont pas les plus exaltants, si l’on excepte les simples touristes : hommes d’affaires peu scrupuleux, parvenus indélicats, proxénètes et prostituées se bousculent dans les pages concernant la Russie française d’aujourd’hui. Musiciens, sportifs et quelques marginaux (N. Bokov) sauvent l’honneur. Tous n’ont pas véritablement émigré, car beaucoup se partagent entre ici et là-bas : la fin du rideau de fer a changé la donne, nul n’est plus sommé de choisir à jamais. De plus, le pouvoir en place au Kremlin paraît vouloir réintégrer à la culture officielle la mémoire longtemps occultée de l’exil. L’avenir dira s’il s’agit d’une simple manœuvre politique, ou de nouer des liens sincères avec la Russie hors frontières, sans aliéner sa liberté.
Parmi les personnalités rencontrées au fil de l’ouvrage, remarquons celles dont on parle peu, alors qu’elles ont donné leur vie au service de la terre d’accueil. Plusieurs milliers de Russes se font enrôler en 1914 dans les troupes françaises. Après avoir mis sur pied un réseau de lutte appelé « Résistance », Boris Vildé, chercheur au musée de l’Homme, et Anatole Lewitzky périssent fusillés par les Allemands, le 23 février 1942, au Mont Valérien. Dimitri Amilakvari, prince géorgien, officier saint-cyrien, fait campagne dans la Légion étrangère et meurt en pleine action à El-Alamein, admiré de ses hommes et de ses supérieurs (le général de Gaulle lui décernera la croix de la Libération).
On regrettera dans le livre quelques coquilles défigurant des noms : le peintre Kramskoï, Lili Brik sœur d’Elsa Triolet, le poète et chanteur Boulat Okoudjava. Le beau dialogue épistolaire entre Rilke, Pasternak et Tsvetaeva mérite mieux que l’incidente dissuasive dont il fait l’objet. Plus généralement, la place faite aux écrivains peut sembler trop réduite : l’auteur privilégie l’aspect historique, option tout à fait légitime et mise en œuvre de manière instructive. L’image des Russes de France ressort de cette fresque plus riche et plus juste. L’attirance des compatriotes de Tourgueniev pour notre pays ressemble, dit-on, à une histoire d’amour, mais on n’oublie pas les mots de Nina Berberova sur « l’émigration russe, faite de gloire, de misère, de folie et de boue ».

Françoise Genevray
(juillet 2007)


Françoise Genevray est maître de conférences en littérature générale et comparée à l’Université Jean-Moulin Lyon III.

 

Lire aussi
La Suisse russe de Mikhaïl Chichkine

Traduit du russe par Marilyne Fellous - Fayard, 2007

Derniers articles - essais